Chapitre 127
Chapitre n°127 – Permis
Traducteur/Checker : SP76
La République Brillante gouvernait d'une main de fer une planète de banlieue comme Cumulonimbia. La planète ne disposait d'aucune industrie de grande échelle, et son système ne comptait aucun astéroïde digne d'être exploité. Dans une planète aussi insignifiante, la République adoptait généralement une approche passive. Tant que personne n'hébergeait de traîtres, d'étrangers, ou d'extraterrestres, le gouvernement n’intervenait pas.
Du moins, c’était la théorie. Ves passa devant le chantier en trombe, et entra dans son atelier à grands pas.
Sa visite à la mairie de Freslin n'avait rien donné. Après quelques recherches, il avait découvert que c'était le directeur de l'urbanisme qui traitait les demandes de permis de construire de la ville. Ves voulait rencontrer le directeur Balcai, mais après une heure de discussions infructueuses, il n'avait même pas réussi à passer la secrétaire !
« Je n'ai pas besoin de ce problème. » marmonna Ves, s'affalant sur son canapé. Lucky, l'air repu, se dirigea nonchalamment vers ses genoux et s'y installa, mignon et recroquevillé. Ves caressa distraitement le dos lisse et bronzé du chat. « Si tu avais affaire à un directeur coincé, que ferais-tu ? »
Lucky se contenta de continuer à remuer la queue, parfaitement heureux.
« C’est bon, j'ai compris. Tu es trop paresseux pour t'occuper du problème. »
Malheureusement pour Ves, il ne pouvait pas se voiler la face. S'il laissait le directeur Balcai faire à sa guise, qui savait s'il ne viendrait pas le lendemain matin avec un avis interdisant toute activité commerciale ? Il devait mettre les choses au clair.
« Je ne peux rien faire tout seul, mais j'ai des amis qui peuvent m'aider. »
Il pensa à trois personnes différentes qui pourraient lui donner un coup de main.
Tout d'abord, il pouvait contacter Horatio pour lui demander de l'aide. La situation actuelle sentait l'influence de la Coalition à plein nez. S'il impliquait la faction de Maître Olson dès le début, l'autre groupe pourrait se retirer.
Le seul problème avec cette option était qu'il risquait de faire appel à des poids lourds pour régler un problème insignifiant. Horatio pourrait lui prêter main-forte, mais Ves passerait alors pour un créateur inutile, incapable de régler ses propres problèmes.
« Mieux vaut garder Horatio comme option de dernière chance. Ce n’est pas encore assez grave pour justifier son intervention. »
Il pouvait ensuite se tourner vers sa famille. Son oncle Ark était très respecté, au sein du Corps de Méchas, tandis que son grand-père travaillait au ministère de la Défense. Tous deux exerçaient une influence considérable, dans les affaires militaires de la République.
Ces relations étaient également devenues un fardeau pour la famille. Ves savait que les membres de sa famille essayaient toujours de rester à l'écart de la politique. Ils avaient peut-être des opinions bien rangées sur le sort des Corps, mais en dehors de cela, ils gardaient le silence.
Si Ves faisait appel à sa famille, il risquait de les plonger involontairement dans un champ de mines. « Je suis sûr qu'ils peuvent m’aider, mais je ne sais pas si mes adversaires ont déjà préparé une mauvaise surprise. »
Il ne restait plus que les Baleiniers de Walter. La bande de mercenaires locale revenait à Cumulonimbia dans une ambiance triomphante. M. Walter avait lui-même mené l'expédition, et récupéré chaque écrou et chaque boulon de la base abandonnée sur laquelle Ves et Dietrich étaient tombés. Les Baleiniers avaient repoussé plusieurs Corps de mercenaires curieux qui avaient voulu participer à l'action.
Les Baleiniers étaient rentrés chez eux un peu amochés, mais avec très peu de pertes. Toute la ferraille avait déjà été vendue aux quelques groupes intéressées de Bentheim. M. Walter était actuellement assis sur une montagne de crédits d'une valeur d'environ un demi-milliard.
En tant que responsable de cette énorme prise, Ves pouvait facilement demander une faveur à Dietrich et à son gang. En tant que locaux, les Baleiniers étaient les mieux placés pour assurer la liaison avec le gouvernement local. Du moins, si Ves ignorait la relation conflictuelle entre les deux. Ils avaient également tendance à agir sans tact.
‘Ils pourraient même mettre une raclée au directeur Balcai.’
Aucune de ces options ne semblait bonne. Ves réalisa tardivement que s'il voulait développer son entreprise, il devait sécuriser la politique. S'il continuait à ignorer les bureaucrates et les politiciens chargés de s’occuper de la planète, son entreprise resterait vulnérable à leurs tactiques.
« J'ai besoin d'un conseiller politique. »
Ves ne s'était jamais vraiment intéressé à la politique locale. Cumulonimbia semblait toujours être gouvernée par les mêmes partis. Les partis qui dirigeaient les conseils municipaux locaux et le gouvernement planétaire changeaient tous les deux ou trois ans.
Il n'en savait pas beaucoup plus, alors il préférait confier ce casse-tête à quelqu'un d'autre. Ves connaissait ses limites.
Comme il devait résoudre ce problème rapidement, Ves ne prit pas la peine de publier son offre d'emploi sur le réseau. Il commença plutôt par étudier les affiliations du conseil municipal de Freslin.
« Ça a l'air assez simple...» remarqua Ves, en lisant les brèves biographies du maire et des directeurs. « Le maire Davidovich est membre des Colombes Blanches, tandis que le directeur Balcai représente les Verts. »
Les Colombes Blanches prônaient le maintien d’une planète aussi ennuyeux et statique que possible. Ils tiraient l'essentiel de leur soutien des migrants âgés, originaires de Bentheim, qui détestaient l'agitation du système portuaire très fréquenté.
Les Verts, quant à eux, formaient un groupe d'intérêt central composé de locaux profondément enracinés. Ils souhaitaient préserver l'environnement unique et tranquille de Cumulonimbia, et détestaient toute forme de développement intensif.
Parmi tous les groupes qui pouvaient leur tenir tête, Ves privilégiait les Pionniers. Ceux-ci prônaient la prospérité et le développement, où le niveau de vie de chacun atteindrait celui des planètes les plus riches de la République.
Les Pionniers menaient également une bataille de plusieurs générations contre les deux partis conservateurs qui voulaient maintenir Cumulonimbia dans la pauvreté. Malgré leur soutien à la croissance, ils défendaient principalement les plus pauvres qui vivaient encore dans des appartements délabrés et des navettes d'occasion converties en maisons mobiles.
En tant que région reculée, Cumulonimbia manquait de développement économique pour garantir à chacun les services auxquels il avait droit. La seule raison pour laquelle les Pionniers n'avaient pas pris le contrôle du gouvernement était que les Verts et les Colombes bénéficiaient du soutien indéfectible de la partie la plus riche de la population.
Tout cela lui semblait stupide. Il se contenta de rassembler suffisamment d'informations pour savoir qu'il devait trouver quelqu'un qui pourrait l'aider à établir une relation avec les Pionniers. Heureusement, en tant que local, Ves connaissait bien ce genre de lieux. Il savait exactement où aller.
Le Café Héritage prétendait apporter un peu de Rittersberg, au centre-ville de Freslin. Idéalement situé à côté du campus de l'université de Freslin, il attirait une clientèle régulière de jeunes prometteurs qui rêvaient de réussir.
Lorsque Ves ouvrit la vieille porte en bois et entra, la moitié des clients se retournèrent pour le regarder. Malgré son visage ordinaire, son costume dégageait une aura d'élégance discrète. Il avait spécialement configuré ses vêtements antigravité pour donner l'impression d'être un jeune entrepreneur prospère.
Il regarda autour de lui, mais ne repéra aucun membre évident des Pionniers. Haussant les épaules, Ves s'assit près de la fenêtre, et commanda une tasse de café local.
L'agriculture constituait le secteur le plus important de la planète. Son climat stable et tempéré, ainsi que son air non pollué, permettaient la culture de nombreux produits naturels dans des conditions optimales. L'énorme quantité de produits récoltés chaque année permettait à la classe supérieure de Bentheim de se nourrir d'aliments naturels.
Tout en sirotant tranquillement sa boisson, Ves tendit l'oreille. Il distingua plusieurs conversations, la plupart concernant des devoirs; ou les derniers duels de Méchas. Il finit par se concentrer sur une conversation entre une fille et son petit ami. Il prit sa tasse et s'approcha du couple.
« Bonjour, je n'ai pas pu m'empêcher d'entendre votre conversation. Êtes-vous liés aux Pionniers ? »
« Je suis membre du comité de la division jeunesse. » répondit fièrement la femme. « Ne faites pas attention à mon compagnon. Il est politiquement inculte. »
« Hé ! Ce n'est pas parce que je ne m'intéresse pas à ces absurdités que je suis stupide ! »
« Tais-toi, Remon. »
La jeune femme s'appelait Calsie Doornbos, elle était étudiante en droit. Lorsque Ves se présenta, ils restèrent bouche bée.
« Vous êtes le créateur qui est apparut dans toutes les émissions, il y a quelques mois ! »
Il leur fallut un certain temps pour se calmer. Une fois que Ves eut expliqué ses problèmes et pourquoi il avait cherché à rencontrer cette femme, Calsie fronça légèrement les sourcils.
« S'il existe des preuves que le directeur Balcai reçoit ses ordres de la Coalition, il pourrait être accusé de trahison. Dans la pratique, ce genre de choses est notoirement difficile à prouver. Vous devez savoir que le conseil municipal de Freslin n'est pas favorable à une industrialisation accrue. Ils peuvent affirmer en toute sincérité qu'ils appliquent leurs politiques existantes. »
« Ils ne rejettent pas ma demande d'emblée. Ils la retardent indéfiniment. »
« Cela signifie qu'ils ont encore des scrupules. S'ils vous refusent un permis, ils laisseront une trace que d'autres pourront utiliser pour leur nuire. Vous êtes l'un des citoyens les plus en vue de notre planète. C’est équivalent à se mettre une cible dans le dos. »
Calsie avait une bonne connaissance de ce qui se passait dans ces cercles. Ves voulait mettre à profit une personne aussi perspicace et bien informée.
« Que diriez-vous de travailler pour moi ? »
« Pardon ? »
Calsie et Remon furent tous deux stupéfaits que Ves offrait du travail à cette femme de manière aussi inattendue.
« J’en suis honorée, M. Larkinson, mais je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée. Je suis encore étudiante. Il me reste encore quelques années avant d'obtenir mon diplôme. »
« Je ne cherche pas d'avocat, du moins pas encore. » la rassura rapidement Ves. « Je recherche simplement un conseiller ou une conseillère politique, ou tout intermédiaire qui puisse m'aider à assurer la liaison avec le gouvernement local et les Pionniers en mon nom. Il s'agira principalement d'un travail informel, à temps partiel, qui ne nécessitera que quelques heures par semaine. »
« Et s'il ne se passe rien et que tout le monde reste silencieux ? »
« Rester silencieux ne signifie pas que je suis en sécurité. J'aimerais que vous me fournissiez un rapport hebdomadaire détaillant tout ce qui se passe à Freslin et Orinoco, et qui concerne mon activité dans le domaine des Méchas. Est-ce que cela vous intéresse ? »
« Quel est le salaire ? »
« Que diriez-vous de 2000 crédits par mois ? »
« Marché conclu ! »
Compte tenu de la quantité de travail que Calsie prévoyait d'effectuer pour Ves, le salaire la satisfaisait pleinement. Elle suivait déjà la politique locale comme une accro. Être payée pour continuer à s'adonner à son hobby lui semblait être une excellente affaire.
« Très bien. Échangeons nos coordonnées, et je vous enverrai un contrat de travail plus tard. Pour l'instant, je suis un peu pressé, alors j'aimerais que vous vous occupiez de quelque chose pour moi. »
« Votre problème de permis ? »
« Exactement. » Il activa son communicateur, et sélectionna quelques documents dans sa mémoire. Il lui fit ensuite signe de la main pour lancer le transfert des fichiers. « Veuillez les lire, afin de pouvoir élaborer une stratégie. N'oublie pas, je ne veux pas que vous agissiez comme un bulldozer. Contentez-vous d'aplanir le problème sans déclencher de querelle. »
« Ils savent que je suis active avec les Pionniers. Je doute que les Verts et les Colombes qui dirigent le conseil municipal apprécient ma présence. »
« Ils auraient pu me laisser tranquille, mais ils m'ont délibérément écarté d'eux. Vers qui d'autre puis-je me tourner ? » Ves soupira et croisa les bras. « Attention, je ne rejoins pas votre camp, mais je pense qu'il existe de nombreuses façons de coopérer. L'une des raisons pour lesquelles j'ai décidé de vous engager est que je souhaite établir un canal de communication avec les Pionniers. »
Ils discutèrent un peu plus de ce que Ves attendait de Calsie. Tout devait être légal et transparent, même si Ves ne voyait pas d'inconvénient à ce qu'elle utilise ses propres relations pour arriver à ses fins.
Une fois qu'ils se furent bien compris, Ves quitta le café et rentra chez lui pour s'occuper de la paperasse. Une heure plus tard, il envoya un contrat, qu'elle signa rapidement et renvoya. Cela fait, s’installa calé dans sa chaise et regarda le plafond.
« J'espère avoir choisi la bonne personne, comme deuxième employée. »
Ves avait peut-être été un peu précipité en embauchant une étudiante au hasard, mais il ne voulait pas que cette affaire s'éternise. Si Calsie s'avérait aboyer plus qu’elle n’agissait, il la licencierait tout simplement, et appellerait Dietrich.