Chapitre 1 285
Après s’être occupé de Gloriana, Ves n’aima pas s’être montré aussi faible. Comment pouvait-il manquer à ce point de cran devant une fille ?
Il ressentit le besoin de réaffirmer sa virilité. Quoi de mieux pour ça que de donner une leçon à William Urbesh ? Le Garlanais avait beau fanfaronner, tout le monde voyait bien qu’il n’était pas un vrai guerrier. Les Vandales flagrants ou les Épéistes de Lydia l’auraient dévoré tout cru en un rien de temps !
« Combien de batailles as-tu livrées ? » demanda-t-il.
Cette simple question prit William au dépourvu. « Pardon ? »
« Aucune, pas vrai ? Je parie que tu n’as même jamais abattu un seul mécha. »
« Je m’insurge contre cette accusation ! J’ai vaincu beaucoup de méchas ! »
« Est-ce que l’une de ces victoires a eu lieu en dehors de simulations ou d’exercices ? »
Le visage de William commença à rougir. « J-je tiens à ce que tu saches que je suis un grand membre du clan Urbesh ! Nous avons régné sur la Tribu des Trancheurs par le passé, et nous le ferons de nouveau sous ma direction ! »
Vraiment ? À voir William, il ne pourrait jamais diriger un village, encore moins une puissance importante d’un État de second rang ! S’il pensait avoir une véritable chance, le clan Urbesh devait être dans une situation désespérée !
« Alors, tu te crois exceptionnel, hein ? »
« Je ne dirais pas ça, mais je suis fier de mes compétences ! »
« Alors viens me le prouver. Ici même. Tout de suite. »
« Q-Qu’est-ce que tu veux dire ? »
Ves se tapota la poitrine. « Viens me montrer ta force. Tu veux que je te reconnaisse, non ? Alors montre-moi de quoi tu es capable, de la seule manière dont les vrais hommes communiquent ! »
Le pilote de mécha comprit enfin le véritable sens de sa provocation. Ves gardait une posture décontractée, mais William se mit en position de combat : il leva les poings, se pencha en avant et fléchit les genoux.
« C’est mieux. Maintenant, approche et frappe-moi ! »
« Tu es sûr ? Je suis un combattant entraîné ! »
« Alors tu devrais être capable de battre un concepteur de méchas comme moi ! Allez, bats-toi ! Arrête de tergiverser comme un lâche… »
« AAAAAH ! »
William se rua sur Ves. Son corps élancé lui conférait une grande vitesse, qui prit Ves légèrement par surprise.
Pourtant, quand le poing de William l’atteignit, Ves se contenta d’afficher un air ennuyé. William poussa aussitôt un cri et secoua sa phalange endolorie.
« Tu triches ! Tu portes une armure sous tes vêtements ! Ton vaisseau a projeté un champ antigravité qui a bloqué mon poing ! Tu ne devrais pas pouvoir résister à ma force génétiquement améliorée ! »
Ves donna un coup de pied nonchalant à la silhouette geignarde, qui s’étala sur le dos !
« AÏE ! Tu es un cyborg ou quoi ?! Impossible que tu sois concepteur de méchas ! »
Le mépris monta en Ves. Comparé à des gens comme Tristan Wesseling et Gloriana Wodin, William Urbesh était le citoyen d’un État de second rang le plus pitoyable qu’il eût jamais rencontré !
« Arrête de chercher des excuses. Si tu ne peux même pas vaincre quelqu’un qui passe ses journées à concevoir des méchas, comment espères-tu diriger un clan ou une tribu ? Je connais des milliers d’habitants d’États de troisième rang comme moi qui te mettraient la pâtée, avec ou sans améliorations génétiques ! Même un pirate à la dérive dans les confins est meilleur que toi, parce qu’au moins, il a le cran de continuer à se battre au lieu de se plaindre que ce n’est pas juste ! »
« Ne me compare pas à un pirate ! »
Urbesh ne parvenait plus à maintenir son masque arrogant. S’il ne pouvait même pas vaincre un seul concepteur de méchas, comment pouvait-il se prétendre guerrier ?
Le pilote de mécha avait l’air si pitoyable que Ves en eut pitié. « Je ne suis pas comme les autres concepteurs de méchas. Mais même si ce n’est pas équitable, et alors ? Les batailles ne le sont jamais. La galaxie ne l’est pas. Rien ne l’est.
Si les pilotes de mécha ne peuvent se battre que lorsque le combat est équitable ou tourne à leur avantage, autant dire adieu à tes ambitions. Le seul courage qui permet de devenir pilote expert, c’est celui qui pousse à affronter des forces écrasantes ! »
« C-ce n’est pas vrai ! Il existe toutes sortes de pilotes experts ! »
« Combien en as-tu réellement rencontré ? Ne crois pas que je ne connais rien aux pilotes experts. Ma Famille Larkinson compte actuellement plusieurs pilotes experts et candidats experts ! À chaque génération, nous avons eu des pilotes de mécha de haut rang, depuis la fondation de notre État d’origine ! Ton clan Urbesh peut-il rivaliser avec le pedigree de ma famille ? »
William garda le silence.
« Le clan Urbesh n’est pas en très bonne posture, si je ne me trompe pas ? »
À son crédit, William l’admit franchement. « Mon clan a connu une disgrâce récente. Aucun pilote expert n’en est issu depuis deux générations. Beaucoup de mes proches qui ont essayé sont morts ou ont échoué. Les autres clans ne veulent pas nous voir renaître ; ils les ont donc délibérément acculés à des duels ou poussés à accepter des missions dangereuses. »
Dans une société relativement ordinaire comme la République Lumineuse, l’honneur personnel jouait un rôle important chez les pilotes de mécha. Ceux-ci appartenaient à une classe martiale à part, régie par ses propres règles et traditions.
Pourtant, d’après ce dont Ves se souvenait de l’Empire de Garlen, les pilotes de mécha y poussaient les choses à un tout autre niveau.
L’honneur y comptait bien davantage. Les exploits au combat et les trophées prouvaient la bravoure d’un pilote de mécha. Ceux qui impressionnaient les autres par leurs prouesses guerrières progressaient toujours plus vite que ceux qui ne savaient pas se mettre autant en valeur.
La compétence n’était pas le seul facteur qui déterminait la valeur d’un pilote de mécha. Les Garlanais voulaient être dirigés par de véritables guerriers.
Aux yeux de Ves, cette rivalité permanente entre les dirigeants de Garlen engendrait une grande violence. L’Empire de Garlen avait la réputation d’être extrêmement militariste et agressif. Ses dirigeants ne cessaient de menacer les autres États du Secteur stellaire de la Montagne Vicieuse par leurs frasques, dès qu’ils estimaient devoir prouver leur valeur.
Un État dirigé par des pilotes de mécha était en réalité soumis à leurs impulsions. Il n’existait que pour entretenir une puissante industrie de guerre et fournir sans fin de la chair à canon aux armées des clans et des tribus agressifs de Garlen.
Ves ne comprenait pas comment un faible comme William Urbesh avait pu émerger d’un État aussi militariste.
En fait, il ne savait presque rien de lui. S’il voulait prendre au sérieux sa dernière mission, il ferait mieux d’étudier les origines et la situation de William.
Pour l’instant, Ves avait obtenu ce qu’il voulait du pilote de mécha. Il ne se sentait plus aussi insignifiant et impuissant qu’en présence de Gloriana.
« Bon, pour le moment, je vais t’envoyer chez mon cousin Melkor Larkinson. Il pourra voir de quoi tu es capable. Je vais l’appeler pour qu’il envoie une navette te chercher. »
Il n’avait aucune envie de tenir William par la main en permanence. Selon Ves, les Gardiens de la Bordure se souciaient seulement de l’aider à devenir candidat expert. La méthode importait peu, tant que le résultat était là.
William n’avait certes rien d’un futur pilote expert, mais rien n’était impossible. Avec tout le savoir qu’il avait accumulé, Ves savait exactement ce qu’il fallait pour pousser un pilote de mécha au-delà de ce seuil extraordinaire.
À bien y réfléchir, William n’était-il pas le cobaye idéal qu’il avait demandé ? Le membre du clan Urbesh ne valait pas un nain, puisque Ves devait tout de même veiller à sa survie, mais il pouvait au moins tenter toutes sortes d’expériences sans risquer de faire du mal à quelqu’un qui lui tenait vraiment à cœur !
Une lueur sinistre brilla dans ses yeux et William frissonna. Pourquoi avait-il l’impression d’être un mécha sur le point d’être démonté par un concepteur enthousiaste ?
« Ne t’inquiète pas, William. Nous, les Larkinson, allons très bien nous occuper de toi, héhé. » Ves eut un grand sourire.
Il envoya quelques messages pour organiser le transfert. Le Greenfeather réagit rapidement et dépêcha une navette vers le Barracuda. Après avoir escorté William hors de la corvette, Ves retourna dans ses quartiers et fit appeler Gavin.
« Tu m’as appelé, patron ? »
« Je suis sûr que tu t’es renseigné sur notre nouvel invité, Benny. Qu’est-ce que tu as trouvé ? »
« Eh bien, c’est toute une histoire. J’ai dû me documenter sur l’Empire de Garlen et sur le fonctionnement des différentes tribus et des clans avant de comprendre la situation de William. D’abord, il faut savoir que les tribus de l’Empire ressemblent aux partenaires de la Coalition du Vendredi. Elles règnent sur de vastes étendues spatiales et jouissent d’une grande autonomie. »
Ves hocha la tête. « J’avais plus ou moins compris. »
« Chaque tribu est dirigée par un patriarche issu du clan le plus puissant de ses rangs. Ce sont presque toujours des pilotes as, mais les pilotes experts font l’affaire en l’absence de pilotes as. Parfois, des pilotes experts ou as issus de tribus qui n’appartiennent pas à l’un des clans dominants acquièrent de l’influence, mais ils s’allient souvent à l’un d’eux pour gravir les échelons. »
Les pilotes as étaient extrêmement rares. À tel point que la République Lumineuse n’en comptait qu’une poignée, tandis que la Coalition du Vendredi s’en sortait à peine mieux !
« La Montagne Vicieuse est connue pour être un secteur stellaire brutal. Son nom est bien choisi », nota Gavin. « Si ce secteur est plongé dans tant de conflits, c’est en partie à cause de l’Empire de Garlen. Sa culture martiale a déteint sur les autres États. Et ceux qui privilégiaient la paix à la guerre finissaient souvent submergés par leurs voisins belliqueux.
La Montagne Vicieuse est l’un des secteurs stellaires les plus sauvages de notre région stellaire ! »
« Le secteur stellaire a beau être sauvage, ça ne veut pas dire que ses habitants sont primitifs, tempéra Ves. Je sais qu’il est facile de les mépriser parce qu’ils se comportent comme des tribus antiques, mais l’Empire de Garlen et les autres États ne se résument pas à leur société tournée vers la guerre. »
Gavin haussa les épaules. « Bien sûr. Il y a beaucoup de civils dans l’Empire qui n’ont jamais connu les horreurs de la guerre. Mais les tribus veillent à les endoctriner pour qu’ils se portent volontaires dans chaque nouveau conflit qu’elles provoquent. »
« Alors, tout le monde se plie aux caprices de dirigeants bellicistes », commenta Ves.
Il connaissait le pouvoir de l’endoctrinement. N’importe qui pouvait croire n’importe quoi, pour peu que son environnement renforce les valeurs qu’on voulait lui inculquer.
« Le clan Urbesh est en très mauvaise posture en ce moment, poursuivit Gavin. Il y a quelques générations, il a perdu la plupart de ses pilotes de mécha de haut rang lors d’une campagne désastreuse. Ceux qui ont survécu ont tout juste réussi à maintenir le clan en vie. Les Urbesh ont dû céder la majeure partie de leur territoire et de leurs biens, car ils ne pouvaient pas repousser les attaques des clans rivaux de la tribu. »
« Si les Urbesh sont si faibles, pourquoi ne les a-t-on pas éliminés ? »
« L’Empire de Garlen n’est pas aussi terrible que le Royaume de Vesia sur ce point, patron. Les Garlanais doivent respecter quantité de règles et de traditions. Les restrictions qui leur sont imposées empêchent les luttes intestines de dégénérer en massacres. À long terme, cela affaiblirait les tribus et l’Empire, et les rendrait vulnérables aux invasions extérieures. »
« Ça se tient. Alors, le clan Urbesh n’a aucun pilote expert, c’est ça ? »
« Non. Ceux qui ont survécu à la campagne désastreuse avaient déjà dépassé leur apogée, et le dernier est mort assez récemment. À l’heure actuelle, le clan Urbesh ne peut aligner qu’une centaine de pilotes de mécha environ et n’est plus qu’à un pas de la dissolution. Peu importe le nombre de pilotes de mécha ordinaires qu’un clan a formés : s’il n’est pas capable de produire un pilote expert, il n’a pas le droit d’exister. »
Le clan avait connu un déclin tragique après avoir été jadis si illustre. Ves trouvait un peu étrange que, malgré le grand nombre de pilotes de mécha qu’il pouvait aligner, aucun n’ait jamais réussi à devenir candidat expert ou pilote expert.
Pour un clan à l’histoire aussi glorieuse, n’était-ce pas un peu trop anormal ? D’après ce qu’il avait appris jusque-là, les Urbesh auraient dû être tout aussi tournés vers la guerre que les Larkinson !