Chapitre 1 301
Bien que sa visite sur Zin Alpha III lui eût ouvert les yeux, Ves ne l’avait pas beaucoup appréciée. Le degré pitoyable de complaisance des habitants le déprimait vraiment. Les Kamoners évitaient autant que possible les méchas. Ils n’utilisaient même pas de méchas d’apparat, dont le seul but était d’impressionner et d’en imposer au nom de leurs propriétaires !
Il ne regrettait pourtant pas cette visite. La complaisance de la République de Kamon et sa dépendance envers un État supérieur pour assurer sa protection lui avaient ouvert les yeux : un État pouvait se montrer bien aveugle dès lors qu’il oubliait de vivre dans un univers hostile.
« Même la Coalition du Vendredi a des ennemis. Et des masses de races extraterrestres brûlent de récupérer les territoires que l’humanité leur a volés. »
Même si l’humanité connaissait une longue période de paix relative, elle n’avait jamais vraiment cessé de combattre les extraterrestres. Les deux camps avaient simplement choisi de marquer une pause stratégique afin de réorganiser leurs civilisations et de reconstituer leurs forces épuisées.
Aux yeux de Ves, il ne semblait pas judicieux de laisser s’émousser l’avantage acquis par la race humaine durant l’Âge de la Conquête.
« Voilà des siècles que Kamon n’a pas connu de conflit sérieux. » Il ricana.
Ves avait l’impression que l’AMM et l’ACF n’appréciaient pas non plus cette situation. C’était probablement pour cela qu’elles ne cherchaient pas vraiment à mettre fin aux luttes intestines entre humains. Tant que les États continuaient à se battre les uns contre les autres, ils restaient prêts au combat.
Cela pouvait sembler sans importance à présent, mais si les races extraterrestres décidaient un jour de lancer une contre-offensive, la plupart des États humains seraient prêts à résister !
Quand Ves regagna le Barracuda, qui orbitait alors autour de Zin Alpha III, il tomba sur un Gavin curieux.
« Tu as passé un bon moment à la surface ? »
« Pas vraiment. » Ves secoua la tête. « La culture du mécha à Kamon est sous assistance respiratoire. »
« Cet endroit n’a rien à voir avec la République Lumineuse. Ils n’ont jamais eu à affronter l’équivalent du Royaume de Vesia. Ils ont beau partager une frontière peu agréable avec l’Hégémonie Hexadrique, envahir la République de Kamon ne vaut pas la peine aux yeux de cet État de second rang. »
« Enfin, j’ai vu tout ce qu’il y avait à voir. Je meurs d’envie de visiter la tribu des Kinner. Ils sont bien plus désespérés. Ce sera intéressant de voir si les Kinners sont plus résistants que les Kamoners. »
« Avant que tu te retires, nous avons reçu une demande de communication d’un nouveau contact, l’informa Gavin. Nous ne savions pas si tu voudrais lui parler, alors nous l’avons fait patienter jusqu’à ton retour. »
« Ah ? Qui veut m’appeler ? Un des concepteurs de méchas de la liste ? Certains ont changé d’avis ? »
« Non… C’est quelqu’un de plus important. Un compagnon concepteur du nom de Tristan Wesseling voulait te parler directement. D’après ce que nous avons pu apprendre, c’est un disciple direct du Maître Katzenberg, du Groupe Carnegie. Je ne sais pas s’il est sage d’engager la conversation avec lui, vu tes relations actuelles avec la Coalition. »
Ah. Ves n’avait pas eu l’occasion de parler à Tristan après la fin des épreuves du Puits. Les Gardiens de la Bordure l’avaient d’abord expulsé de leur club.
Bien que le maître Olson eût officiellement rompu ses liens avec la Coalition du Vendredi, Ves n’éprouvait aucune animosité à son égard. Ce serait agréable de discuter avec un concepteur de méchas qu’il considérait comme un pair.
« Ça va. C’est une connaissance de Centerpoint. Accepte sa demande de communication et transfère l’appel dans ma cabine s’il est disponible. »
« Si c’est ce que tu veux. Je vais le contacter et voir s’il est libre. »
À peine Ves eut-il rejoint sa cabine qu’il suspendit son châle et lança Lucky en l’air.
« Miaou ! »
Tandis que Lucky battait des pattes pour retrouver son équilibre, les projecteurs de la cabine s’allumèrent. La silhouette familière de Tristan apparut.
« Ves. »
« Tristan. »
Tous deux s’observèrent un instant.
« Tu n’as pas l’air d’un amoureux des Hexers. Tu as séduit Mademoiselle Wodin ou c’est elle qui t’a séduit ? »
« C’est compliqué. J’ai fait appel à un service de rencontres, et ils ont estimé que ce serait une bonne idée que je la rencontre. Quant à la suite, tout ce que je peux dire, c’est que Gloriana est intense. »
« Mademoiselle Wodin est l’une des conceptrices de méchas hexers les plus excentriques à avoir émergé ces derniers temps. Elle ne travaille que sur des méchas personnalisés, tu sais. »
« Je le sais. Cette limitation ne me dérange pas. Parfois, un seul mécha d’excellence vaut mieux qu’un million de méchas ordinaires. »
« Tu n’as pas compris. » Tristan secoua la tête. « Je ne voulais pas dire que la philosophie de conception de Mademoiselle Wodin était un handicap. C’est même tout le contraire. Tu ne t’en rends pas compte, Ves ? »
Ves n’y avait pas pensé, mais la remarque de Tristan lui rappela aussitôt un aspect essentiel des méchas personnalisés. « Concevoir des méchas personnalisés pour des pilotes ordinaires, ce n’est que le début. Les meilleurs sont ceux qu’on adapte aux pilotes experts et aux rangs supérieurs ! »
Gloriana n’avait accédé à ce rang que tout récemment. Compagnon conceptrice inexpérimentée, elle n’avait pas les qualifications nécessaires pour participer au développement de méchas experts.
Mais le jour viendrait bientôt où elle aurait assez progressé pour obtenir la reconnaissance des Seniors ou des Maîtres chargés du développement des méchas experts !
En tant que conceptrice contributrice, Gloriana pouvait apporter beaucoup au projet, pour peu que sa philosophie de conception ne s’oppose pas à celle des autres concepteurs impliqués.
Après avoir contribué à plusieurs méchas experts couronnés de succès, elle aurait sans aucun doute les compétences nécessaires pour diriger un projet de mécha expert lorsqu’elle deviendrait Senior !
Et pour cause ! Une conceptrice de méchas qui renonçait aux modèles produits en série et se consacrait exclusivement aux méchas personnalisés, au point d’en faire le fondement de sa philosophie de conception, ne pouvait qu’exceller dans ce domaine !
Un concepteur ordinaire, dont la philosophie de conception était plus classique, ne pourrait tout simplement pas rivaliser avec elle sur ce terrain !
D’autres avaient déjà pris la mesure de son potentiel dans ce domaine. C’était certainement pour cela que l’AMM la favorisait. Même si elle avait peu de chances de devenir Maître, sa philosophie de conception avait déjà beaucoup de valeur au rang de Senior !
« Mademoiselle Wodin est une conceptrice de méchas très convoitée. Elle a refusé beaucoup de prétendants, tu sais, remarqua Tristan. C’est très surprenant qu’elle se soit décidée pour un Brighter, parmi tous les concepteurs de méchas. »
« À cause de son potentiel à concevoir des méchas experts fabuleux ? »
« Exactement. Beaucoup de factions convoitent sa capacité à faire passer les méchas experts au niveau supérieur. Un gain de performances de cinq ou dix pour cent est considérable dans les combats de haut niveau. C’est suffisant pour faire basculer radicalement l’issue d’affrontements entre méchas experts ! »
Ves n’avait pas pleinement mesuré l’importance de Gloriana. Elle était donc une sacrée prise !
« Ça veut dire que je suis en danger, ou quelque chose comme ça ? »
« Mademoiselle Wodin t’a déjà revendiqué comme sien. Si quelqu’un s’en prend à toi, ce sera une offense à la Dynastie Wodin. Elle sera forcée de réagir, ce qui plongera l’Hégémonie dans le chaos. Personne ne veut voir ça arriver. »
Ves ne trouva pas cela très rassurant. Même s’il ne risquait probablement pas d’être attaqué au grand jour, rien n’excluait qu’on cherche à l’éliminer par des moyens plus sournois. Il avait déjà connu son lot de tentatives d’assassinat !
Ves se frotta le visage, exaspéré. « Merci de m’avoir prévenu, Tristan. Je prendrai les précautions qui s’imposent. »
« Pas de problème. » Tristan sourit. « Tout pour un confrère concepteur de méchas. Personnellement, je n’aime pas ceux qui se livrent à des coups bas. Ils n’ont aucun honneur. S’ils veulent te ravir Mademoiselle Wodin, qu’ils te défient en public ! »
« Je te remercie de ta confiance. » Ves esquissa un sourire contrit. « Je dois te demander : pourquoi es-tu encore si amical avec moi ? Je ne suis plus l’apprenti du maître Olson. Et je me suis même fait expulser de la Société Clifford ! »
« Nous sommes des concepteurs de méchas, déclara Tristan avec conviction en écartant les bras. Vendrédien, Hexer, Brighter, ce ne sont que des étiquettes. Même si nous nous retrouvons un jour dans des camps opposés, cela ne changera rien au respect que j’ai pour toi. Tes résultats aux épreuves ont largement prouvé que tu le méritais. Crois-moi, je sais reconnaître le talent ! »
Autrement dit, Tristan croyait que Ves irait loin et voulait s’assurer qu’ils garderaient un lien si cela arrivait.
C’était une décision mûrement réfléchie de sa part. Le disciple du Maître Katzenberg tenait à se constituer un réseau de concepteurs de méchas prometteurs et remarquables, sans se soucier que certains appartiennent au camp adverse !
Cette approche ouverte et prévoyante des relations suscita l’admiration de Ves. Il ferait bien de s’inspirer de Tristan !
« Eh bien, si ça ne te dérange pas de devenir mon ami, ça me va de rester en contact. » Ves sourit.
Tous deux comprenaient implicitement la vérité sous-jacente de leur relation. Chacun voyait un intérêt à entretenir des liens amicaux avec l’autre. Si l’un d’eux venait à mourir ou à ne plus rien valoir, leur amitié serait aussi bonne que morte.
Telle était la nature des amitiés fondées sur l’intérêt mutuel. Ves le savait bien, puisqu’il avait déjà conclu un pacte bien plus complet avec Calabast.
Une fois leurs intentions éclaircies, ils se détendirent et se mirent à discuter. Ves en profita pour demander à Tristan ce qu’il avait entendu au sujet de Gloriana, sur Centerpoint.
« Donc, en gros, elle est allée dans toutes sortes de lieux publics, fréquentés pour la plupart par d’autres concepteurs de méchas, et s’est vantée d’avoir un nouveau “petit ami” ? »
« Exactement. Elle n’a même pas essayé d’être discrète. » Tristan hocha la tête. « Elle claironnait ton nom dès qu’une conversation lui en donnait l’occasion. Comme beaucoup de factions la surveillent, la nouvelle s’est répandue à toute vitesse. »
Ves comprit alors que Gloriana avait délibérément cherché à répandre la nouvelle de leur relation. C’était une femme qui savait ce qu’elle voulait et qui n’avait pas peur de prendre les choses en main !
« Qu’en penses-tu ? » demanda Ves, curieux.
« Je ne sais pas grand-chose sur Mademoiselle Wodin, à part qu’elle est très exigeante et difficile. Tu as de la chance de l’avoir comme petite amie, c’est certain, mais elle doit être du genre à demander beaucoup d’attention, si tu vois ce que je veux dire. »
Ves rit. « Je n’ignore pas cette possibilité. »
« Plus sérieusement, tu as beaucoup de chance d’avoir trouvé une petite amie qui correspond à ta personnalité et à ta philosophie de conception. Certains concepteurs de méchas n’ont guère le choix et doivent se mettre en couple avec des personnes qui ne leur correspondent que sur un seul de ces deux plans. Il n’y a rien de mal à ce qu’un concepteur épouse quelqu’un qui ne l’est pas, ou dont la philosophie de conception ne lui correspond pas, mais c’est du potentiel gâché. »
« Quant aux concepteurs qui se marient pour faire avancer leur philosophie de conception plutôt que par amour, leur vie est sans doute moins épanouie que celle des autres », ajouta Ves.
« Ça peut devenir très malsain, approuva Tristan. Les concepteurs de méchas de notre rang et des rangs supérieurs ont tous droit à la citoyenneté galactique. Quand deux personnes comme nous sont en désaccord, mais doivent faire bonne figure simplement parce que leurs philosophies de conception se complètent, toutes sortes de situations sordides surviennent derrière des portes closes. »
Ves comprit le message implicite derrière cet exemple. Tristan l’avertissait qu’il devait veiller à ne jamais en arriver là avec Gloriana !
Cette remarque lui rappela quelque chose. « Au fait, as-tu entendu parler d’une conceptrice de méchas Brighter de ma connaissance, Patricia Schneider ? »
« L’apprentie du Maître Null ? C’est une conceptrice de méchas assez fascinante. Elle fait un travail remarquable sur les méchas lourds et a participé à plusieurs projets de conception dirigés par Lyri Reywind. »
« Je voudrais savoir comment elle s’en sort. C’était une ancienne camarade de classe. Qu’est-ce qu’elle devient ? »
« Elle s’en tire très bien pour une immigrée. J’ai entendu dire qu’elle s’était mariée récemment. J’ai raté son mariage, car j’étais déjà à Centerpoint. »
« Tu sais avec qui elle s’est mariée ? »
« Un simple diplômé de Leemar. À ma connaissance, ce n’est qu’un apprenti, répondit Tristan avec dédain. Je crois qu’ils se sont mariés pour des raisons pratiques plutôt que par amour. Mademoiselle Schneider avait besoin d’accéder aux rouages de la Coalition du Vendredi, et le seul moyen d’y parvenir était d’épouser l’un de nos concepteurs de méchas locaux. »
« Tu en es sûr ? » demanda Ves d’une voix rauque.
Cette révélation le stupéfia !
« L’homme qu’elle a choisi n’est personne, Ves. Ce veinard n’a attiré l’attention d’aucun Maître. Il manquait probablement de confiance en lui pour aller loin dans l’industrie du mécha. Il a sans doute accepté d’épouser Patricia parce qu’elle est l’apprentie d’un Maître et qu’elle est donc une meilleure conceptrice de méchas.
Elle a bien plus de chances de devenir compagnon conceptrice et, si sa relation avec le Maître Null est aussi étroite que le prétendent les rumeurs, atteindre le rang de Senior n’est pas hors de portée. »
Ves fut envahi par des émotions contradictoires. Après que Patricia lui eut annoncé qu’elle allait bientôt se marier, il avait cessé de chercher à en savoir plus sur sa situation.
Même si le fait de se rapprocher de la Coalition du Vendredi avait certainement joué un rôle, il avait longtemps cru qu’elle s’était vraiment mariée par amour !