Chapitre 1 333
Après avoir choisi de concevoir un mécha conditionnel exploitant des licences piratées, Ves se lança dans de nombreuses recherches.
Il devait non seulement trouver les licences les plus appropriées à emprunter sans payer, mais aussi choisir un environnement adapté à son projet.
La galaxie comptait quantité de planètes, de lunes, d’astéroïdes et d’autres satellites ou masses terrestres étranges. Dans le Secteur stellaire de Komodo, la Faille Nyxienne se distinguait par l’abondance de satellites anormaux !
La plupart n’offraient aucune occasion à un mécha en métal intelligent de mettre ses capacités en valeur.
Malgré tout, après plusieurs jours à chercher et à éplucher des rapports épars à la fiabilité douteuse, il réduisit le nombre de possibilités.
Parmi les environnements qu’il avait retenus, il en examina soigneusement les caractéristiques et en élimina peu à peu, jusqu’à n’en garder qu’un seul.
Dans la Faille Nyxienne se trouvait une planète errante plongée dans l’obscurité totale.
La Faille Nyxienne devait en partie son nom à l’absence d’étoiles capables de fournir chaleur et lumière, ainsi qu’un ancrage gravitationnel stable qui aurait facilité la navigation supraluminique.
La planète errante que Ves avait choisie aurait dû être une boule glacée et sans vie, dérivant au hasard dans l’espace.
Pourtant, son activité géologique interne intense et la présence d’exotiques étranges lui permettaient d’être nettement plus chaude que le zéro absolu !
La planète appelée Mournshell était néanmoins assez froide pour geler l’eau. Des colonies auraient pu s’y établir, n’eût été un obstacle de taille.
Sa surface se transformait fréquemment, parfois avec violence, parfois en douceur. Pourtant, le terrain n’était jamais le même au lendemain.
Et comme si cela ne suffisait pas, cette planète errante possédait une forte gravité ! Elle dépassait à peine trois fois la gravité standard, mais ces conditions pénalisaient déjà considérablement les méchas conventionnels qui tentaient d’opérer dans son puits gravitationnel.
Dans bien des cas, l’absence d’atmosphère sur une planète permettait aux méchas spatiaux d’évoluer dans son ciel dépourvu d’air.
Mais la forte gravité de Mournshell venait compliquer sérieusement ces projets ! La plupart des méchas spatiaux se comportaient déjà très mal sous une gravité standard, alors sous une gravité élevée !
D’autres facteurs compliquaient encore l’environnement déjà problématique de la planète. Les astéroïdes omniprésents dans la Faille Nyxienne provoquaient de nombreuses collisions qui bouleversaient les terres alentour et apportaient parfois de nouveaux exotiques, aux effets tout aussi étranges.
« C’est aussi ce qui rend Mournshell attrayante. »
L’une des caractéristiques déterminantes de Mournshell était que les interactions entre les exotiques et la planète, ainsi qu’entre les exotiques eux-mêmes, produisaient des effets détectables. Des exotiques précieux de qualité moyenne ou supérieure, habituellement inertes et extrêmement difficiles à repérer, se mettaient soudain à signaler leur présence dès qu’ils s’écrasaient sur Mournshell !
C’était tout à fait exceptionnel, car les chances de déterrer des exotiques précieux en creusant au hasard dans un astéroïde étaient infimes, et l’opération n’était pas rentable !
Mournshell devint ainsi un petit foyer d’activité, où plusieurs organisations se livraient une concurrence acharnée pour récupérer ces précieux exotiques !
L’environnement dangereux, imprévisible et en perpétuelle évolution de la planète créait une forte demande en méchas polyvalents. Si aucune organisation n’y employait de méchas en métal intelligent, c’était uniquement parce qu’ils coûtaient trop cher et exigeaient trop d’entretien pour être pleinement viables.
« Il doit bien y avoir parmi eux au moins un client assez stupide pour acheter mon mécha », marmonna-t-il.
En choisissant Mournshell comme environnement cible, Ves disposait désormais d’une orientation précise pour son projet. Il lui restait à définir un concept de mécha adapté pour donner corps à sa vision, mais ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne produise une première ébauche viable.
« Ça suffit pour l’instant. »
Il décida de mettre son travail en pause pour réfléchir à la configuration de son futur mécha. Il éteignit son terminal, se leva et s’étira.
Il aurait pu continuer à se creuser la tête pour trouver un concept, mais il ne se sentait pas très inspiré. Il n’avait pas non plus envie de forcer sa créativité.
« Mieux vaut laisser mijoter tout ça quelques jours. D’ici là, une idée géniale me viendra peut-être. »
Il s’approcha sans hâte de son lit et prit Lucky dans ses bras. Le chat s’y prélassait paisiblement.
« Miaou ? »
« Quel gros bébé. Tu es constipé ou quoi ? Ça fait des mois que tu n’as pas pondu une gemme ! »
« Miaou. »
« Je devrais peut-être te donner quelque chose qui fait office de laxatif dans ton organisme. Et si je te faisais avaler encore un emballage de ration nutritive ? »
« Miaou ! »
Lucky se tortilla furieusement pour échapper à ses mains, devint intangible et s’enfonça sous le plancher. La perspective d’avaler un autre emballage de ration nutritive lui donnait encore des cauchemars !
En secouant la tête, Ves quitta sa cabine pour se dégourdir les jambes. À peine avait-il franchi l’écoutille qu’il tomba sur Fe Nitaa, qui montait la garde dans le couloir.
« Je croyais vous avoir déjà dit qu’il était inutile de rester ici pendant que notre flotte voyage en supraluminique. »
« Je vous prie de m’excuser, monsieur. On m’a appris à prendre mon devoir au sérieux. Un passager clandestin peut toujours se cacher à bord de ce vaisseau pendant des jours. »
« C’est peu probable. Lucky aurait déjà flairé les intrus. Ses sens sont bien plus développés que vous ne le pensez. »
« Je doute qu’une machine animée puisse sentir ce que je perçois », répondit stoïquement Nitaa. Elle n’avait jamais vu Lucky à l’œuvre et le considérait toujours comme un jouet de luxe. « Même si votre confiance n’est pas mal placée, un peu de précaution supplémentaire ne fait jamais de mal. »
Il ne pouvait pas lui donner tort. « Très bien. Vous pouvez vous acquitter de vos fonctions comme vous l’entendez, tant que cela ne ralentit pas votre entraînement. À ce propos, comment se passe-t-il ? »
« Mes progrès sont… satisfaisants. Je ne peux consacrer qu’un certain nombre d’heures aux études et à l’exercice. Je n’aime pas rester inactive, et m’acquitter de mes fonctions me laisse l’esprit libre pour réfléchir aux progrès accomplis. À ce rythme, je pense obtenir mes premières nouvelles certifications d’ici quelques semaines. »
« Vous avez des loisirs, des activités qui vous amusent ? »
« … »
« Je vois. »
« Les Kinner comme moi sont des gens simples. Nous évitons les extravagances. Le Kinner idéal est celui qui trouve du plaisir dans les tâches pour lesquelles il a été formé. »
C’était un excellent moyen de maintenir la motivation des Kinner comme Nitaa, mais cette méthode avait aussi un aspect plus insidieux. En leur inculquant que leur principale source de satisfaction devait être leur travail, on les rendait beaucoup moins susceptibles de protester contre leurs conditions proches de l’esclavage.
C’était peut-être cela qui avait toujours dérangé Ves chez Nitaa et les Kinner. Ils étaient si dévoués à leur travail et aux autres valeurs kinner qu’ils n’avaient presque plus rien à consacrer à d’autres priorités.
À ses yeux, les Kinner étaient le résultat d’une volonté de programmer délibérément des êtres humains dès leur naissance.
Il doutait que les Kinner élevés dans des camps surpeuplés aient réellement eu le moindre choix. Leur vie échappait largement à leur contrôle. C’était la tribu qui décidait de tout.
Ce manque d’autonomie expliquait certainement pourquoi les Kinner obéissaient si facilement aux ordres et remettaient rarement l’autorité en question.
Nitaa était donc une personne bien étrange aux yeux de Ves. Il lui arrivait souvent de la prendre pour un robot, tant elle exigeait peu de considération de sa part. Les Kinner avaient vraiment bien formé les leurs !
Il espérait parvenir à la faire s’ouvrir un peu et à corriger certains de ses traits robotiques. Il savait que ce serait un combat de longue haleine, qui pourrait prendre des années avant de porter ses fruits. Rien n’était plus difficile que de désapprendre ce qu’on vous avait enseigné comme juste toute votre vie.
Après une promenade silencieuse, Ves entra dans la petite zone de laboratoire et d’atelier de son vaisseau. Sur l’une des tables de travail se trouvait un conteneur qui renfermait l’un de ses achats de Centerpoint.
Ces derniers mois, il était passé de temps à autre dans son laboratoire pour étudier les propriétés de cette roche réactive à la spiritualité.
En sortant la roche de son conteneur, il examina son aspect extérieur, gris comme une météorite.
Son absence de réaction dans des conditions normales, ainsi que son apparence d’une banalité trompeuse, rendaient extrêmement difficile toute découverte notable sur cet exotique.
Il n’avait pas non plus réussi à comprendre pourquoi la roche interagissait avec la spiritualité. Sa composition matérielle ne différait en rien de celle d’un banal astéroïde métallique composé d’éléments ordinaires tels que le fer et le nickel.
Pourtant, sa seule caractéristique distinctive suffisait à la démarquer de tous les autres astéroïdes !
« C’est comme les humains : ils se ressemblent tous, mais certains sortent du lot parce qu’ils peuvent piloter des méchas. Et parmi ce petit groupe, seuls quelques-uns sont des pilotes experts ou d’un rang supérieur. »
L’important, c’était qu’en dépit de cette différence, il était très difficile de les distinguer les uns des autres s’ils ne révélaient pas leur identité !
Ves rencontrait le même problème avec ce matériau qu’il avait provisoirement baptisé pierre P. Le P signifiait « réactive aux pouvoirs psychiques », car c’était bien ce que faisait cette roche. Elle réagissait à sa spiritualité, contrairement à la grande majorité des autres matériaux, qui ne faisaient guère plus que de l’intangible !
Il tint la roche dans ses mains et y injecta avec précaution une petite parcelle d’énergie spirituelle. Celle-ci rejoignit une boule plus grosse, mais toujours insignifiante, qu’il y avait déjà injectée les fois précédentes.
« Hum. On dirait qu’elle n’est pas encore pleine. »
Le don d’énergie spirituelle incommodait un peu Ves. Son esprit commençait déjà à s’activer davantage pour produire un nouveau stock d’énergie spirituelle et remplacer ce qu’il venait de perdre.
Pour l’instant, il ne possédait qu’un seul échantillon de pierre P et hésitait donc à lui faire subir des tests destructifs. Après l’avoir passé au crible de toutes sortes de scanners, il avait interrompu ses recherches, faute de pouvoir préserver la pierre P tout en poursuivant ses expériences.
Il avait donc décidé d’utiliser la pierre P comme réservoir pour son surplus d’énergie spirituelle. Il avait expérimenté plusieurs fois le don et la récupération de cette énergie.
Jusqu’à présent, Ves n’avait rencontré aucun problème apparent en absorbant l’énergie spirituelle qu’il y avait déposée. Elle ne semblait ni se dégrader ni se détériorer sur une période de quelques mois.
Restait à savoir si son énergie spirituelle conserverait sa « fraîcheur » après avoir passé des années enfermée dans la pierre P. Pour l’instant, Ves n’avait constaté aucune perte mesurable, mais il ne pouvait se fier qu’à ses sensations, aucun instrument ne permettant de mesurer précisément les quantités d’énergie spirituelle.
« J’ai l’impression de n’avoir fait qu’effleurer son potentiel », marmonna-t-il en reposant la pierre P sur la table de travail.
Pour l’instant, l’utiliser comme réservoir improvisé pour son surplus d’énergie spirituelle était déjà un grand avantage.
Quand son énergie spirituelle atteignait sa capacité maximale, son esprit cessait d’en produire. À ses yeux, c’était du gâchis, car il ne semblait falloir rien de plus que du temps, un peu de réflexion et des émotions pour générer de l’énergie spirituelle.
En raison de ses facultés mentales anormalement élevées, Ves avait souvent l’esprit débordant d’idées absurdes, tandis que sa créativité ne cessait de tourner à plein régime.
Puisque cette pensée hyperactive semblait lui faire plus de mal que de bien, pourquoi ne pas la mettre à profit pour produire de l’énergie spirituelle ?
Que cela fonctionne ou non, Ves pouvait au moins compter sur la constitution d’une réserve d’énergie spirituelle pour les urgences. S’il se retrouvait un jour dans une situation où il serait forcé de mobiliser sa spiritualité jusqu’à l’épuisement, une pierre P chargée pourrait lui permettre de refaire le plein en quelques heures !
Et ce n’était pas tout. Outre le stockage de sa propre énergie spirituelle dans la pierre P, que se passerait-il s’il y ajoutait l’énergie spirituelle de quelqu’un d’autre, ou d’autre chose ?
Les possibilités étaient infinies, à condition de trouver comment les concrétiser !
« Si seulement j’avais d’autres échantillons ! »