Chapitre 1 277
Ves tenta de récupérer le peu d’énergie spirituelle qu’il avait perdu. Il dut y mettre un certain effort, mais finit par l’arracher à la roche vorace.
Une fois cela fait, il observa la pierre d’un air songeur. Qu’était-ce donc ? Pourquoi attirait-elle son énergie spirituelle ? À quoi pouvait-elle servir ?
Quoi qu’il en soit, Ves avait déjà échafaudé une théorie sur la raison pour laquelle cet exotique avait d’abord attiré l’attention. Il devait avoir emmagasiné de l’énergie spirituelle lorsqu’on l’avait découvert. Au contact de certaines personnes, la roche avait dû la libérer dans leur corps, les faisant s’évanouir.
Il se demanda quel genre d’énergie la roche avait contenu. Peut-être s’agissait-il du vestige spirituel d’un extraterrestre mort depuis longtemps, ou de quelque chose du genre. Quoi qu’elle eût renfermé, Ves ne trouva aucune trace de sa présence.
Ce qui l’intéressait davantage, c’était de savoir si cet exotique était unique. Ce serait dommage de consacrer beaucoup de recherches à ses applications potentielles pour découvrir ensuite qu’il n’en existait aucun autre échantillon qui permette de les concrétiser. Dans la galaxie, bien des exotiques n’existaient qu’en un seul exemplaire !
« J’espère vraiment que cette roche n’en fait pas partie ! »
Au moins, il lui serait plus facile de trouver une roche semblable après en avoir étudié et consigné les paramètres. Ves pourrait passer au crible toutes sortes de bases de données et de places de marché en comparant la densité, la dureté et les autres propriétés de sa pierre avec celles des produits proposés par d’autres vendeurs. Cela lui éviterait de retourner sur le terrain, dans une place de marché comme celle qu’il avait visitée auparavant.
« Les concepteurs de méchas n’ont besoin de trouver un exotique utile qu’une seule fois, en personne. On peut laisser à d’autres le soin de chercher d’autres échantillons. »
Ves espérait trouver d’autres échantillons de cet exotique gris, puisqu’il provenait du Secteur stellaire de Komodo. Le vendeur avait refusé de révéler où il l’avait découvert, mais Ves en était presque certain. Il n’avait pas l’air de représenter une société commerciale intersectorielle !
Il referma la boîte et la posa de côté. Sa découverte avait apaisé sa curiosité. Il pourrait en apprendre davantage sur la roche lorsqu’il aurait accès à de meilleurs laboratoires.
En se préparant à se coucher, il se demanda distraitement s’il devait encore rester à Centerpoint.
« Ce système stellaire est loin d’être simple. Qui sait si je ne me retrouverai pas mêlé à autre chose dès demain ? »
À Centerpoint, les factions influentes comme les Gardiens de la Frontière pullulaient. Les acteurs locaux étaient bien plus puissants que tous ceux du Secteur stellaire de Komodo !
Ves haussa les épaules et s’allongea sur son lit. « Je n’ai eu affaire aux Gardiens de la Frontière qu’en utilisant leur invitation. Sans ça, je n’aurais pas été différent d’un simple touriste. »
« Miaou. »
Lucky se hissa jusqu’à l’autre côté du lit et se roula en boule.
« Oui. J’avais prévu de me trouver une petite amie ici. Je ne peux pas repartir sans avoir fait une vraie tentative. »
Il soupira. Pour être honnête, après avoir surmonté sa dernière épreuve, il aurait préféré retourner au travail. Il n’avait pas le cœur à chercher la petite amie idéale.
« Et puis, pourquoi chercher une petite amie à Centerpoint ? Je peux tout aussi bien en trouver une en République Lumineuse. » marmonna-t-il avant de s’endormir.
Le lendemain, Ves se réveilla et suivit sa routine matinale. Après avoir pris un copieux petit-déjeuner, il confia la boîte aux réceptionnistes de l’hôtel où il séjournait et leur demanda de la faire livrer au Barracuda.
Une fois cette course réglée, Ves se consacra à sa quête de petite amie.
Il fronça les sourcils en s’asseyant sur un canapé du hall de l’hôtel. « Comment je devrais m’y prendre, Lucky ? »
Son chat s’agrippait à son épaule d’un air satisfait.
« Miaou. »
« Oui, tu as raison. Quelqu’un de mon rang ne devrait pas être assez grossier pour recourir à une appli de rencontres d’un soir. Il doit bien exister des services de mise en relation pour les concepteurs de méchas célibataires. »
Beaucoup de concepteurs de méchas étaient des geeks qui ne savaient pas s’y prendre avec le sexe opposé. Ils pouvaient être brillants quand il s’agissait de concevoir des méchas, mais totalement incapables de draguer !
« Est-ce que je suis comme ça ? » se demanda-t-il.
Depuis qu’il s’était lancé dans sa carrière, il s’était entièrement consacré à son métier. Il avait ignoré toutes les autres distractions et tous les plaisirs pour devenir un meilleur concepteur de méchas.
De toute évidence, tous ces efforts avaient porté leurs fruits. Même avec le Système, il n’avait pas tout fait à sa place. Maintenant qu’il avait franchi la première étape en devenant Concepteur compagnon, Ves pouvait enfin accorder un peu d’attention aux autres aspects de sa vie, qu’il avait négligés ces derniers temps.
« Miaou. »
« Oui, tu as raison. Une fille ne va pas me tomber dans les bras juste parce que je suis disponible. »
Le Système de Centerpoint lui était totalement inconnu. Ves renonça à se rendre dans des bars ou des boîtes de nuit au hasard. Qui savait sur qui il risquait de tomber ? Centerpoint V était surtout peuplée de ploucs de l’espace, mais un nombre considérable de citoyens galactiques protégés y vivaient également.
À la place, il activa son communicateur et lança une recherche sur le réseau galactique.
« Ah, il existe donc des services de mise en relation ! Et il y en a même qui s’adressent spécialement aux concepteurs de méchas ! »
Ves parcourut les informations publiées sur leurs portails. Apparemment, de nombreux concepteurs de méchas cherchaient à nouer une relation avec d’autres concepteurs pour plusieurs raisons convaincantes.
Premièrement, un concepteur de méchas comprenait mieux qu quiconque un autre concepteur de méchas. Si sa petite amie exerçait le même métier, il pourrait discuter avec elle de son travail. Ils pourraient échanger des idées et même parler de certains aspects de leurs philosophies de conception avec la personne en qui ils avaient le plus confiance.
Deuxièmement, un concepteur de méchas pouvait vivre très longtemps. Un Concepteur compagnon pouvait déjà dépasser les deux cents ans s’il travaillait dur pour financer des traitements de longévité.
Ils pouvaient certes travailler quelques décennies de plus pour avoir les moyens de faire suivre le même traitement à leur conjoint, mais cela représentait beaucoup de temps et d’argent consacrés à quelque chose qui ne faisait pas directement avancer leur carrière.
« Le temps et l’argent sont très précieux pour les concepteurs de méchas, marmonna-t-il. Moins ils en consacrent à leurs recherches et à leur perfectionnement, moins ils ont de chances de franchir l’étape suivante. »
Pour cette raison, les concepteurs de méchas préféraient généralement épouser quelqu’un de leur rang. Un Concepteur compagnon comme Ves devrait commencer par chercher parmi les autres Concepteurs compagnons.
Les cas où des Apprentis se mettaient en couple avec des Concepteurs compagnons, ou où des Concepteurs compagnons devenaient les amants de Seniors, étaient très rares. L’écart entre eux était trop grand. L’amour véritable avait beau parfois l’emporter, la différence de statut et de capacités finissait la plupart du temps par faire obstacle.
Des problèmes pouvaient tout de même survenir même si deux Concepteurs compagnons décidaient de se marier. Dès que l’un des deux progressait avant l’autre, un fossé se creusait entre eux. Ves avait parfois entendu parler de divorces où des concepteurs de méchas plus talentueux avaient décidé de quitter leur partenaire moins rapide pour en trouver un meilleur.
Cela dit, la situation n’était pas si mauvaise si l’autre Concepteur compagnon tardait à devenir Senior. Un Senior avait un potentiel de revenus tellement supérieur qu’il pouvait financer les activités de recherche d’un Concepteur compagnon.
« Les Concepteurs compagnons ont déjà prouvé qu’ils avaient du potentiel. On ne peut pas en dire autant des Apprentis. Peu importe l’argent qu’on investit en eux, ils ne parviendront peut-être jamais à franchir le cap. »
Malgré tout, mieux valait que les deux concepteurs de méchas aient un talent égal.
Pour Ves, cela signifiait qu’il devait chercher une Concepteur compagnon qui, comme lui, avait progressé avant la trentaine. Le problème, c’était que les concepteurs de méchas de ce genre étaient rares.
Outre les deux raisons précédentes, il y en avait une autre qui poussait les concepteurs de méchas à chercher un partenaire de leur niveau. C’était de loin la motivation la plus importante pour épouser un confrère !
« Des concepteurs de méchas aux philosophies de conception compatibles peuvent unir leurs forces et créer une synergie supérieure dans leurs projets communs ! »
Ves se rappela l’époque où on l’avait chargé d’inspecter le Groupe Kadar-Neyvis. Les deux concepteurs en chef entretenaient une relation très étroite, mais leurs spécialités n’étaient pas compatibles.
« Même ainsi, Mme Kadar et M. Neyvis ne se sont pas laissé freiner par cette différence dans le développement de la Deuxième Compagnie de Méchas. Ils ont aussi fondé une merveilleuse famille. Qu’auraient-ils pu accomplir de plus si leurs philosophies de conception avaient été en synergie ? »
Bien que le Groupe Kadar-Neyvis fût désormais une entreprise de méchas disparue et ternie, Ves l’admirait toujours à son apogée. Il enviait la relation de confiance entre Kadar et Neyvis. Depuis qu’il avait été témoin de leur dévouement mutuel, une part de lui aspirait à vivre une relation semblable.
Si Ves trouvait un jour une conceptrice de méchas dont la philosophie de conception s’accordait parfaitement à la sienne, tous deux auraient beaucoup à y gagner.
« Les philosophies de conception ne sont pas forcément vouées à fonctionner isolément. Il est peut-être plus facile d’exprimer une philosophie de conception avec l’aide d’une autre. »
Leurs méchas conçus en collaboration pourraient ainsi atteindre de meilleures performances que s’ils les concevaient chacun de leur côté. C’était particulièrement important aux rangs supérieurs, où les rendements décroissants faisaient que chaque amélioration coûtait une fortune.
« La collaboration peut atténuer ce problème en permettant des bonds soudains de performances. »
Non seulement leurs créations existantes seraient meilleures et plus précieuses, mais leur progression future s’en trouverait également facilitée. Lorsque plusieurs philosophies de conception interagissaient, elles offraient aux concepteurs de méchas davantage de pistes de recherche.
Ves n’était pas tout à fait sûr de pouvoir trouver une partenaire dont la philosophie de conception entrerait en synergie avec la sienne plutôt que de simplement la compléter. Deux philosophies de conception sans lien entre elles coexisteraient dans le même mécha sans interagir, ce qui était loin d’être idéal.
« J’imagine que c’est à ça que servent ces services de mise en relation. Il faut bien qu’ils justifient leurs tarifs. »
Tous ces facteurs compliquaient énormément la vie des concepteurs de méchas célibataires. C’était là qu’intervenaient les services spécialisés de mise en relation. Ils tenaient compte de leurs caractéristiques personnelles et professionnelles pour leur proposer un partenaire adapté.
En faisant appel aux IA de mise en relation les plus sophistiquées et aux spécialistes des relations les plus empathiques, ils garantissaient un degré de satisfaction raisonnable lorsqu’ils mettaient un concepteur de méchas en contact avec un pair compatible.
Ves décida qu’il ne risquait rien à essayer l’un de ces services.
Il existait de nombreux services de mise en relation destinés aux Concepteurs compagnons et aux rangs supérieurs. À vrai dire, Ves n’y voyait aucune différence. Tous affichaient de bons avis, car ceux qui recevaient de mauvaises critiques finissaient toujours par faire faillite.
« Tous ces services ont aussi des liens avec l’AMM. »
Soit leurs propriétaires étaient membres de l’organisation, soit ils avaient conclu un partenariat commercial avec elle. Cela permettait à ces services de consulter certaines bases de données de l’AMM ou d’utiliser ses IA et algorithmes les plus avancés.
Cette découverte lui apprit quelque chose de très important. « Même l’AMM tient à favoriser les relations entre concepteurs de méchas. »
C’était logique. D’après leurs propres recherches, les concepteurs de méchas obtenaient de meilleurs résultats lorsqu’ils étaient en couple avec d’autres concepteurs de méchas.
Bien sûr, cela ne signifiait pas que Ves ne pouvait pas épouser une pilote de mécha ou quelqu’un qui n’appartenait pas au milieu des méchas, mais il renoncerait alors à un avantage considérable.
« L’amour devrait passer avant tout, marmonna Ves. Mais si je peux avoir à la fois l’amour et une partenaire utile pour concevoir des méchas, c’est encore mieux ! »
Après avoir étudié la question avec soin, il contacta une agence de mise en relation réputée. Même si elle facturait plus cher que toutes les autres, ses tarifs restaient dans les limites de son budget.
Après un rapide échange de messages, Ves prit rendez-vous pour passer à l’agence, dans son antenne de Centerpoint V, plus tard dans la journée.
[Nous avons déjà extrait les données pertinentes de votre dossier, M. Larkinson. Soyez assuré que notre système de mise en relation sophistiqué recherche actuellement des concepteurs de méchas compatibles. Nous vous attendons dans nos bureaux à l’heure de votre rendez-vous.]
Ves éteignit son communicateur avec un sourire. « Allons traîner un peu en attendant mon rendez-vous, Lucky. »
« Miaou. »
« Oui, oui, très drôle, Lucky. Tu as tort. Je ne suis pas marié à mon travail ! »