Chapitre 129
Chapitre n°129 – Architecture
Traducteur/Checker : SP76
Patricia posa son bloc-notes qui affichait l'interview de Ves par le Herald. Elle s'assit sur son perchoir, surplombant un jardin paisible, sur une île privée de Leemar. La femme jeta un coup d'œil à la projection d'un Mécha familier qui subissait un bombardement de missiles féroce.
« Maintenant que tu as étudié le Sang Neuf, qu'en penses-tu, Patricia ? » demanda une voix féminine à côté d'elle.
Lyri Reywind, une créatrice de Méchas étrangère employée par Maître Null, mangeait un fruit raffiné ressemblant à un raisin. Comme Patricia reconnaissait la célèbre créatrice de Méchas comme son maître, Lyri la tenait au courant. Patricia s’était considérablement améliorée en complétant ses bases solides par quelques compétences intermédiaires.
« La construction du Sang Neuf n'est pas remarquable, mais il est bien pensé. » répondit Patricia, après réflexion. « La complexité globale des chevaliers est assez faible, ce n'est donc pas un exploit pour un Apprenti d'obtenir ce résultat. Je peux seulement dire que Ves a des bases solides. »
« C'est tout ce que tu peux percevoir de son Mécha ? S'il s’agissait simplement d'un bon Mécha, cela ne devrait pas générer autant de buzz dans les médias. »
« L'arme est solide, mais elle rien d'exceptionnel. Il y a des améliorations, mais elles sont minimes. Les contours de l'armure ont changé, et la structure interne est beaucoup plus souple. Tout pilote prenant sa place dans le cockpit du Sang Neuf appréciera la maniabilité considérablement améliorée. »
C’était des faits que n'importe quel créateur de Méchas compétent pouvait faire en comparant les fiches techniques. Lyri réprimanda sa cadette en secouant la tête, déçue. « Tu es une talentueuse, mais tu es encore trop naïve. Ne regarde pas avec ton cerveau. Regarde-la avec ton cœur. »
Patricia avait l'air perplexe. Elle fronça ses sourcils élégants, et mit de côté tous les chiffres et les statistiques pour se concentrer uniquement sur la projection du Mécha virtuel au combat. Elle ne connaissait pas le pilote, mais elle trouvait qu'il ou elle se comportait naturellement sur le champ de bataille. Était-elle en train de regarder un professionnel ?
Non. Ses compétences laissaient à désirer. En revanche, le Mécha se déplaçait avec fluidité et détermination. Patricia ne remarqua pas les pauses et les hésitations caractéristiques d'un pilote de ce calibre. Maintenant qu'elle y réfléchissait, bon nombre des rediffusions qu'elle avait visionnées montraient que tous les pilotes étaient proches de leur niveau optimal, sans être gênés par diverses distractions mentales.
« Il y a un problème avec l'interface neuronale ? »
« Non. » répondit Lyri. « J'ai vérifié le modèle moi-même. L'interface neuronale est un modèle standard qui n'a pas changé d'un iota par rapport au Hoplite original. Réfléchis. Qu'est-ce qui peut affecter les performances d'une création sans apparaître dans les schémas ou les fiches techniques ? »
« Sa philosophie ? Mais c'est impossible ! Ce n'est qu'un Apprenti, loin du niveau où une philosophie devrait se manifester ! »
« Les humains sont nombreux. Il existe de nombreuses exceptions à la règle. Nous regroupons tout ce qui est inexplicable dans un concept appelé philosophie, car seuls quelques-uns d'entre nous sont capables de manifester des phénomènes qui dépassent notre compréhension. Maîtresse Olson a l'œil pour repérer une telle perle rare dans la nature. »
Normalement, les Novices et les Apprentis n’avaient qu'une vague idée de ce qu’était la philosophie d’un modèle. D'après leurs manuels, une philosophie incarnait la compréhension qu'a un créateur de son Mécha, et symbolisait ses idées uniques que personne d'autre ne pouvait imiter.
En réalité, une philosophie incarnait bien plus qu'une simple compréhension. Patricia en savait un peu plus là-dessus. Seuls ceux qui avaient développé leur philosophie au-delà d'un certain point avaient réussi à devenir créateurs de Méchas Aînés et Maîtres. Tous les autres cessaient de progresser une fois qu'ils avaient atteint les limites du niveau de Compagnon.
« Ne te décourage pas, Patricia. La philosophie s'acquiert avec l'expérience et l'apprentissage. Il faut d'abord apprendre à ramper avant de pouvoir apprendre à marcher. »
« À quel stade en est Ves actuellement ? »
« Je dirais qu'il est en train faire un sprint de 100 mètres. Il ne pourra pas tenir le rythme sans endommager ses bases. »
« Alors nous devons le prévenir ! » s'écria Patricia en sortant son communicateur.
Lyri coupa le signal d'un geste de la main, interrompant toute communication sur l'île. « Stop ! »
« Pourquoi ?! »
« Tu crois que son Maître n'est pas au courant ? Une leçon n'est efficace que lorsqu'elle fait mal. Lorsque le petit Ves trébuchera inévitablement, la Maîtresse Olson sera là pour ramasser les morceaux. »
Malgré son inquiétude, Patricia n'avait pas le droit d'intervenir. Chaque créateur devait chercher sa propre vérité et trouver son propre chemin vers la grandeur.
De retour sur Cumulonimbia, Ves se préparait à reprendre ses efforts pour rénover sa création obsolète.
« La prochaine étape va être pénible. »
La deuxième phase de son projet de refonte consistait à réorganiser la structure interne, ou l'architecture, du Marc-Antoine. Ves n'avait pas l'intention de remplacer les composants existants, même s'ils étaient également à l'origine du problème. L’Auguste-César utilisait certains des meilleurs composants de Dernière Génération disponibles sous licence.
Le moteur, le réacteur, les armes et bien d'autres éléments fonctionnaient très bien par rapport à la concurrence. Cependant, les performances étaient souvent liées à la taille, et tous ces composants occupaient donc plus d'espace que la moyenne. Pour un Mécha moyen qui essayait de rester dans sa catégorie, c’était désastreux.
Ce que Ves avait appris grâce à sa nouvelle sous-compétence [Configuration des Voies Structurelles] l'aida à comprendre le problème. Il comprit ce que le modèle de base avait essayé d'accomplir.
Les créateurs apprenaient assez tôt dans leurs études qu'ils étaient formés pour dessiner et assembler des machines de guerre. Ces Méchas devaient non seulement fonctionner de manière optimale lorsqu'ils étaient entièrement entretenus, mais ils devaient également supporter diverses conditions difficiles.
Si un Mécha perdait un bras, ses systèmes s'ajustaient en mettant en place une forme de contrôle des dégâts. Par exemple, le Mécha ajustait son équilibre et coupait toutes les alimentations systèmes conçus pour interagir avec le bras manquant.
Si un tir coupait une alimentation électrique importante vers les bras, le Mécha s'ajustait en acheminant l'énergie par d’autres moyens. Ces lignes de secours ne pouvaient peut-être pas supporter la charge totale, mais elles garantissaient au moins le maintien d'un niveau de fonctionnalité de base du membre.
Les pilotes et les créateurs considéraient tous deux que la redondance était importante. Une façon simple mais trompeuse de la déterminer consistait à examiner son facteur de redondance. Exprimé en pourcentage, le FR résumait les dégâts qu'un Mécha pouvait subir avant de commencer à perdre en performance.
Tout Mécha certifié par l’ACM devait répondre à une norme minimale.
Les Méchas lourds atteignaient toujours un FR minimum de 100 %. Ça prouvait que tous leurs systèmes de base pouvaient fonctionner sur une structure parallèle sans perdre en capacités. Cela prenait beaucoup d'espace dans un Mécha lourd, mais comme ils servaient souvent de punching-balls, les pilotes en voulaient toujours plus.
Les Méchas moyens devaient seulement respecter un FR de 50 %. Les systèmes critiques du Mécha, tels que ses alimentations de base entre le réacteur, le cockpit, et les moteurs, disposaient de sauvegardes entièrement fonctionnelles qui pouvaient prendre le relais. Les systèmes moins essentiels devaient se passer de ces redondances.
Les Méchas légers devaient toujours faire plus avec moins, donc un FR de 25 % était déjà difficile à respecter. Ce type de Méchas, qui ne servaient qu'à faire de la figuration, reposaient entièrement sur la vitesse et l'esquive, de sorte que la redondance n'avait pas beaucoup d'utilité de base. Un seul coup violent pouvait facilement détruire l'alimentation principale et les systèmes de secours en même temps.
D'autres facteurs entraient également en compte, pour atténuer les dégâts. Le plus important étant l’isolation. Lorsqu'une partie spécifique d'un Mécha subissait un impact, dans l'idéal, les dégâts n'affectaient que cette partie. Une structure interne bien conçue contenait les répercussions provenant à la fois de la source des dégâts et de toute défaillance en cascade, telle qu'une explosion secondaire.
Tout comme pour la redondance, un Mécha certifié devait également respecter une norme minimale, exprimée en FI.
Contrairement au FR qui, pour certains Méchas lourds, pouvait atteindre 300 %, l’IF n'atteignait qu'un maximum théorique de 100 %. l’ACM imposait un FI de 10 % pour les Méchas légers, de 15 % pour les Méchas moyens et de 50 % pour les Méchas lourds.
Indépendamment du FI et du FR, le minimum imposé par l’ACM répondait à peine aux besoins des pilotes. Ceux qui souhaitaient acheter un Mécha plus sûr recherchaient toujours des Méchas avec des marges de sécurité nettement plus élevées.
Ce que Jason Kozlowki avait décidé de faire lorsqu'il avait manqué de place avait stupéfié Ves. Au lieu de s'attaquer à la racine du problème en remplaçant ses composants centraux par des versions plus compactes, il avait commencé à réduire son FI et son FR.
Entre les deux, Jason avait manifestement accordé plus d'importance à la redondance. Il avait essayé d’en conserver autant que possible, en optimisant l'architecture interne, pour gagner de l'espace.
Il avait essentiellement supprimé un grand nombre de cloisons internes et de systèmes de suppression actifs qui localisaient les dégâts. Il avait également rempli l'espace tampon avec davantage de déchets, ce qui avait entraîné l’encombrement de nombreux câbles et alimentations.
« Quel idiot égocentrique.» maugréa Ves. « Si l'équipe de création de M. Kozlowski avait compté ne serait-ce qu'un seul autre créateur ayant du cran, cette parodie n'aurait peut-être jamais vu le jour. »
Il devait faire avec ce qu'il avait. Les composants centraux occupant déjà une partie importante de l'espace, Ves devait imaginer une architecture entièrement nouvelle qui permettrait d'augmenter quelque peu le FI lamentable de 17 % du modèle de base, tout en conservant son FR de 85 %.
« Un chevalier moyen est considéré comme correct si son facteur de redondance est de 100 %. Un chevalier hybride est également censé attirer les tirs ennemis, donc un FR de 50 % est tout à fait insuffisant. »
Ves consacra trois semaines entières à une structure interne plus propre. Il se mit au travail en dessinant les chemins de base autour du cadre interne et des composants centraux du Méchas. Des câbles, des alimentations, une musculature artificielle, et des structures de soutien remplissaient lentement les contours de sa conception.
Même cette tâche simple était devenue pénible, en raison de la nécessité de maintenir trois images à la fois pour nourrir le Facteur X. Il raccourcit ses sessions à 45 minutes afin d'empêcher son esprit de sombrer, chaque fois qu'il dépassait sa capacité de concentration.
Ces changements dans sa routine permirent à Ves de réduire son stress. Il ajouta provisoirement plus de détails au plan, lorsqu'il superposa les canaux principaux avec des canaux supplémentaires. Il ne commença à forcer son esprit qu'une fois que les lacunes commencèrent à se combler. Ves dût faire preuve d'un peu plus d'inventivité et de beaucoup plus de patience, pour trouver ses solutions.
À ce stade, la plupart du travail consistait en de nombreux essais et erreurs. Chaque fois qu'il rencontrait un obstacle, il devait essayer 999 solutions différentes avant d'en trouver une qui ne soit pas nulle.
Cela s’avéra également être le terrain d'entraînement idéal pour Ves, afin de s'habituer à garder trois images en tête en même temps. Au fil des deux semaines qui s'écoulèrent lentement, Ves devint plus habile à faire travailler son esprit.
Il n'avait pas augmenté son intelligence on sa concentration de manière mesurable. Au lieu de cela, il apprit à utiliser ses forces existantes au plus près de leur plein potentiel.
Au cours de la dernière semaine, Ves avait terminé plus de 98 % de son projet. Malheureusement, les 2 % restants semblaient incroyablement difficiles à réaliser. Son architecture interne entièrement remaniée était soignée, propre, et intégrait beaucoup plus d'espace isolant. En plus d'utiliser d'autres astuces, son plan utilisait environ 5 % d'espace en moins, tout en augmentant son endurance globale.
Ves réussit à augmenter l’isolation à 29 % tout en conservant une redondance de 81 %. Le FI considérablement augmentée garantissait que tout dégâts subi par le Méchas restaient limités à la zone touchée.
L’Auguste-César original n'avait pas à se soucier de ce problème grâce à son excellente armure compressée. Comme le Marc-Antoine intégrait le système d'armure HRF, bon marché et jetable, Ves devait s'assurer qu'il continuerait à fonctionner si le Mécha subissait des dégâts importants.
« Après des centaines de milliers de simulations, j'ai enfin terminé. » Il soupira, relâchant sa concentration. À présent, il s'était habitué à avoir trois images à la fois, même si cela restait toujours quelque peu difficile.
Il s'était déjà beaucoup investi dans ce projet. Le Marc-Antoine Mark II devait dépasser les attentes de tout le monde, afin de générer suffisamment de ventes. Ce n'était qu'en vendant des Méchas physiques qu'il pouvait gagner suffisamment d'argent ! Peu importe le nombre de Méchas virtuels qu'il créait, ils ne lui rapportaient jamais plus d'un million de crédits.