Chapitre 1 342
Maintenant qu’il avait déterminé qu’il pouvait se montrer beaucoup plus ouvert quant aux applications de sa philosophie de conception, il voulait concevoir quelque chose qui ferait sensation.
« Commencer par mon mécha tigre, c’est une bonne idée. »
Il n’avait pas l’intention de multiplier les exemplaires. En produire un seul suffirait à accomplir ses deux missions d’amélioration.
C’est pourquoi il commença à envisager son prochain projet de conception comme bien davantage qu’un moyen d’explorer quelques pistes inhabituelles dans la conception de méchas.
Il y voyait une occasion en or de tenter une expérience audacieuse.
Une expérience liée à la voie de la vie.
Le principe de son idée était simple. Au lieu de reléguer ses esprits de conception à l’arrière-plan et de les limiter à influencer les performances d’un mécha par le Facteur X, pourquoi ne pas leur permettre de contrôler directement une partie du mécha ?
« C’est comme l’automatisation, mais à un tout autre niveau ! »
Tous les méchas intégraient au moins une forme d’automatisation. C’était inévitable : un seul esprit humain ne pouvait pas contrôler chaque variable d’une machine de guerre complexe.
Mais l’automatisation que Ves avait en tête allait bien plus loin. Il voulait que l’esprit de conception, au lieu d’une IA ou d’un programme automatisé, prenne seul le contrôle concret d’un membre !
« Et peut-être même de plusieurs ! »
Un mécha tigre possédait cinq membres.
Ses membres antérieurs et postérieurs jouaient un rôle essentiel dans sa locomotion. Ves n’avait pas l’intention de toucher au contrôle que le pilote de mécha exerçait sur ces membres indispensables.
Il tourna plutôt son attention vers le membre arrière souvent négligé : la queue.
« Beaucoup de concepteurs de méchas la suppriment même complètement. »
Les tigres biologiques s’en servaient pour communiquer et garder l’équilibre pendant leurs manœuvres.
Les méchas reprenant la silhouette d’un tigre n’avaient pas besoin de ces fonctions. Les concepteurs pouvaient modifier leur structure pour rendre superflue la fonction d’équilibrage de la queue.
Quant à la communication, la queue ne servait de signal qu’en cas de brouillage intense ou lorsque toute tentative de communication conventionnelle risquait également d’alerter l’ennemi.
Certains concepteurs transformaient même la queue d’un mécha tigre en une puissante antenne qui amplifiait ses capacités de communication.
Néanmoins, la plupart des concepteurs ne dotaient les méchas tigres d’une queue que parce que leurs clients s’y attendaient. Certains pilotes trouvaient un mécha tigre sans queue légèrement dérangeant. Même si cela renchérissait le mécha, ils insistaient pour qu’on lui ajoute une queue articulée : sans ce membre purement esthétique, ils n’auraient pas l’impression d’incarner une machine géante en forme de tigre !
Pour son projet, Ves comptait transformer la queue de son mécha tigre en un membre de métal intelligent. Et il comptait en laisser le contrôle total à l’esprit de conception !
« Ce sera une queue autonome, contrôlée par une entité autre que le pilote de mécha ou les systèmes automatisés du mécha ! » s’exclama-t-il. « Pour la première fois, mes méchas pourront enfin s’exprimer plus directement ! Ils pourront agir sur la réalité sans demander la permission à leur pilote ! »
Il appelait cela l’automatisation spirituelle ! Bien sûr, si quelqu’un lui posait la question, il parlerait en public d’automatisation métaphysique.
Il était impatient de découvrir ce que la communauté des méchas penserait de cette nouveauté. Son idée était si folle et radicale que Ves ne put s’empêcher d’éclater de rire !
« Hahahahaha ! »
« Hahahahahahahahaha ! »
« HAHAHAHAHAHAHAHA ! »
« Miaou ?! »
Lucky, qui somnolait tranquillement sur son bureau, se redressa brusquement. En voyant son maître s’enivrer une fois de plus de l’une de ses idées délirantes, il décida qu’il ferait mieux de s’éloigner un moment.
Qui savait quelle folie Ves allait encore inventer ! Lucky ne voulait pas être mêlé à ses plans stupides !
« Miaou ! »
Lucky traversa le pont aussi vite qu’il le put, et Ves finit par cesser de rire.
C’était bien beau de se réjouir de ses idées, mais tant qu’il ne les mettait pas en pratique, il était bien trop tôt pour se reposer sur ses lauriers.
« J’ai encore beaucoup de travail à faire sur la conception du mécha », déclara-t-il en détournant son attention de l’euphorie qui l’avait gagné.
Son comportement précédent avait beau avoir été un peu honteux, cette crise de rire avait ravivé sa motivation. Porté par sa passion, il voulait plus que tout que son prochain projet de conception aboutisse !
Pourtant, concevoir son mécha était plus facile à dire qu’à faire. S’il voulait satisfaire aux exigences de ses deux missions d’amélioration à la fois, il devait transformer au moins trente pour cent de son mécha tigre en métal intelligent.
« Ajouter des amortisseurs en métal intelligent à un mécha tigre classique ne me rapportera que cinq pour cent tout au plus, calcula-t-il. Je pourrais peut-être doubler ce chiffre en modifiant la conception pour en tirer le meilleur parti. »
Il lui resterait encore vingt pour cent à atteindre. Il pourrait peut-être convertir d’autres composants ou sous-composants de son mécha tigre en métal intelligent.
« Certaines parties des membres pourraient aussi être en métal intelligent. » Il se frotta pensivement le menton. « Le mieux serait aussi de convertir certaines sections du blindage, mais le coût serait prohibitif pour un mécha de troisième classe. »
Le métal intelligent utilisé comme blindage devait être fabriqué à partir de matériaux exceptionnels. Les licences coûtaient également cher, mais Ves s’en moquait puisqu’il comptait pirater celles dont il aurait besoin.
« Même si je suis prêt à investir beaucoup d’argent dans ce projet, mieux vaut en limiter les dépenses autant que possible. »
L’intégration de métal intelligent signifiait que, quelle que soit sa conception, la fabrication d’un exemplaire lui coûterait au minimum deux cents millions de crédits brillants.
Ce montant ne comprenait pas les frais annexes, comme le prix d’accès aux installations clandestines où il pourrait fabriquer son mécha en secret. Il ne tenait pas non plus compte des licences, qui auraient ajouté des milliards de crédits brillants à la facture totale !
Il serait très difficile pour Ves de rester aussi économe que possible tout en atteignant ses objectifs. Tout serait tellement plus simple s’il investissait dix milliards de crédits brillants pour acquérir les meilleurs matériaux et produire un blindage en métal intelligent à la fois résistant et adaptable.
Il secoua la tête. « C’est trop extravagant ! »
Au fond de lui, il gardait la possibilité de dépenser sans compter comme solution de secours. S’il ne parvenait pas à concevoir le mécha qu’il voulait en respectant toutes les limites qu’il s’était imposées, il n’hésiterait pas à payer davantage pour surmonter de force un problème insoluble.
Mais ni son orgueil ni son portefeuille ne s’en réjouiraient.
« Je dépense toujours plus que ce que je gagne, en ce moment », marmonna-t-il.
Il disposait encore d’une réserve d’argent confortable, mais voulait en garder la majeure partie pour les jours difficiles. Dépenser des milliards de crédits pour mener un projet de conception à bien par la force revenait à tricher, d’une certaine manière.
Ves ne voyait pas d’inconvénient à tricher de temps à autre, mais, dans ce cas précis, cela le priverait d’une précieuse occasion d’apprendre.
« Ce projet de conception met mon ingéniosité à l’épreuve. Si mes capacités de conception sont à la hauteur, je peux sûrement résoudre ce problème avec un budget raisonnable ! »
Il commença à esquisser un brouillon très sommaire de son prochain mécha. Il activa son terminal et traça les contours d’un mécha tigre classique.
Il en modifia ensuite la forme pour y intégrer du métal intelligent partout où il le pouvait. En plus des amortisseurs et d’autres petites sections, il ajouta une queue surdimensionnée.
Malgré tout, Ves atteignit à peine dix pour cent, soit seulement un tiers de son objectif.
« Il m’en faut davantage ! »
Il décida de convertir encore plus de composants et de sous-composants en métal intelligent. Le châssis perdrait en résistance globale, mais le mécha pourrait bien mieux restaurer ses fonctions après un impact.
Après quelques heures à élaborer des plans et à dessiner, il parvint à convertir provisoirement quinze pour cent de son mécha tigre en métal intelligent.
C’était déjà beaucoup. Remplacer autant de pièces solides par des pièces plus fragiles avait affaibli son projet. Pour en intégrer encore davantage, il devait repenser son mécha tigre de manière plus radicale.
« Ça ne suffit pas ! Il m’en faut au moins le double ! »
Augmenter la proportion de métal intelligent dans son projet sans remplacer le blindage était extrêmement difficile.
Il décida de faire une pause et de mettre son projet de côté. En laissant ses idées mûrir, il trouverait peut-être une meilleure solution.
« J’ai encore largement le temps avant de devoir terminer ma conception. »
Il voulait être prêt à fabriquer son mécha lorsqu’il atteindrait le Royaume Sentinelle, dans quelques mois. Il devait d’abord traverser la République de Chuko !
Le lendemain, sa flotte entrerait dans l’espace de Chuko et atteindrait la périphérie de la province de Redwell.
C’était une région spatiale dangereuse. De nombreuses bandes de pirates rôdaient dans les systèmes stellaires périphériques, éloignés des grands systèmes. Même si l’armée de la province de Redwell effectuait régulièrement des patrouilles le long de la frontière, ses forces étaient déjà poussées au-delà de leurs limites. Elles ne pouvaient tout simplement pas couvrir assez de territoire pour protéger convenablement toute la frontière.
Heureusement, le Barracuda et ses escorteurs restaient fermement sur les principales routes commerciales. Même si le commerce s’était presque tari, la sécurité de ces voies ne devrait pas s’être trop dégradée. La République de Chuko et la province de Redwell ne pouvaient pas se permettre de décourager davantage les commerçants qui transportaient des fournitures et des marchandises indispensables !
Ves décida d’appeler le Commandant Cinnabar sur l’Ion Tracker pour lui demander conseil.
Lorsque l’appel aboutit, la projection de l’homme aux cheveux roux apparut devant le bureau.
« Patron, que veux-tu ? »
« Tu as déjà visité la République de Chuko ? »
« Oui, j’y suis allé. Mais ça remonte à longtemps. Chuko était en bien meilleur état, à l’époque. Personne ne croyait que l’État allait s’effondrer. »
« Tu peux me dire quelque chose d’utile sur Chuko que tu n’aies pas déjà mentionné dans tes rapports ? »
Le Commandant Cinnabar se gratta la barbe rousse et hirsute. « Peut-être. Je ne sais pas si je suis encore à jour. »
« Dis-moi simplement ce qui te semble utile sur Chuko ou Redwell. »
« Eh bien, mon premier conseil, c’est de prendre contact avec la faction clandestine. Si ça ne te dérange pas de fréquenter des organisations louches, tu peux trouver beaucoup de marchandises utiles à des prix dérisoires. »
Ves haussa les sourcils. Voilà qui était intéressant ! « Ah oui ? Pourquoi ? »
« Tout le monde doit toujours gagner de l’argent. L’industrie extractive décline sans arrêt à cause des conflits fréquents, mais l’extraction des exotiques n’a pas cessé. Le problème des habitants de Chuko, c’est qu’il devient très difficile d’exporter leurs ressources vers d’autres États. De nombreux convois commerciaux chargés de ressources précieuses n’arrivent jamais à destination. »
« Il y a donc une abondance de marchandises qui s’accumulent dans l’État ? »
« C’est ça », confirma le mercenaire kinner. « Les gouvernements central et provinciaux envoient régulièrement des convois lourdement protégés pour récupérer les réserves de marchandises qui s’accumulent, mais il peut s’écouler des semaines, voire des mois, entre deux passages. Ça en fait, des marchandises entassées dans les entrepôts. »
« Alors ceux qui sont proches de ces entrepôts en détournent discrètement une partie et la revendent au marché noir ? »
« Exactement. Même les gangs doivent joindre les deux bouts. »
Des situations pareilles reflétaient le marasme qui frappait la République de Chuko. Comme presque aucun vaisseau commercial privé ne faisait plus le détour par cet État en déclin, il n’était pas étonnant que ses habitants en soient réduits à de telles méthodes.