Chapitre 1 284
Après avoir parlé pendant cinq bonnes minutes de ses fantasmes, Gloriana s’interrompit brusquement.
« Ah, pardon, Ves. Je ne voulais pas t’accabler avec mes aspirations. Irene m’a prévenue que je ne devais pas m’emballer devant toi. J’espère ne pas t’avoir trop effrayé avec mon audace. »
C’était bien le cadet des soucis que lui posait Gloriana !
« … Ce n’est pas grave. »
« Tant mieux ! » Elle sourit de toutes ses dents. « Je devrais sans doute y aller, maintenant, mais sache que tu seras toujours dans mon cœur ! Je te recontacterai. En attendant, j’espère que tu continueras à penser à moi. Je t’aiderai sans aucun doute à surmonter ton anxiété. À bientôt ! »
L’appel prit enfin fin, laissant Ves en proie à deux émotions contradictoires.
Une part de lui désirait ardemment se rapprocher de Gloriana. Une autre le poussait vivement à faire tout le contraire !
Aucune ne parvenait à prendre le dessus. Elles maintenaient toutes deux un équilibre précaire.
« Est-ce que j’exagère ou est-ce que je fais preuve de prudence ? »
Il avait beau vouloir réprimer son attirance pour Gloriana, son cœur ne se laissait pas si facilement duper. Il avait toujours le béguin pour elle. Même la conviction qu’elle avait de pouvoir faire fonctionner leur relation lui plaisait. Il était profondément flatté qu’elle le désire encore après qu’il lui eut posé un lapin lors de leur premier rendez-vous !
« Pourtant, cette femme est vraiment… particulière. »
Son origine et ses opinions extrêmes n’auraient pas tant dérangé Ves si elle n’y croyait pas avec autant de ferveur.
Il n’était pas opposé à la religion en soi. C’était plutôt le fanatisme dont elle faisait preuve lorsqu’elle exprimait ses idéaux qui le gênait.
Ves avait rencontré bien des fanatiques au cours de sa vie. Des gens comme le docteur Jutland, les rebelles vésiens, les rebelles de Bentheim, les fidèles de Haatumak, les Vrais Croyants et bien d’autres étaient tous devenus des extrémistes déchaînés, emportés par la force de leurs convictions !
« À un moment donné, le dévouement tourne à la folie ! »
Il avait vécu de nombreuses expériences pénibles avec des fanatiques convaincus de servir une juste cause. Impossible de les raisonner, et le bon sens leur faisait cruellement défaut. Comment Ves aurait-il pu se sentir à l’aise en leur présence, alors qu’ils n’étaient qu’à un pas de la démence ?
Et pourtant… Gloriana était-elle aussi terrible que les autres ?
« Elle est intelligente, et elle n’est pas si près de perdre le contrôle, reconnut Ves. Bien sûr, elle s’empresse un peu trop de me courir après, mais une part de moi en est très heureuse. » Il ne pouvait pas mettre Gloriana dans le même sac que le Mouvement de libération de Bentheim ou la Nouvelle Dynastie Ylvaine. « Au fond, ce n’est qu’une conceptrice de méchas à la forte volonté, un peu… comme moi. »
Tous les compagnons concepteurs avaient des convictions profondes. C’était l’une des choses qui les distinguaient des apprentis. Leurs graines de conception ne se contentaient pas de cristalliser leurs désirs et leurs ambitions les plus enfouis : elles les amplifiaient aussi, ce qui les aidait à garder le cap tandis qu’ils s’efforçaient de donner corps à leur philosophie de conception.
Ves savait que ses véritables convictions lui paraissaient déjà bien étranges, même à lui. Même en laissant de côté les hyperboles et les exagérations dont il se servait pour induire l’AMN en erreur, l’idée de donner vie à des méchas était déjà très controversée.
Peut-être que traiter Gloriana de folle revenait à se moquer de l’hôpital qui se fout de la charité.
Il se retourna sur son lit et ramassa paresseusement Lucky.
« À ton avis, qui est le plus fou, Gloriana ou moi ? »
« Miaou. »
« Pff ! Pourquoi moi ?! »
« Miaou ! »
« Seul un fou fuirait une jolie femme qui craque complètement pour lui ? Pff ! »
Ves lança Lucky au loin, mais celui-ci se stabilisa en plein vol en activant sa capacité de vol.
« Miaou ! »
Lucky eut beau protester, Ves ne l’entendait plus. Il avait décroché. Il s’était passé trop de choses aujourd’hui, et ces montagnes russes émotionnelles l’avaient complètement épuisé. Il ne voulait vraiment plus s’occuper de quoi que ce soit pour le reste de la journée.
Hélas, le devoir en avait décidé autrement. Il devait encore rencontrer l’invité que les Gardiens des confins lui avaient fourré dans les pattes. Le faire attendre aussi longtemps nuirait sans aucun doute à ses chances de mener à bien cette mission déjà impossible.
« D’après ce qu’ils disent, ce pilote de mécha est un lâche. Comment peuvent-ils espérer qu’un froussard devienne pilote expert ? C’est tout bonnement impossible ! »
La seule façon de corriger ce défaut serait d’insuffler beaucoup de courage au pilote en question. Pourtant, les Gardiens des confins avaient eu des années pour le faire et avaient lamentablement échoué.
Pourquoi ?
« Je parie qu’ils pourraient transformer le plus grand lâche de la galaxie en héros, à condition de lui laver le cerveau. »
Évidemment, recourir à la force avait ses inconvénients. Ves soupçonnait même qu’un lavage de cerveau risquait d’entraver sa progression.
Il rencontrerait bientôt le pilote en personne ; inutile de se faire une opinion avant. Il espérait au moins avoir quelque chose à exploiter. Tout homme devait bien avoir un peu de fierté.
Après une demi-heure de repos, Ves se leva lentement. Cette courte pause lui avait permis de retrouver son calme et de chasser Gloriana de ses pensées.
La conceptrice de méchas lui revenait encore à l’esprit de temps à autre, mais il n’avait plus l’impression qu’elle avait pris le contrôle de sa vie.
« Je suis concepteur de méchas, pas un adolescent ivre d’amour. Même si elle me fascine, je vaux mieux que ça ! Comment pourrais-je me prétendre compagnon concepteur si je me laisse constamment distraire ? »
Le problème, c’était que, malgré toutes ses protestations, il était bel et bien attiré par Gloriana. Son appel avait ravivé son désir, car il avait compris qu’il avait encore une chance avec elle. Son indulgence à son égard était si charmante que le romantique fleur bleue qui sommeillait en lui voulait faire faire demi-tour au Barracuda !
« Je ne peux pas faire ça ! »
Ves secoua vigoureusement la tête. Une fois certain d’avoir dissipé toutes ses distractions, il se leva et quitta sa cabine en appelant Gavin.
« Benny ? Amène notre nouvel invité dans le salon du vaisseau, s’il te plaît. Il est temps que je rencontre cet étranger. »
« Je l’amène tout de suite, patron. »
Une fois dans le salon, il s’assit sur un canapé et attendit leur arrivée. Quelques minutes plus tard, la porte coulissante s’ouvrit. Gavin traînait derrière lui un pilote de mécha décharné.
« Le voilà, patron ! »
« Lâchez-moi, valet ! Je ne vous ai jamais autorisé à me toucher ! Vous n’avez pas le droit de me traiter comme un prisonnier sur cette coquille de noix délabrée ! »
Ves observa le pilote de mécha qui se plaignait. Son corps paraissait mince et en forme, mais il paria que l’essentiel de sa condition physique était dû à des augmentations et à des traitements spécialisés.
Le léger dos voûté du nouveau venu et sa voix geignarde, tandis qu’il exprimait son mécontentement, ne faisaient que confirmer l’impression qu’il était incapable de se défendre.
« Tu peux y aller, Benny. » Ves congédia son interlocutrice d’un geste de la main.
Lorsque Gavin eut quitté le salon, le pilote de mécha dévisagea Ves avec un sourire méprisant et fragile. « Tu dois être l’illustre propriétaire de cette petite prison exiguë. Ves Larkinson, c’est ça ? C’est ainsi que ton larbin t’a appelé quand je le lui ai demandé. »
« C’est bien mon nom. »
« En tant que membre d’un État de troisième rang, tu devrais te lever et me présenter tes respects. Je suis un descendant éminent de la Tribu des Trancheurs ! Je sais parfaitement que ta petite République Lumineuse est trop isolée pour comprendre ce que cela signifie, alors laisse-moi t’expliquer ! La Tribu des Trancheurs est l’une des principales tribus de l’Empire de Garlen, un État de second rang établi de longue date, qui domine le Secteur stellaire de la Montagne Vicieuse depuis des siècles ! »
Ves haussa les sourcils, légèrement surpris. Ce type avait des relations haut placées.
Contrairement à ce que croyait le Garlaner à bord du vaisseau, Ves connaissait quelques détails sur la Montagne Vicieuse. L’Empire de Garlen ressemblait à la Coalition du Vendredi en ce qu’il était peu unifié pour un empire. Les différentes tribus qui dominaient une grande partie de son territoire y faisaient souvent la loi.
La situation rappelait celle du Royaume de Vesia, mais les deux États différaient à bien des égards, au-delà de leur taille.
Hélas, Ves ne s’était pas beaucoup renseigné sur l’histoire et les positions actuelles de chacune des tribus de l’Empire de Garlen. Il ne connaissait presque rien de la Tribu des Trancheurs, sinon son nom grossier.
« Comment t’appelles-tu ? » demanda calmement Ves.
« Tu as l’immense privilège de rencontrer le grand William Urbesh, futur patriarche de la Tribu des Trancheurs ! »
« Ah oui. C’est très impressionnant. »
Après ses rencontres avec l’AMN et Gloriana, Ves n’était plus impressionné par les citoyens des États de second rang. En dehors de leur richesse et de leur apparat, ils n’étaient guère différents des gens de troisième rang comme lui.
Comment ce chétif William aurait-il pu l’intimider avec ses origines ?
En outre, William avait plus l’air d’un hâbleur que d’un véritable héritier d’une grande puissance au sein d’un État de second rang. Le Garlaner n’avait rien de l’élégance naturelle ni du sentiment inné de supériorité que Ves avait remarqués chez des hommes comme le seigneur Javier ou le sénateur Tovar !
Ves décida de faire éclater la bulle de William. « Si tu es si grand, pourquoi les Gardiens des confins t’ont-ils jeté comme un vulgaire déchet ? »
William eut soudain l’air embarrassé. Le regard insistant de Ves ne fit rien pour l’aider à garder son calme !
« Eh bien, vois-tu, mes parents m’ont envoyé chez les Gardiens des confins en échange d’une faveur importante et de quelques concessions futures. »
« Pourquoi ? »
« Ça ne te regarde pas ! »
« Vraiment ? » Ves esquissa un sourire menaçant. Il eut recours à quelques tours psychiques faciles pour se donner un air plus intimidant. « Et si je te disais que si ? Dis-moi. Pourquoi. Es-tu.
Ici ? »
William remua sur place. Le Garlaner ne répondit rien, mais la pression qui s’accumulait finit par le faire craquer.
« D’accord ! Mon clan Urbesh n’occupe pas exactement une position enviable au sein de notre grande tribu ! Mes ancêtres ont dirigé la Tribu des Trancheurs pendant plusieurs générations, mais notre clan s’est tellement affaibli qu’il est sur le point d’en être chassé ! »
« Pourquoi ? »
« Parce que je ne suis pas à la hauteur ! Chaque clan de la tribu ne conserve le pouvoir que tant qu’au moins un pilote expert ou de rang supérieur est à sa tête ! »
Ves se rappela que l’Empire de Garlen vénérait les pilotes de mécha de haut rang. Il les admirait tant qu’il les laissait même gouverner tout l’État !
En général, les États dirigés par des pilotes de mécha tournaient au désastre. Leur situation ressemblait beaucoup à celle des États gouvernés par des chefs militaires.
La principale différence, c’était que les États dirigés par des généraux ou des amiraux avaient au moins l’avantage d’être gouvernés par des dirigeants très instruits. Ils conservaient au moins une certaine civilité.
Ce n’était pas le cas d’États comme l’Empire de Garlen. Les pilotes de mécha devaient consacrer tant de temps à leur entraînement au pilotage qu’ils ne recevaient presque jamais une éducation complète. Ils étaient des guerriers et des soldats jusqu’au bout des ongles, même lorsqu’ils devenaient experts.
Les pilotes experts avaient beau transcender les limites de l’humanité, ils n’en conservaient pas moins tout ce qu’ils étaient auparavant. Ils pouvaient faire de formidables combattants sur le champ de bataille, mais les mettre à la tête de l’économie d’un État n’avait aucun sens !
L’Empire de Garlen n’ignorait toutefois pas ces défauts. En pratique, les pilotes de mécha de haut rang prenaient toutes les décisions importantes, tandis que les technocrates au service de leurs clans et de leurs tribus se chargeaient du travail concret.
Ainsi, l’Empire de Garlen parvenait à maintenir une certaine stabilité.
Tandis que Ves réfléchissait aux implications de tout cela, William ne ressentit plus aucune pression.
Le pilote de mécha s’empressa d’en profiter.
« Tu es impressionné, Larkinson ? Je suis le futur dirigeant du grand Empire de Garlen ! Tu devrais t’agenouiller devant moi ! Si tu rampes à mes pieds, je serai peut-être assez généreux pour t’inviter à servir le clan Urbesh ! »
Ves ne semblait pas amusé. Maintenant qu’il se rappelait l’importance des pilotes experts pour l’Empire de Garlen, il savait que William ne pourrait jamais étayer ses vantardises.
Pourquoi ?
Parce qu’il n’était pas pilote expert ! Tant que William resterait mortel, il n’aurait pas voix au chapitre dans son clan, sa tribu ni son empire ! Il n’était personne !