Chapitre 1 271
Le plancher s’éleva lentement depuis les profondeurs de la tour. Cela prit si longtemps, en fait, que l’appréhension de chacun commença à s’estomper.
« Vu la vitesse à laquelle nous montons et la hauteur estimée de cette tour obscure, il nous faudra probablement une demi-heure pour atteindre le sommet, marmonna Goz. Rassemblons les torches et veillons à ce qu’elles ne s’éteignent pas. C’est notre seule source de lumière. »
Les torches avaient été fixées aux parois circulaires, mais le plancher en montant les avait arrachées de leurs supports.
Ves et les autres ramassèrent les torches et les disposèrent autour d’eux et de leurs méchas. La tension entre les quatre retomba momentanément : ils n’étaient plus contraints de rivaliser les uns avec les autres.
Chacun se consacra en silence à son propre mécha. Quel que soit le sort qui les attendait au sommet, tous soupçonnaient leurs méchas de jouer un rôle décisif. Plus ils les amélioreraient, plus ils auraient de chances de réussir l’épreuve suivante — probablement la dernière !
« Bon, voyons si je peux faire fonctionner ces canons. »
Quand Ves avait décidé de passer à l’action un peu plus tôt, il avait délibérément choisi le mécha de première ligne. Sa qualité était probablement la plus médiocre des quatre, mais Ves l’appréciait pour sa simplicité.
Le mécha était peut-être bon marché, mais il était aussi plus simple et plus facile à remettre en état. Il présentait moins de points de défaillance dont Ves devait se soucier, et la plupart des pannes étaient plus faciles à réparer.
« Dans le secteur de la récupération, un mécha qui exige beaucoup d’entretien est dix fois pire qu’un mécha qui en demande peu. »
Un mécha plus complexe nécessitait beaucoup plus de temps, d’efforts et d’argent pour être remis en état après une panne. Les différences entre les quatre méchas lithiques n’étaient pas si grandes, mais celui de première ligne était de loin le moins complexe.
Avec une demi-heure tout au plus avant que le plancher n’atteigne le sommet, Ves n’avait guère le temps d’effectuer beaucoup de réparations.
Il consacra l’essentiel de son temps à essayer de faire fonctionner les canons laser. Le mécha qu’il s’était attribué ne serait qu’un ornement s’il ne parvenait pas à remettre en état ses armes principales !
Heureusement, les Gardiens des confins ne lui avaient pas rendu la tâche trop difficile. En examinant son mécha, Ves constata que tout se passait un peu mieux que prévu. En réalité,
ils n’auraient jamais pu remettre ces méchas lithiques en état aussi facilement !
« Tout ceci n’est qu’une épreuve », se rappela Ves.
Les Gardiens des confins voulaient surtout voir comment ils s’adaptaient à la nouveauté et à l’inconnu. Les larguer dans une forêt simulée et les obliger à travailler avec des méchas issus d’une base technologique très différente permettait de mesurer leur polyvalence dans diverses situations.
La deuxième épreuve était particulièrement riche en enjeux sociaux. Les Gardiens des confins voulaient probablement voir qui saurait s’imposer ou convaincre ses rivaux d’abandonner les épreuves.
Ves était sans doute complètement sorti du scénario en recourant à des méthodes de persuasion plus musclées que ce qu’on aurait attendu d’un concepteur de méchas.
« Enfin, ils n’ont rien dit à ce sujet, alors j’imagine que ça va. » Il haussa les épaules.
On pouvait sortir un concepteur de méchas des confins, mais pas les confins du concepteur ! Ves avait conservé certaines des valeurs et des principes acquis lors de son séjour hors de l’espace civilisé.
Il était presque certain qu’aucun des autres concepteurs de méchas admis aux épreuves n’avait vécu quoi que ce soit de comparable !
Bien qu’il ait agi à l’opposé de ce qu’on attendait d’un Compagnon respecté, Ves ne s’attarda pas sur ses actes. Il était sûr de pouvoir se servir de sa Langue du Diable pour retourner n’importe quel concepteur de méchas qu’il prendrait pour cible, mais à quoi bon, quand il pouvait simplement opter pour une méthode plus rapide ?
« Je n’aime même pas ce nom », marmonna-t-il.
Il aurait préféré être connu comme un concepteur de méchas bagarreur plutôt que comme un concepteur de méchas fourbe ! Comment pouvait-il tromper qui que ce soit si tout le monde se méfiait de ses mensonges ? C’était une aberration !
Heureusement, les autres ne connaissaient pas encore son surnom. Il pouvait toujours jouer cette carte si la situation l’exigeait, même si Ves ne pensait pas en arriver là.
« Maintenant que nous avons construit quelques méchas, ils vont probablement nous demander de les utiliser. »
Ves avait hâte de voir ces méchas lithiques à l’œuvre. Même s’ils ressemblaient aux produits d’une ancienne civilisation humaine, ils comportaient de nombreux petits détails inhumains.
Certains de ces éléments extraterrestres donnaient matière à réflexion. Ves appréciait de pouvoir examiner un mécha aussi étrange. Il n’en concevrait jamais un de ce genre, mais il avait tout de même l’impression de mieux comprendre les méchas construits par les humains.
« L’AMT en a probablement vu beaucoup. Ce n’est sûrement pas la seule tentative des extraterrestres pour reproduire nos méchas. »
L’humanité était de loin la puissance la plus forte de la galaxie. Sa seule étendue territoriale donnait le vertige.
Malgré ses failles et ses divisions, la race humaine était devenue la référence que toutes les races extraterrestres devaient dépasser pour espérer rivaliser.
L’immense popularité des méchas dans l’espace humain avait incité de nombreux extraterrestres à tenter de développer et de concevoir les leurs.
La plupart des concepteurs de méchas qui en entendaient parler se montraient sceptiques. Comment ces extraterrestres pouvaient-ils espérer approcher la splendeur de la communauté des méchas humains ? L’industrie des méchas et la vigueur du marché étaient tout simplement colossales !
Le seul avantage majeur des extraterrestres, c’était qu’ils n’avaient pas à tout découvrir par eux-mêmes. En étudiant les méchas lithiques, dont les spécimens abondaient, Ves comprit clairement que la race qui les avait conçus avait tiré parti des avancées humaines !
« Ils n’ont fait aucun des travaux difficiles. »
Les concepteurs de méchas et les chercheurs humains mettaient tant d’efforts dans leur travail. Les extraterrestres faisaient preuve d’une bien piètre élégance en plagier l’innovation humaine. Leur manque de recherche originale les empêchait probablement de surpasser les méchas humains, mais ils n’avaient pas trop de mal à réduire l’écart à une génération de méchas, voire moins.
Bien sûr, Ves ne pensait pas que leurs efforts aient une grande importance. Les conflits entre humains et extraterrestres se jouaient surtout grâce aux vaisseaux de guerre. Même à l’ère des Méchas, ces vaisseaux restaient les armes les plus redoutables de l’humanité contre ses ennemis extérieurs.
« Pour l’instant, les méchas ne comptent pas vraiment dans les conflits sérieux entre les races. Ils sont tout simplement trop petits et trop faibles pour peser dans la balance. »
De même que l’infanterie ne pouvait jamais rivaliser sérieusement avec les méchas, ceux-ci ne pouvaient jamais tenir tête aux vaisseaux de guerre. Les extraterrestres perdaient leur temps à imiter les méchas humains. Ils feraient mieux de copier nos vaisseaux de guerre !
Il eut un petit rire. « C’est bien plus difficile, par contre. Les méchas sont beaucoup plus faciles à plagier, puisqu’ils sont si accessibles. »
Il ne devrait exister aucun autre vaisseau de guerre, puisque la CFA les revendiquait tous. En tant que l’une des organisations humaines les plus puissantes de la galaxie, elle rendait extrêmement difficile toute tentative de copier ses plans !
Même s’ils parvenaient à mettre la main sur un vieux plan ou quelque chose du genre, reproduire ces puissants vaisseaux serait plus facile à dire qu’à faire ! Non seulement ils reposaient sur des technologies incroyablement avancées, difficiles à reproduire, mais leur fabrication exigeait aussi une abondance de matériaux rares et coûteux !
Vu la difficulté qu’il y avait à imiter un vaisseau de guerre humain moderne, Ves comprenait maintenant pourquoi certains extraterrestres avaient choisi de reproduire les méchas.
« Même les extraterrestres espèrent que les méchas finiront par vaincre les vaisseaux de guerre, un jour », marmonna Ves distraitement.
Il continua de réparer le mécha lithique de première ligne à mesure que le plancher approchait du sommet. Grâce à ses connaissances, il réussit assez rapidement à faire fonctionner les canons laser. Il lui resta un peu de temps pour apporter quelques ajustements au reste du mécha, mais l’absence d’outils et sa compréhension limitée de l’engin l’empêchèrent de faire de véritables progrès.
Finalement, le plancher s’éleva encore et encore, jusqu’à atteindre le sommet. Ves et les autres concepteurs de méchas découvrirent alors l’étrange paysage nocturne de cette planète inconnue.
À cet instant, le lieutenant Ferct réapparut. Son corps se matérialisa au milieu d’eux.
« Vous étiez neuf à participer aux épreuves. Il n’en reste que quatre. Les deux épreuves précédentes n’étaient qu’un moyen d’éliminer les indignes. À mes yeux, vous êtes tous assez méritants pour devenir nos amis, mais le règlement n’autorise que deux d’entre vous à réussir. »
Les concepteurs de méchas encore en lice se regardèrent. Tristan et Goz semblaient favoris, même si Ves s’était révélé être un outsider inattendu. La seule femme parmi eux était la plus faible des quatre, mais ses chances d’atteindre le bout dépendaient de la nature de l’épreuve suivante.
« Vous devez vous demander ce que nous vous réservons, ensuite, les taquina la lieutenante avec un sourire en coin. Nous vous avons déjà montré un aperçu de ce que notre technologie nous permet de faire. Mes camarades Gardiens des confins et moi avons longuement débattu du choix de la prochaine épreuve.
Au départ, nous comptions vous laisser plus de temps pour ajuster vos méchas, puis leur assigner des pilotes de mécha au hasard afin de vous faire vous affronter. Mais où serait le plaisir ? »
Ves fronça brièvement les sourcils. Compte tenu de leur situation, cela aurait été le test le plus logique. Pourquoi s’étaient-ils donné tant de mal pour remettre ces méchas lithiques en état, sinon pour les utiliser ?
« À vos yeux, ces méchas que vous avez restaurés ont peut-être l’air exotiques, mais pour nous, ce ne sont que des jouets, lança la lieutenante avec mépris. Nous, les Gardiens des confins, venons peut-être des confins de la galaxie, mais nous avons tous été formés au pilotage de méchas de première classe très performants. Aucun d’entre nous n’a envie de piloter ces machines primitives. C’est pourquoi nous avons décidé de changer votre dernière épreuve ! »
Oh oh. Ves connaissait ce ton. C’était celui qu’on prenait quand on s’apprêtait à réserver une mauvaise surprise à quelqu’un !
« Dans notre immense sagesse, nous, les Gardiens des confins, avons décidé de vous donner l’occasion de réussir les épreuves par vos propres moyens ! Nous vous laisserons piloter vous-mêmes ces méchas au combat ! »
Quoi ?!
« Nous ne sommes pas des pilotes de mécha ! Comment pourrions-nous piloter ces méchas ?! »
« Peu importe ! » Ferct sourit. « Ces méchas ne sont même pas réels. Ce sont des projections physiques. Dans la Fosse, la réalité peut être ce que nous voulons ! Vous dites que vous n’êtes pas des pilotes de mécha ? Eh bien, ici, nous pouvons faire en sorte que ça change !
Notre technologie est parfaitement capable de vous donner un aperçu de ce que l’on ressent en pilotant un mécha ! La simulation est très réaliste ! »
Il existait des jeux virtuels qui permettaient aux gens ordinaires de goûter au pilotage d’un mécha. Mais l’expérience était très simplifiée, et la simulation n’avait rien de réaliste. Un esprit humain ordinaire ne pouvait tout simplement pas supporter la tension d’une véritable connexion homme-machine.
Ves ne croyait toutefois pas que les Gardiens des confins auraient recours à des moyens aussi factices ! Après tout ce qu’ils leur avaient montré de leur technologie, il ne pensait pas qu’ils soient incapables de proposer à des concepteurs de méchas comme lui une approximation assez réaliste du pilotage d’un véritable mécha !
« Bon, passons à la suite. Vous aurez chacun une heure pour entrer dans le cockpit et vous familiariser avec les commandes. J’espère que vous ne vous couvrirez pas de ridicule quand nous vous lâcherons dans l’arène ! Bonne chance ! »
La lieutenante disparut, laissant les concepteurs de méchas perplexes.
« Peut-être que c’est simplement une interface de jeu très perfectionnée », fit remarquer Tristan.
Quoi qu’il en soit, ils n’allaient pas tarder à le découvrir. Ves s’approcha de son mécha de première ligne et grimpa lentement dans le cockpit. Une fois installé sur le siège de pierre dur, il leva le doigt, puis hésita.
Était-il vraiment possible qu’il pilote un mécha ?
« Pourquoi suis-je aussi inquiet ? »