Chapitre 1 313
Kelandra prit le relais après que Ves eut exprimé son dégoût. À la suite d’une conversation à moitié cohérente avec le représentant ivre des mercenaires, leur guide local parvint à lui faire appeler son chef pour lui parler d’un éventuel contrat.
Vingt minutes s’écoulèrent. Ves s’éloigna franchement du Battle Crier chargé de représenter son corps de mercenaires, peu désireux de se faire éclabousser par le vomi et les postillons du Kinner ivre.
Malgré cette scène déplorable, il ne s’en formalisa pas. Les autres Battle Criers, installés plus loin dans la salle, avaient l’air un peu plus sobres et convenables. Ils dégageaient aussi une assurance et une énergie qui ne laissaient pas présager de problèmes de motivation.
Finalement, l’homme qu’ils attendaient entra dans la salle. Un grand gaillard corpulent aux cheveux roux en bataille s’approcha du représentant ivre et lui asséna une gifle !
Le coup fut si violent que le représentant s’effondra aussitôt par terre !
« Espèce de gros porc ! C’est comme ça que tu comptes attirer des clients !? Va te laver et retourne à la base ! »
« O-O-Oui, commandant ! »
Le colosse se retourna alors et remarqua Kelandra. « Alors, qui est l’étranger qui s’intéresse aux Battle Criers ? »
« C’est moi. » Ves s’avança avec assurance et lui tendit la main. « Êtes-vous le commandant des mercenaires des Battle Criers ? »
« C’est bien moi ! Hugin Cinnabar, à votre service ! »
Le commandant plaqua sa paume contre celle qu’on lui tendait et tenta de lui broyer la main en la serrant.
Pourtant, la poigne de cette main délicate et douce ne céda pas sous la force du Kinner. Elle exerça au contraire une puissance dépassant tout ce qu’un humain pouvait raisonnablement produire !
Le commandant Cinnabar ouvrit de grands yeux et mit rapidement fin à son pitoyable numéro de force. « Vous n’êtes pas un concepteur de méchas ordinaire ! »
« Vous n’êtes pas un commandant mercenaire kinner ordinaire. » Ves sourit comme un requin. Face aux types aussi fougueux, il trouvait préférable d’imposer d’abord sa domination. « J’ai connu quelques moments difficiles dans ma vie. »
« Ça, c’est clair. » Le commandant répondit avec un respect manifeste. « Ça fait vraiment du bien de rencontrer un concepteur de méchas qui a passé du temps hors de son laboratoire poussiéreux. Vous m’intéressez ! Parlons affaires ! »
Le groupe, accompagné de Hugin Cinnabar, s’installa derrière la table où le représentant était assis auparavant.
« Bon, les tire-au-flanc ! Laissez-nous un peu de place ! »
Les mercenaires vautrés se levèrent et laissèrent leurs places. Tout le monde s’assit aux sièges ainsi libérés. Ves s’y installa à contrecœur, après avoir repéré des taches sèches sur la surface de sa chaise.
Le commandant Cinnabar remarqua son geste et ricana. « Bien, passons aux choses sérieuses, voulez-vous ? Qui êtes-vous et pourquoi vous intéressez-vous à nous ? »
« Je m’appelle Ves Larkinson, je suis concepteur de méchas compagnon de la République Lumineuse. Je cherche un corps de mercenaires fiable qui m’escorterait et me protégerait pendant un voyage d’un an dans le secteur stellaire… »
Pendant que Ves exposait sa proposition, le commandant l’écouta attentivement. Tous les points essentiels furent abordés. Ves voulait non seulement engager un corps de mercenaires polyvalent, capable de le protéger aussi bien dans l’espace qu’au sol, mais aussi garder la possibilité de racheter les Battle Criers s’il était satisfait de leurs services.
Cette proposition attira vivement l’attention du commandant mercenaire. « On ne nous fait pas souvent ce genre d’offre. La plupart de nos employeurs ne veulent pas passer avec nous plus de temps que nécessaire. Notre charme kinner si particulier est trop difficile à supporter pour eux, voyez-vous. »
« J’aime les hommes qui ont du caractère ! » Ves ricana. « J’ai passé quelque temps avec des pilotes de mécha qui se situaient plutôt vers le bas de l’échelle. La plupart des gens à ma place engageraient des pilotes mieux entraînés et mieux armés, mais je ne suis pas forcément convaincu que ce soit une bonne idée. »
« Qu’est-ce que vous cherchez, monsieur Larkinson ? »
« Je veux un corps de mercenaires qui ait du cœur. Je veux que les hommes et les femmes qui se battent pour moi aient du cran. Je veux que ceux à qui je confie ma vie me soient loyaux, pas seulement parce que leur éducation kinner le leur dicte, mais parce qu’ils croient en ma cause. »
« Intéressant. » Le commandant marqua une pause. La curiosité dans son regard ne s’était jamais estompée. « Je ne m’attendais pas à rencontrer un client aussi singulier. La plupart des concepteurs de méchas pour qui j’ai travaillé sont si prétentieux qu’ils ne peuvent même plus regarder le sol, tant leur cou est habitué à se lever vers le ciel. Nous n’avons pas vraiment les qualités qu’ils recherchent. Ils voulaient des toutous bien dressés et présentables. »
Ves esquissa un sourire. « Justement. Je ne cherche pas des toutous. Je préférerais passer mon temps avec des chiens de chasse. Les Battle Criers entrent-ils dans cette catégorie ? »
« Hé hé. Je nous comparerais plutôt à des chacals qu’à des chiens de race. On a un petit côté sauvage. On n’est pas les meilleurs pour monter la garde, mais donnez-nous une cible et on s’assurera de la mettre en pièces ! »
Il y avait manifestement un décalage entre les exigences de Ves et ce que les Battle Criers pouvaient offrir. Ce corps de mercenaires se consacrait surtout aux missions offensives et ne protégeait que de temps à autre des personnes ou des installations.
Ils ne formaient pas la meilleure force de méchas pour assurer une protection. Beaucoup d’autres corps de mercenaires kinners étaient bien plus doués pour défendre une personnalité importante contre les menaces extérieures.
Ves aurait dû envisager de les engager à leur place. Pourtant, il refusa. Plus il discutait avec le commandant Cinnabar, plus l’idée d’engager les Battle Criers lui plaisait.
Sa nostalgie des Vandales flagrants et des Épéistes de Lydia jouait un grand rôle dans cette décision, mais d’autres facteurs pesaient aussi dans la balance.
Tout d’abord, après avoir étudié le dossier du commandant Cinnabar et discuté avec lui en personne, Ves comprit que Cinnabar était un commandant fiable, malgré ses défauts. Il ne possédait pas de grandes compétences tactiques ou stratégiques, mais savait parfaitement mener ses hommes et leur insuffler du courage.
Ves accordait une grande valeur à cette aptitude. Elle lui rappelait les méthodes manipulatrices, mais efficaces, du major Verle pour remonter le moral des Vandales flagrants. Plus les temps étaient durs, plus l’art de motiver et d’inspirer les hommes devenait essentiel au maintien de la cohésion d’une force.
Cela pouvait faire toute la différence entre abandonner et tenir jusqu’au bout !
À proprement parler, les Battle Criers auraient déjà dû être loyaux envers Ves en raison de leurs valeurs kinners, mais il préférait obtenir quelques garanties supplémentaires.
Tant qu’il parviendrait à rester dans les bonnes grâces du commandant Cinnabar, il pourrait compter sur lui pour que ses hommes restent de son côté.
C’était la deuxième raison pour laquelle Ves s’était pris d’affection pour les Battle Criers : le courant passait bien entre lui et le commandant Cinnabar.
Le chef mercenaire kinner voulait évidemment se montrer agréable avec celui qui avait tout l’argent, mais les deux hommes s’étaient tout de suite bien entendus.
Ves appréciait la franchise et le manque de sophistication du commandant Cinnabar. Le vieil homme exagérait peut-être un peu les mérites des Battle Criers, mais il n’avait pas honte de reconnaître leurs lacunes et ce qu’ils devaient améliorer.
« Nous n’avons pas les meilleurs méchas. » Le commandant haussa les épaules. « Si vous ne pouvez pas nous en fournir de nouveaux, nous ne pourrons pas vaincre tous les adversaires que nous croiserons. »
« Ce n’est pas un problème. » Ves agita la main avec désinvolture. « Je réserverai des méchas de remplacement aux Battle Criers quand nous retournerons dans la République Lumineuse. D’ici là, j’aurai peut-être décidé de vous racheter tous, à l’exception de vos actifs actuels, et de vous intégrer à mes Avatars du Mythe. »
La perspective d’être absorbé par une autre organisation éveilla des sentiments mitigés chez le commandant. « Je ne sais pas si je pourrais accepter une telle issue. J’ai passé tellement de temps à bâtir les Battle Criers que je ne veux pas voir notre travail acharné et notre tradition martiale disparaître. »
« Vos hommes pourront toujours former des compagnies de méchas distinctes au sein des Avatars. » Ves lui fit une concession. « Je vous demanderai tout de même de vous entendre avec les Avatars et d’adhérer à leur tradition martiale, mais je ne m’opposerai pas à ce que vos Kinners conservent un groupe à part dans ma force personnelle. Les Battle Criers continueront d’exister, sinon sur le papier, du moins dans les esprits. »
Le mot « esprits » éveilla en Ves un sentiment mitigé. S’il avait un regret concernant sa décision, c’était que le commandant Cinnabar ne présentait pas la moindre trace de spiritualité détectable. L’homme avait donc peu de chances de devenir un pilote expert de son vivant.
Ves ne s’attarda pas sur cette constatation. Même si le commandant Cinnabar n’en avait pas le potentiel, peut-être Ves pourrait-il un jour résoudre ce problème si le Kinner se distinguait à son service.
Et même s’il écartait cette possibilité, il pourrait toujours vérifier si d’autres Battle Criers avaient le potentiel nécessaire.
S’il s’avérait qu’aucun d’eux ne l’avait, Ves devrait simplement l’accepter. À ses yeux, recruter des pilotes de mécha capables de franchir le seuil extraordinaire constituait davantage un objectif secondaire qu’une nécessité.
Au terme de leurs échanges, les deux parties comprirent bien ce qu’elles attendaient l’une de l’autre.
Ves voulait mettre à l’essai un corps de mercenaires kinners pendant un an et voir s’ils étaient capables de le servir à plus long terme.
Le commandant Cinnabar voulait s’éloigner de la vie de mercenaire, où il dansait constamment sur le fil du rasoir, et ce pour une raison toute simple.
« Je suis marié. » déclara l’homme à l’allure rude. « Depuis que je me suis marié, j’ai compris que je ne pouvais pas continuer comme ça et espérer être là pour mes enfants. J’ai grandi sans connaître mes parents, voyez-vous. J’aime ma tribu et ma culture, mais je ne veux pas que mes fils et mes filles sachent ce que c’est que d’être élevés par des nourrices automatisées et des matrons surmenées. »
Ves crut le commandant. Aucun parent ordinaire ne voudrait élever ses enfants dans des camps ou des institutions aussi dépourvus d’affection. Cette pratique était certes un peu mieux acceptée chez les Kinners, mais seulement parce que le marché réclamait sans cesse davantage de Kinners.
Le commandant Cinnabar était dans le milieu de la quarantaine et approchait de la cinquantaine. Il était encore au sommet de sa carrière de pilote de mécha, mais pour combien de temps ? Tôt ou tard, l’âge finirait par le rattraper, quels que soient les traitements ou les augmentations qu’il recevrait.
À ce stade de sa vie, envisager de passer à un service moins éprouvant était une décision tout à fait logique. Tous les Battle Criers n’étaient pas aussi enthousiastes à l’idée de renoncer à leurs années de mercenaires indépendants, mais le commandant était sûr de pouvoir les convaincre d’accepter ces changements.
Ves sourit. « La famille, c’est important. Vos enfants comptent. Je veillerai à ce que vous et vos Battle Criers ayez assez de temps à leur consacrer. Les Avatars du Mythe sont déjà organisés de manière à le permettre. Si je veux vous intégrer, ce n’est pas parce que j’ai besoin de brutes à louer.
Je veux des gens prêts à se battre pour quelque chose de plus grand. »
Ves espérait que cette « chose de plus grande » finirait par être lui, ou du moins ses idéaux. Convertir les Battle Criers pour qu’ils vouent un culte à ses idéaux serait assurément un projet de longue haleine.
Ves comptait consacrer beaucoup de temps à endoctriner les Battle Criers pour en faire ses Avatars les plus dévoués !
À la fin de leur échange, le commandant Cinnabar recula. « Vous m’avez donné matière à réflexion. Je vais devoir examiner votre offre et en discuter avec mes hommes. Je ne crois pas que ce soit une décision à prendre à la légère. »
« Allez-y. Je resterai quelque temps sur Bloodstone. » Ves sourit et fit un signe de la main. « Mon assistante vous laissera nos coordonnées. Si vous avez des questions ou si vous avez pris votre décision, n’hésitez pas à nous appeler, commandant. »
Ves tendit son hameçon. Il ne lui restait plus qu’à attendre de voir si le poisson mordrait.