Chapitre 1 272
Le sommet de la tour se transforma en un environnement totalement différent après l’annonce du lieutenant Ferct.
La tour sombre sembla se démesurer, jusqu’à ce que sa circonférence atteigne celle d’un vaste terrain d’entraînement !
Cette manipulation désinvolte de la réalité lui rappela avec force que tout était sous le contrôle des Gardiens des confins. Ils pouvaient inverser la gravité, ramener les morts à la vie et obliger Ves à vivre dans une galaxie entièrement simulée jusqu’à la fin de ses jours !
Ves ne se sentait pas à l’aise de ne rien maîtriser dans cet environnement. Il pouvait s’accommoder d’un environnement inconnu tant qu’il obéissait à la logique, mais à présent que les lois de la réalité étaient devenues les jouets des Gardiens des confins, il ne pouvait même plus compter sur les principes les plus élémentaires !
« C’est comme vivre dans une réalité où un dieu omnipotent se mêle constamment de tout ! »
Comment pourrait-il jamais mener une vie normale et paisible si une entité toute-puissante et sans nom continuait à le balloter dans tous les sens ? Il préférerait se tuer plutôt que de subir les caprices d’un être aussi tyrannique !
Ainsi, même si une infime partie de lui avait hâte de découvrir à quel point les Gardiens des confins pouvaient reproduire l’expérience du pilotage d’un mécha, il appréhendait surtout ce qui l’attendait.
« Est-il vraiment possible que je pilote un mécha ? »
Rendre les méchas plus accessibles aux gens ordinaires avait toujours été un rêve pour beaucoup. L’aptitude génétique empêchait une immense partie de la population de piloter un mécha, ce qui était bien dommage, car il y avait probablement parmi eux quantité de personnes exceptionnelles capables d’exceller au combat.
Mais était-ce vraiment une bonne chose de supprimer l’aptitude génétique comme condition préalable au pilotage d’un mécha ?
Toutes les tentatives précédentes visant à permettre aux gens ordinaires de piloter des méchas s’étaient soldées par un échec. En raison de leurs limites mentales et physiques, ils ne pouvaient pas se connecter à un mécha aussi pleinement et aussi profondément qu’un pilote de mécha.
La plupart des tentatives pour rendre les méchas plus accessibles avaient donc consisté à limiter considérablement la quantité de données échangées par l’interface homme-machine. L’automatisation prenait en charge la plupart des fonctions de bas niveau du mécha, laissant au « pilote de mécha » le contrôle des opérations de plus haut niveau.
En théorie, l’idée se tenait. En pratique, c’était comme envoyer un robot se battre à leur place !
Le principal avantage des méchas était qu’ils permettaient aux pilotes de les incarner et de les contrôler comme leur propre corps. Même si ce contrôle était loin d’être parfait, l’interface homme-machine était si profonde et si puissante que tout mécha piloté par un pilote de mécha pleinement formé surpassait systématiquement la même machine contrôlée par une IA !
Essayer de rendre les méchas plus accessibles en neutralisant l’interface homme-machine était une mauvaise approche. Moins le pilote exerçait de contrôle, plus les performances du robot dépendaient de sa programmation et de ses IA.
Les IA programmées pour piloter des méchas pouvaient certes se débrouiller, mais elles n’avaient tout simplement ni l’intuition ni la spontanéité d’un esprit humain.
« Bien sûr, l’une des principales raisons de ne pas développer ces méchas simplifiés, c’est qu’aucun pilote expert ne pourra émerger en les pilotant de cette façon. »
Comment quelqu’un pourrait-il atteindre le seuil extraordinaire en se contentant de piloter un mécha comme un enfant manœuvrait un jouet miniature ?
Ce mode de contrôle n’avait rien à voir avec la réalité !
Ves avait joué à divers jeux de simulation dans sa jeunesse, mais l’expérience lui avait toujours paru artificielle. Les jeux accessibles aux gens ordinaires comme lui étaient très loin de ce que les puissants pouvaient vivre en prenant place dans une capsule de simulation.
Tout le monde partait généralement du principe que les gens ordinaires ne pourraient jamais piloter sérieusement un mécha. C’était un privilège réservé à ceux qui avaient la chance de posséder la bonne aptitude génétique !
« Mais si ce n’était plus le cas ? Si de nouvelles technologies avaient vu le jour et remis cette idée en question ? »
Ves refusait de croire que l’épreuve à venir serait autre chose qu’une simulation irréaliste. Le lieutenant Ferct l’avait déjà laissé entendre. Peut-être en faisait-il toute une histoire pour rien.
Malgré tout, il n’arrivait pas à se défaire de l’idée que l’AMR était capable de davantage. Et si elle avait déjà résolu le problème ? Avait-elle gardé secrète une technologie permettant à n’importe quel humain moyen de piloter un mécha aussi bien qu’un puissant ?
Si c’était vrai, l’AMR détenait une carte maîtresse capable de provoquer un bouleversement majeur dans l’espace humain !
Même si les gens ordinaires ne pouvaient pas atteindre l’apothéose, l’arrivée massive de méchas de bas niveau sur le champ de bataille ferait considérablement augmenter le nombre de victimes, chaque camp jetant toujours plus de soldats dans la mêlée !
La plupart des conflits entre États humains étaient marqués par une grande retenue, car les effectifs avaient toujours constitué le principal facteur limitant. Comme les puissants et les pilotes de méchas étaient toujours peu nombreux, les États risquaient vite d’en manquer si les combats s’éternisaient !
L’épuisement des réserves de pilotes de méchas disponibles était justement la principale raison pour laquelle la Guerre Bright-Vesia ne s’était jamais prolongée plus de cinq ans environ. Ni la République Lumineuse ni le Royaume de Vesia ne pouvaient se permettre de s’affaiblir davantage en perdant d’autres pilotes de méchas.
« Pourtant, tout cela changera dès qu’une réserve illimitée de chair à canon pourra pallier la pénurie de puissants. »
Un changement aussi colossal aurait également d’importantes conséquences pour les concepteurs de méchas comme Ves. Le marché des méchas connaîtrait sans aucun doute une expansion considérable, offrant à chaque concepteur bien plus d’occasions de vendre ses créations !
« Le haut de gamme ne sera pas touché, mais les segments inférieurs prendront beaucoup plus d’importance ! »
Pour l’heure, l’AMR n’introduirait toutefois pas un changement aussi décisif pour l’avenir des méchas. Permettre à tout le monde de piloter un mécha ne ferait qu’intensifier toutes les guerres et provoquer des massacres bien plus importants. L’AMR ne voulait pas raviver le chaos et les destructions qui avaient à jamais entaché les derniers jours de l’Âge de la Conquête !
« Assez hésité. Voyons à quel point les Gardiens des confins peuvent reproduire les sensations du pilotage. »
Ves appuya sur le bouton et activa le mécha. À mesure que ses systèmes démarraient, son impatience grandissait. Quel que soit le moyen employé par l’AMR pour simuler le pilotage d’un mécha, le résultat serait sans aucun doute très différent des simulations auxquelles il avait joué dans sa jeunesse !
Tandis que le mécha commençait à afficher divers messages d’erreur dans une écriture extraterrestre incompréhensible, Ves survola du doigt le bouton qu’un autre concepteur avait déjà identifié comme la commande d’activation de l’interface neurale.
Ves avait peur.
Il avait peur de ce qu’il pourrait découvrir. L’expérience serait-elle si réelle et si extraordinaire qu’il continuerait à la désirer une fois terminée ? Développerait-il une envie irrépressible de la revivre, pour le restant de ses jours ?
Il frissonna sur son siège de pilotage. Une partie de lui était tentée de renoncer, de ne jamais découvrir ce que la simulation lui réservait. Il ne pouvait pas devenir dépendant de quelque chose qu’il n’avait jamais essayé.
Pourtant… c’était la voie des lâches. Une pointe de courage le redressa. Pourquoi avait-il si peur ? Avait-il si peu de maîtrise de lui-même qu’il serait incapable de résister à la tentation de piloter un mécha ?
Ves ferma solennellement les yeux. « Je suis un concepteur de méchas. J’ai choisi ma voie. Peu importe ce que je vais vivre aujourd’hui, je n’oublierai jamais qui je suis vraiment. »
Il appuya sur le bouton. Quelques secondes s’écoulèrent tandis que l’interface extraterrestre affichait toute une série de symboles inconnus.
Puis Ves eut l’impression que quelqu’un venait de lui enfoncer brutalement un tuyau dans le crâne !
« Ça commence ! »
Un flux de données s’insinua peu à peu dans son esprit, qui les analysa automatiquement avant de renvoyer une réponse.
L’échange débuta à petite échelle, mais se déroula en un instant. Quelques millisecondes à peine s’écoulèrent avant que le filet de données ne se transforme en torrent !
De plus en plus de données s’échangeaient entre son esprit et ce qui se trouvait à l’autre bout !
Ves fit de son mieux pour garder son calme. Il savait qu’il ne se connectait pas à un véritable mécha lithique, mais à une sorte d’interface neurale autonome censée permettre à quiconque se trouvait dans la zone d’épreuve de découvrir ce que l’on ressentait en pilotant un mécha.
Au fond, même si les sensations paraissaient réelles, elles ne seraient jamais à la hauteur de la réalité !
« Mais c’est tout de même très proche ! »
Ves savait ce que cela faisait de se connecter à un mécha. Il avait partagé l’esprit de nombreux pilotes de méchas lors de ses expériences de Maîtrise. Celle qui lui revenait le plus à l’esprit était sa troisième expérience de Maîtrise.
Il avait passé beaucoup de temps dans l’esprit d’Eloise Pelican. Durant cette période, elle avait quitté son vaisseau à de nombreuses reprises. À chaque prise de service, elle se connectait à son mécha.
Ce que Ves ressentait à présent dans son esprit était presque exactement la même chose qu’Eloise éprouvait chaque fois qu’elle se connectait à son propre mécha !
« Il y a quand même quelques différences ! »
L’échange de données aurait dû s’intensifier sans cesse. Or, ce ne fut pas le cas. À un moment donné, alors que Ves avait l’impression d’approcher de sa limite, le flux de données cessa de croître. Il se stabilisa à son volume actuel, tout en s’efforçant de connecter Ves au mécha.
Une fois les premières étapes passées, Ves commença à ressentir un autre changement. Il eut l’impression de contrôler un second corps.
La sensation était extrêmement étrange. Il gardait le contrôle de son propre corps, mais avait l’impression d’en avoir acquis un deuxième.
Ves essaya de lever le bras.
Son bras physique et celui du mécha de première ligne se levèrent en même temps.
Il venait vraiment de faire bouger son mécha !
« C’est… c’est trop réel ! »
Ves était stupéfait. Même si la connexion simulée n’égalait pas encore ce qu’il avait ressenti dans l’esprit de véritables pilotes de méchas, c’était de loin l’approximation la plus réaliste qu’il eût jamais rencontrée !
Il ne manquait que quelques améliorations pour que l’écart entre le réel et le faux se réduise au point que tout un chacun puisse piloter un mécha !
Il se mit à expérimenter de plus en plus les commandes de son mécha. Grâce à ses expériences de Maîtrise, il connaissait déjà la plupart des astuces permettant d’exercer un contrôle élémentaire sur un mécha.
Il n’avait simplement jamais songé à employer ces techniques lui-même, si bien qu’il fut d’une maladresse affligeante au début. Le mécha lithique de première ligne qu’il pilotait tanguait dangereusement d’un côté puis de l’autre, car Ves ne parvenait pas à le stabiliser correctement.
Dehors, les trois autres concepteurs de méchas ne s’en sortaient pas mieux. Le tirailleur léger attribué à Goz trébucha même sur ses pieds et s’écrasa face contre terre !
De toute évidence, cette simulation de pilotage ultraréaliste était trop difficile pour des concepteurs de méchas sans entraînement ! Ils avaient toujours été ceux qui construisaient les méchas. Jamais ils n’auraient cru devoir piloter eux-mêmes ces machines autrement qu’au moyen de jeux simplifiés !
Ves estima à la louche que l’expérience actuelle ressemblait à soixante-dix ou quatre-vingts pour cent à une véritable tentative de pilotage. Cela ne semblait peut-être pas impressionnant à première vue, mais même les meilleurs jeux de simulation auxquels Ves avait joué n’atteignaient tout au plus que dix à vingt pour cent de similitude !
À quelques commandes simplifiées près, Ves avait réellement l’impression d’être connecté à un véritable mécha !
À mesure que son appréhension et sa stupéfaction s’atténuaient, Ves commença à mieux maîtriser son mécha de première ligne. Il apprit rapidement à marcher et s’exerçait désormais à viser, sans grand succès.
Il comprenait maintenant pourquoi les pilotes de méchas devaient maîtriser le tir avec leur propre corps pour devenir d’excellents tireurs une fois aux commandes de leurs méchas. Leurs aptitudes personnelles se transféraient en partie à leurs machines.
Il était possible pour les pilotes de méchas de devenir bons tireurs, mais ils devaient développer leurs aptitudes depuis le début, ce qui n’était pas très pratique, d’autant que leur maîtrise dépendait largement du mécha d’entraînement qu’ils utilisaient.
« En bref, les aptitudes personnelles permettent de maîtriser bien plus vite ces mêmes compétences au pilotage d’un mécha ! »
Malheureusement pour Ves, son adresse au tir laissait beaucoup à désirer. Les deux canons laser lourds de son mécha de première ligne manquaient souvent leur cible lorsqu’il essayait d’atteindre un point précis ! Même un cadet de troisième année visait mieux que lui à bord d’un mécha !