Chapitre 1 340
Après cette conversation fructueuse avec son grand-père, Ves se sentit beaucoup mieux.
Son grand-père avait exprimé un accord prudent quant à son intention de passer quelque temps dans un autre amas stellaire.
Tant que la flotte expéditionnaire avait de la place pour Benjamin et plusieurs autres Larkinson prêts à quitter la République Lumineuse, la Famille Larkinson ne s’opposerait pas à l’absence de Ves.
Il pouvait quitter la République Lumineuse sans trop de remords. Il n’abandonnait pas la Famille Larkinson ni la plupart de ses amis et de ses proches à leur sort.
Après avoir terminé ses appels, il se replongea dans le présent. Au terme de près de deux mois de voyage continu, la République de Chuko était enfin à portée.
Ves avait hâte de visiter la République de Chuko, même si Gavin était beaucoup moins enthousiaste à cette idée.
« Eh bien, je ne peux pas en vouloir à mon assistant. Chuko est sans aucun doute dans une situation désastreuse. »
Située en plein cœur de trois États, dont aucun ne lui était favorable, la souveraineté de la République de Chuko ne reposait plus sur des bases solides.
La piraterie et les attaques de forces non identifiées ravageaient fréquemment les régions frontalières de l’État. Les raids étaient devenus si courants que le trafic maritime vers la périphérie de Chuko avait pratiquement cessé. Hormis quelques grands convois de secours extrêmement bien protégés, la plupart des planètes éloignées étaient tout bonnement livrées à elles-mêmes !
Plus près du cœur de Chuko, les gouvernements provinciaux faisaient la loi. Le gouvernement central devenant de plus en plus faible et de moins en moins capable d’assurer la sécurité de son territoire, les trois provinces jouaient un rôle toujours plus important dans la vie des citoyens ordinaires.
La situation rappelait celle du Royaume de Vesia, dont la Maison royale n’était plus en mesure de maîtriser les puissantes maisons ducales qui détenaient l’essentiel du pouvoir.
« Il y a quand même quelques différences, murmura Ves.
Le gouvernement de la République de Chuko montrait des signes de renouveau depuis l’arrivée au pouvoir d’un nouveau dirigeant.
Ayant compris ce qui se profilait, le président Dominic Qkwanve avait lancé une vaste réforme dès son entrée en fonction.
Comme on pouvait s’y attendre, il s’était fait beaucoup d’ennemis en tentant de purger la corruption et de renforcer l’État. Les provinces étaient mécontentes. Ses voisins cupides l’étaient aussi. De nombreux autres acteurs, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, auraient également tout à perdre si les réformes aboutissaient.
Mais la République de Chuko avait-elle encore le choix ? Le commerce déclinait, les massacres se multipliaient, les affrontements entre méchas détruisaient tout sur leur passage et les citoyens fuyaient le pays. Tout le monde voyait bien qu’il s’enfonçait dans une spirale descendante.
« Le président Qkwanve a au moins le courage de tenter sérieusement d’inverser la tendance. »
Malheureusement, il s’y était pris trop tard. Tous les articles d’actualité du réseau galactique prédisaient que la République de Chuko avait déjà dépassé le point de non-retour.
Vu toutes les nouvelles désastreuses qui venaient de la République de Chuko, beaucoup de gens autour de lui s’étonnaient qu’il veuille se rendre dans cet État en déclin. Ves avait-il perdu la tête ?
Il eut un sourire en coin. « La République de Chuko est sur le point de brûler de ses derniers feux avant de s’effondrer inévitablement. Les événements désespérés dont je serai témoin vaudront sans aucun doute le risque. »
Sa visite dans cet État répondait aussi à d’autres motivations. Malgré toutes les restrictions imposées aux systèmes stellaires locaux, Ves espérait faire quelques bonnes affaires dans cet État moribond.
Il pourrait peut-être dénicher des concepteurs de méchas prometteurs, mais persécutés. Ou encore recruter d’autres pilotes de mécha remarquables comme les Ingvar, qui cherchaient à quitter leurs factions en déliquescence.
De nombreux Chukans étaient déjà en train de déplacer leurs gens et leurs biens ailleurs. Ves ne s’attendait pas à obtenir une part du meilleur, mais qui savait quels trésors pourraient lui tomber entre les mains s’il se trouvait au bon endroit au bon moment ?
Sa seule préoccupation était de gérer les risques et d’éviter les régions de l’espace particulièrement dangereuses.
Fe Nitaa lui demanda un entretien pour parler précisément de ce sujet.
« Savez-vous si l’Ordre de Fl’xix a des alliés dans la République de Chuko ? »
« Je ne saurais le dire, répondit sa grande garde du corps. La République de Chuko regorge d’organisations diverses, dont beaucoup sont infiltrées ou servent carrément de façades à différentes puissances étrangères. D’après mes recherches, le problème est si répandu qu’une seule influence clandestine ne peut guère agir : elle finit inévitablement par se heurter à toutes les autres. »
En d’autres termes, même si le Pacte des Cinq Parchemins avait une organisation de façade à Chuko, elle ne devait pas être très puissante.
Nitaa avait raison : d’autres puissances étrangères avaient probablement plus d’influence dans cet État chancelant. Le Protectorat de Hinson, aligné sur l’Hégémonie, la Tribu Traditionnelle xénophobe et la République Fantôme, liée à la Montagne Vengeresse, voulaient tous leur part de Chuko, sans partager leur butin avec qui que ce soit !
« D’accord. Je suppose qu’il vaut mieux se méfier des autres factions. »
« Parmi elles, le Protectorat de Hinson est probablement celui qui est le plus disposé à nous témoigner du respect, dit Nitaa. Comme il borde l’Hégémonie Hexadrique, les liens de Hinson avec cet État de deuxième rang sont profonds. On considère souvent qu’il s’agit d’une puissance informelle des Hexers. Compte tenu de votre relation avec Gloriana, leurs forces à Chuko devraient se tenir à bonne distance de vous.
« La dernière chose que Hinson souhaite, c’est de mettre votre petite amie en colère et, par extension, les Wodins ! »
Voilà l’un des avantages d’avoir une petite amie puissante. Ves n’éprouvait aucune honte à profiter de son statut et à s’en servir comme d’une arme pour parvenir à ses fins.
« Ce qui est moins certain, c’est notre capacité à rester dans les bonnes grâces de la province de Redwell, poursuivit-elle. Le gouverneur Alinc déteste l’Hégémonie, car elle permet indirectement l’agression du Protectorat de Hinson. »
Le gouverneur Alinc dirigeait la province de Redwell, située dans la partie nord de la République de Chuko. Plus au nord se trouvait le Protectorat de Hinson, qui bordait à son tour le sud de l’immense Hégémonie Hexadrique.
À l’image des relations entre la République de Kamon et les Vendrediens, le Protectorat de Hinson était devenu le terrain de jeu des Hexers. Les deux États aux profils si différents entretenaient de nombreux échanges commerciaux et autres activités économiques.
Bien que Hinson n’ait signé aucun traité officiel avec les Hexers lui conférant le statut d’État vassal, tout le monde savait que leurs relations étaient très amicales.
Bien sûr, cela ne signifiait pas que Hinson pouvait imposer sa volonté en s’appuyant sur son puissant protecteur.
Contrairement à Ves, qui savait que Gloriana ne voyait aucun inconvénient à ce qu’il profite de son statut, le Protectorat de Hinson avait moins de marge de manœuvre. Cet État ambitieux n’avait pas le droit de tirer avantage de ses bonnes relations avec son puissant voisin à des fins diplomatiques.
Sans quoi, qui sait si le Protectorat de Hinson ne se serait pas complètement emballé, allant jusqu’à provoquer une guerre suicidaire contre la Coalition du Vendredi !
Pour cette raison, les États de deuxième rang maintenaient une certaine distance avec leurs voisins de troisième rang. La Coalition comme l’Hégémonie entretenaient des relations avantageuses avec les petits États, mais ne leur permettaient jamais de dicter leur politique étrangère.
En fait, les États comme Hinson devaient se montrer encore plus réservés ! En tant que vassal officieux de l’Hégémonie, le moindre de leurs actes rejaillissait sur leur grand frère !
Le Protectorat de Hinson se retrouvait donc dans une position délicate. Il sentait la République de Chuko s’affaiblir et avait déjà jeté son dévolu sur la province de Redwell.
Mais il ne pouvait pas vraiment attaquer un autre État alors qu’il était si étroitement lié aux Hexers.
Ne pouvant agir ouvertement, Hinson chercha plutôt un autre moyen de conquérir la province de Redwell.
Et si les Redwellers souhaitaient faire sécession de la République de Chuko et demandaient volontairement à rejoindre le Protectorat de Hinson ?
En temps normal, une telle situation aurait dû être impossible. La République de Chuko réprimait toute forme de défection.
Pourtant, cette répression brutale et publique ne fit que pousser les propos séditieux dans la clandestinité, derrière des portes closes. Une part importante des Redwellers aspirait secrètement à la stabilité. Peu leur importait de payer leurs impôts à la République de Chuko ou au Protectorat de Hinson.
Ce qui leur importait vraiment, c’était d’être gouvernés par un État puissant et sûr, qui garantirait à tous une vie meilleure à l’avenir !
Or, la République de Chuko, fragile et de plus en plus impuissante, ne parvenait pas à assurer la sûreté, la sécurité et la prospérité que ses citoyens attendaient de leur gouvernement !
Officieusement, les citoyens favorables à la défection étaient appelés Whitewellers.
Ce nom venait de leurs détracteurs, qui estimaient que ces Chukans traîtres levaient le drapeau blanc en signe de capitulation !
Au lieu de rester fidèles à leur État natal dans ses heures les plus difficiles, les Whitewellers préféraient renoncer à leur identité et à leur culture !
C’était une trahison d’une gravité extrême envers la République de Chuko !
Les Chukans les plus fanatiques, fervents partisans de la République de Chuko ou de la province de Redwell, massacraient systématiquement les Whitewellers dès qu’ils les repéraient. Les plus ardents loyalistes de la province de Redwell s’étaient fait connaître pour leurs nombreux actes de violence !
Les nouvelles régionales étaient régulièrement jonchées de récits de lynchages, de chasses aux sorcières et de pogroms. Ces Redwellers radicaux, qui dissimulaient souvent leur identité sous des capuches ou des masques rouges, furent ensuite surnommés Bloodwellers !
La raison de ce nom était évidente.
À leur décharge, les actes extrêmes commis par les Bloodwellers avaient réussi à dissuader de nombreux Redwellers neutres de rejoindre les Whitewellers.
Les Bloodwellers avaient aussi démasqué de nombreux espions et infiltrés de Hinson, qui tentaient de semer le chaos et la division pour soutenir la cause des Whitewellers !
« La population de la province de Redwell est profondément divisée entre les Whitewellers et les Bloodwellers, grimaça Nitaa. Les deux groupes se vouent une haine féroce, mais les seconds sont particulièrement fanatiques. Les Bloodwellers se méfieront beaucoup de la présence d’étrangers comme nous dans leur province.
« Votre association avec l’Hégémonie Hexadrique est très mal vue dans la province de Redwell. »
Malgré ses avertissements, Ves étira les bras derrière son dos et se cala dans son fauteuil. « Les Chukans n’oseront rien tenter contre moi. Même les Bloodwellers savent qu’ils feraient mieux de ne pas toucher à un seul de mes cheveux. »
Elle n’en croyait pas ses oreilles. « Ça ne vous protégera pas des menaces qui rôdent dans l’ombre ! De nombreux groupes d’intérêt ne demanderaient pas mieux que de vous assassiner ! S’il vous arrive quelque chose dans l’espace de Redwell, la situation locale s’enflammera à coup sûr !
« La Dynastie Wodin pourrait même pousser le Protectorat de Hinson à se montrer plus ouvertement dans ses tentatives de prise de contrôle de la province de Redwell, donnant ainsi aux Hinsoners et aux Whitewellers exactement ce qu’ils veulent ! »
Autrement dit, les Hinsoners et les Whitewellers pourraient bien comploter pour le tuer afin de faire avancer leur cause politique !
C’étaient précisément ces groupes que Ves voulait approcher ! Il envisageait tout particulièrement de recruter des Whitewellers et de faire des affaires avec eux !
« Nous n’aurons qu’à gérer les risques avec prudence, répéta-t-il. Avec vous et Lucky à mes côtés, et les Battle Criers qui nous couvriront avec leurs méchas, les assaillants devront y réfléchir à deux fois. Ils auront de gros ennuis si on les démasque. »
« Il reste beaucoup trop de moyens de s’en prendre à vous, monsieur. Ils ont de solides raisons de le faire. »
Ves acquiesça. « C’est pour ça que l’essentiel est de rester en contact avec le gouvernement provincial de Redwell. Même s’il éprouve de la sympathie pour les Bloodwellers, il n’osera pas manigancer quoi que ce soit. Il n’a aucun intérêt à envenimer la situation. »
Il devait reconnaître que tout cela ressemblait à un sacré désordre. Même si la sécurité publique ne s’était pas encore dégradée au point où les assassinats étaient monnaie courante, Ves n’osait pas entrer dans la province de Redwell sans une escorte conséquente.
Heureusement, les Battle Criers étaient assez puissants pour dissuader la plupart des groupes de chercher querelle à Ves. De plus, il était convaincu de pouvoir se frayer un chemin dans l’écheveau complexe des Whitewellers, des Bloodwellers, des Chukans et des Hinsoners.
À ses yeux, la République de Chuko devenait aussi trouble que la frontière. Pour survivre à la frontière, il fallait se faire au moins quelques amis capables de lui couvrir les arrières.
Après avoir étudié différentes possibilités, Ves décida de prendre contact avec un concepteur de méchas en particulier, dans la province de Redwell.