Chapitre 1 295
Après avoir rétabli la vérité auprès de Gloriana, il mit fin à l’appel avant qu’elle ne puisse l’entraîner dans un autre rendez-vous virtuel.
« Considère ça comme une punition », lança rapidement Ves.
Gloriana fit une moue adorable, mais Ves en avait assez de s’occuper d’elle pour aujourd’hui.
Il poussa un profond soupir lorsque sa projection s’évanouit. Puis il se retourna et jeta un coup d’œil à Lucky, qui avait observé toute la conversation.
« Je m’en suis bien sorti, pas vrai ? »
« Miaou. »
« J’ai tenu bon. »
« Miaou. »
« Ouais, il ne suffira pas d’un seul rappel à l’ordre pour que je prenne les choses en main. »
Pendant la conversation, Ves avait parfaitement compris que s’il poussait Gloriana trop loin, elle pourrait riposter, voire faire pire. Il ne pouvait que lui adresser un avertissement mesuré, car toute autre menace serait restée lettre morte.
La seule façon de renverser cette dynamique défavorable était de devenir plus puissant qu’elle. Plusieurs moyens s’offraient à lui, mais le plus simple consistait à atteindre d’abord le rang de Senior.
Ves se gratta le menton. « Gloriana semble être une conceptrice de méchas très compétente et déterminée. Sa philosophie de conception est peut-être difficile à développer parce qu’elle poursuit l’impossible idéal de la perfection, mais lorsqu’elle fait une percée, elle est de taille. »
À vrai dire, sa passion et sa détermination lui inspiraient beaucoup d’admiration. C’était l’une des conceptrices de méchas les plus motivées qu’il eût rencontrées jusqu’ici. Même si aucun concepteur de méchas de haut rang n’était vraiment paresseux, rares étaient ceux qui étaient prêts à tout pour réaliser leurs ambitions.
Gloriana avait au moins ce point commun avec Skull Architect. À bien y réfléchir, devait-il se ranger lui aussi dans cette catégorie ?
Cette pensée le troublait.
« Je suis fou de vouloir progresser plus vite juste parce que je ne veux pas qu’une fille prenne les commandes ? » demanda-t-il.
« Miaou ! »
« Hé. J’aurais dû m’en douter, tu vois les choses comme ça. L’humanité a beau être devenue une civilisation galactique florissante, au fond, nous ne sommes pas si différents des hommes des cavernes, qui obéissaient surtout à leurs instincts. »
Ves avait des projets. Il voulait assurer une croissance durable, pour son entreprise comme pour lui-même. À quoi bon chercher une croissance effrénée si cela signifiait en payer le prix plus tard ?
Tout ce qu’il avait appris et les conseils qu’il avait reçus de concepteurs de méchas plus âgés lui avaient montré qu’il devait avant tout privilégier sa capacité à innover et à résoudre les problèmes par lui-même.
Des siècles d’innovation axée sur les méchas, menée par d’innombrables concepteurs, avaient constitué un immense fonds de connaissances aisément accessibles.
Il fallait beaucoup d’efforts pour obtenir les savoirs les plus avancés et spécialisés, mais ils étaient au moins disponibles.
En somme, il était plus facile d’acquérir le savoir-faire des autres que de le découvrir soi-même. Qui avait envie de réinventer une roue déjà inventée cent fois ?
En toute logique, mieux valait apprendre auprès des autres à fabriquer une roue existante que de la concevoir soi-même. Pourtant, beaucoup de concepteurs de méchas oubliaient que réinventer une roue déjà connue n’était pas totalement inutile.
« Apprendre à innover et à découvrir des phénomènes inconnus est essentiel pour atteindre le rang de Senior, et plus encore celui de Maître. Si un concepteur de méchas se contente d’étudier des recherches existantes, comment s’en sortira-t-il le jour où il devra entrer au laboratoire ? »
Lorsqu’il avait vu Gloriana, elle portait une blouse de laboratoire et des équipements de protection. Cela signifiait qu’elle effectuait forcément des travaux pratiques en laboratoire.
« Elle est vraiment assidue ! »
La dépasser serait un sacré défi. Ves ne pouvait pas se contenter d’adopter un rythme de progression mesuré. Il devait se montrer plus entreprenant et redoubler d’efforts pour accélérer son ascension.
« Ce serait la catastrophe si elle atteignait le rang de Senior avant moi ! » comprit-il, horrifié. « Je ne pourrai jamais la tenir en respect si elle est Senior alors que je suis encore Compagnon ! »
Des scénarios cauchemardesques lui traversèrent l’esprit. Peut-être finirait-elle par perdre patience. Elle pourrait décider de débarquer, de l’arracher à la République Lumineuse et de le ramener de force dans l’Hégémonie Hexadrique, sans même lui laisser le temps de dire au revoir à ceux qu’il abandonnerait derrière lui !
« Bon sang, il faut vraiment que je me dépêche ! »
En général, même les Seniors les plus talentueux avaient besoin d’au moins quelques décennies pour progresser. Quelle que soit la méthode qu’il employait pour atteindre son objectif plus vite, la route serait longue.
En réfléchissant à sa stratégie, il distingua un point essentiel. « Si mon parcours de Compagnon à Senior est long et sinueux, j’ai deux façons de l’accélérer. Je peux prendre des raccourcis ou courir plus vite. »
Il devait veiller à ne pas prendre trop de raccourcis. Dans l’idéal, il n’en prendrait aucun. En parcourant tout le chemin, il s’assurerait de bâtir les fondations les plus solides possible pour atteindre le rang de Maître.
Le meilleur moyen de progresser rapidement tout en préservant sa capacité à innover et à étudier l’inconnu consistait plutôt à sprinter sur les portions moins importantes ou essentielles.
L’étude de compétences et de sous-compétences assez générales en était un exemple. Il avait auparavant fait le choix délibéré d’entamer la mise à niveau de ses compétences principales en mécanique et en métallurgie jusqu’au niveau Senior.
« Étudier est l’une des activités les plus chronophages pour un concepteur de méchas », marmonna-t-il.
Tout concepteur de méchas devait atteindre un certain niveau de maîtrise dans les sciences fondamentales liées à la conception de méchas. Or, plus il grimpait dans la hiérarchie, plus il devait acquérir des connaissances avancées.
Il fallait au moins quelques décennies d’études assidues à un Compagnon moyen pour atteindre le niveau Senior dans une poignée de disciplines scientifiques !
« C’est indispensable, mais ça prend un temps fou ! »
Dans ce genre de situation, le choix de Ves était facile. Plutôt que de passer des années à son bureau à parcourir toute une bibliothèque de publications universitaires, mieux valait débourser une coquette somme de DP et accomplir une mission d’amélioration !
Cependant, même s’il faisait passer toutes ses compétences fondamentales au niveau Senior, cela ne ferait pas de lui l’équivalent d’un concepteur de méchas Senior. Il n’aurait rempli qu’une des conditions préalables.
Le facteur de loin le plus important était l’élaboration de la philosophie de conception de chacun ! Dès le niveau Apprenti, il appartenait aux concepteurs de méchas de développer leur propre philosophie de conception. À moins d’être le disciple direct de quelqu’un, personne ne pouvait compter sur une aide extérieure pour accélérer sa progression.
Ves en était parfaitement conscient et cherchait des moyens d’atteindre le rang de Senior plus vite sans compromettre ses perspectives d’avenir.
« Je vois plusieurs façons d’accélérer ma progression. »
Il commença à énumérer ses options.
D’abord, outre l’amélioration de ses compétences et sous-compétences fondamentales, il pouvait chercher à renforcer ses attributs mentaux.
« Mon Intelligence ne m’aide pas seulement à concevoir des méchas, elle améliore aussi mes capacités d’apprentissage et de mémorisation. La faire progresser davantage sera difficile. »
Le Système répertoriait ses attributs mentaux en les orientant spécialement vers la conception de méchas. Du moins, c’était ainsi qu’il l’interprétait. L’ajout d’autres attributs, comme la Force, la Dextérité et ainsi de suite, lui faisait soupçonner que le Système pouvait aussi prendre en charge les pilotes de méchas.
« Dommage que je ne sois pas pilote de mécha », dit-il en haussant les épaules.
Il avait déjà dépassé les limites humaines en Intelligence, Créativité et Concentration. Avaler d’autres Bonbons d’attributs ne servirait donc qu’à gaspiller ses DP.
Pour autant, il n’était pas à court de moyens d’améliorer encore ses attributs mentaux. Gloriana avait déjà eu recours à de nombreuses modifications génétiques pour renforcer ses capacités d’apprentissage.
Ves lui-même avait déjà bénéficié de divers traitements génétiques, ce qui prouvait qu’il pouvait aussi se tourner vers des solutions autres que celles proposées par le Système.
Il se souvenait encore de posséder une carte d’invitation pour la puissante Fondation de l’Aile des Anges. Il devrait vraiment s’en servir pour accéder à sa fameuse place de marché et à ses ventes aux enchères de produits et services biologiques.
« Je me laisse toujours happer par d’autres activités et ça finit toujours par me sortir de la tête. »
Cette fois, il aurait peut-être enfin l’occasion d’utiliser sa carte d’invitation.
Malgré tout, puisque ses trois attributs mentaux les plus importants dépassaient déjà les limites humaines, il lui faudrait fournir cent, voire mille fois plus d’efforts pour les améliorer. Ves devait effectuer de nombreuses recherches et trouver un généticien ou un organisme digne de confiance pour réaliser les traitements souhaités.
« Je suppose que le mieux serait de contacter les Gardiens de la Bordure. »
Mais, pour cela, il devait d’abord faire ses preuves en transformant ce Garlener, William Urbesh, en candidat expert. S’il échouait, il pourrait sans doute gagner les faveurs de la fraternité de l’AMM d’une autre manière, mais cela prendrait beaucoup trop de temps !
« Avec Gloriana qui me talonne, je ne peux pas attendre une autre affectation », marmonna-t-il. « Il faut que je mette William Urbesh au pas ! »
Il avait d’abord voulu traîner les pieds dans cette mission pour éviter d’attirer une attention indésirable, mais il avait changé d’avis. Dépasser Gloriana était plus important !
La deuxième méthode à laquelle il songea pour accélérer sa progression consistait à collaborer avec d’autres concepteurs de méchas.
« Mais pas avec n’importe qui. Je dois trouver des concepteurs dont la philosophie de conception s’accorde avec la mienne. »
S’il associait sa philosophie de conception à une autre qui n’avait aucun lien avec la sienne, le mécha obtenu ne ferait qu’intégrer les deux sans qu’elles interagissent. Elles n’entreraient certes pas en conflit, mais ne se renforceraient pas non plus.
Ce n’était que si sa philosophie de conception réagissait favorablement à un paramètre différent que Ves pourrait étudier et comprendre cette interaction.
La candidate la plus évidente pour l’aider était Gloriana, mais cela ne lui permettrait absolument pas de prendre de l’avance sur elle. Il devait trouver d’autres concepteurs de méchas !
« Il y en a beaucoup. Il me suffit de les trouver et de leur proposer des collaborations mutuellement avantageuses. »
Pour l’instant, Ves venait à peine d’atteindre le rang de Compagnon. Il n’avait pas encore la réputation ni le prestige nécessaires pour être pris au sérieux. Il lui faudrait revenir à cette option dans quelques années, lorsqu’il aurait publié quelques conceptions supplémentaires.
La troisième option qui s’offrait à lui consistait à trouver des matériaux exotiques ou d’autres phénomènes susceptibles d’être liés à sa spécialité.
« C’est de loin l’option la plus coûteuse. »
Les concepteurs de méchas plus fortunés disposaient d’un avantage considérable dans ce domaine. Même si un concepteur n’était pas particulièrement doué, sa famille puissante ou ses relations pouvaient l’aider à obtenir des exotiques pertinents ; il progresserait alors inévitablement plus vite grâce aux recherches menées sur ces matériaux fascinants !
« C’est l’une des principales raisons pour lesquelles les États de second rang et l’AMM comptent bien plus de Seniors et de Maîtres », grommela-t-il. « Ils peuvent relativement facilement acheter une partie de leur progression. »
Ves ne disposait pas d’un capital aussi important.
La situation de Gloriana était meilleure. Non seulement elle était une Hexer, mais elle appartenait aussi à la Dynastie Wodin, qui devait être une puissance secondaire très riche au sein de l’Hégémonie.
« Bon sang, elle a un avantage énorme sur moi dans ce domaine ! »
Il devait réduire autant que possible l’écart entre eux !
« Deux possibilités s’offrent à moi. Soit je développe la LMC pour augmenter mes fonds, soit je prends les choses en main et pars moi-même à la recherche de ces exotiques. »
Il décida de poursuivre les deux pistes en même temps. La LMC ne manquerait pas de croître à mesure qu’elle vendrait davantage de méchas fondés sur ses conceptions, mais cette croissance aurait ses limites. Les revenus qu’il tirerait de l’entreprise ne suffiraient jamais à financer toutes les matières exotiques de valeur qu’il voulait acheter.
« Ça n’arrange rien que les vendeurs cherchent toujours à arnaquer les concepteurs de méchas dès qu’ils le peuvent », marmonna-t-il.
Plutôt que de payer un exotique cent ou mille fois son prix réel, pourquoi ne pas le chercher lui-même ? Prospecteurs et chasseurs de trésors sillonnaient toute la galaxie à la recherche d’exotiques intéressants à vendre. Si Ves pouvait se passer des intermédiaires et traiter directement avec eux, il obtiendrait bien plus d’échantillons sans dépenser davantage !
En fait, il avait déjà préparé le terrain en nouant des liens avec les Épéistes aux confins de l’espace. Plus tard, il comptait aussi lever une autre force qui partirait directement à la recherche de matériaux précieux pour son compte.
C’était plus facile aux confins de l’espace. Dans les régions civilisées, la plupart des planètes et des systèmes stellaires étaient déjà sous le contrôle d’un État. De nombreuses ressources précieuses avaient déjà été découvertes et, même si une nouvelle apparaissait, elle tomberait forcément entre les mains d’une puissante faction.
Ves soupira. « En somme, les possibilités ne manquent pas, mais aucune n’est facile. »
Le Système pourrait peut-être l’aider dans certains domaines, mais il devait quand même se débrouiller seul pour le reste !