Chapitre 1 269
Après que chaque concepteur de méchas eut examiné le tas de pièces et partagé ses observations, ils parvinrent à plusieurs conclusions.
Aucun des gens présents dans cette chambre simulée n’était stupide. Tous étaient des Concepteurs compagnons, chacun doté d’une spécialité bien à lui.
« Beaucoup de pièces peuvent être soulevées par trois ou quatre personnes, mais certaines sont tout simplement trop difficiles à déplacer. Il nous faudra tous les six pour bouger les plus lourdes. »
« Les principes technologiques derrière cette technologie lithique nous sont totalement étrangers. Ils ne correspondent à aucune technologie humaine orthodoxe. »
« Si nous pouvons entrer dans le cockpit de ces méchas et trouver un moyen d’activer un système, nous pourrons peut-être déchiffrer certains des mécanismes et principes à l’œuvre dans ces méchas brisés. »
« Nous n’avons aucun outil sous la main. Cela dit, le tas de ferraille contient quelques pièces supplémentaires. Nous pourrions peut-être improviser pour en faire quelque chose d’utile. »
« Je ne pense pas pouvoir reconstruire seul un mécha extraterrestre. Ma spécialité ne couvre pas tous les aspects à prendre en compte pour assembler un mécha fonctionnel avec toute cette ferraille. »
C’était un problème de taille. Après un moment d’hésitation, chaque concepteur de méchas révéla sa spécialité aux autres.
Tristan commença. « Comme vous le savez, ma spécialité est la substitution de matériaux exotiques. Même si je n’ai pas l’habitude de voir des matériaux lithiques employés dans les composants d’un mécha, je suis sûr de pouvoir les comprendre suffisamment pour les réparer et rétablir une partie de leurs fonctions. »
Il devint aussitôt le concepteur de méchas le plus indispensable du groupe. En science des matériaux, rares étaient ceux qui pouvaient rivaliser avec lui !
Ves lui-même ne pensait pas pouvoir surpasser Tristan dans ce domaine, même s’il connaissait quelques notions de cristallographie. Il ne pourrait le dépasser dans certains domaines qu’en améliorant ses compétences.
Bien sûr, il ne ferait jamais une telle chose pendant une épreuve où tout était surveillé !
Le Hexer prit ensuite la parole. « Ma spécialité, c’est la miniaturisation, en particulier l’architecture interne des méchas. Je suis tout à fait capable de comprendre la nature de leurs composants internes et la manière de les réparer. »
« Ma spécialité, c’est l’intégration logicielle et matérielle. Quel que soit le programme qui fait tourner ces méchas extraterrestres, je doute qu’il me faille longtemps pour le comprendre. »
« Je suis spécialisé dans les armes laser. Certaines armes de ce tas de ferraille reposent sur les mêmes principes que les canons laser. Je peux les remettre en état pour en faire des armes utilisables. »
« Ma spécialité concerne la mécanique. Les pièces ici sont très différentes, et aucun mécha que nous pourrions construire ne serait cohérent. Je peux aider à ajuster les pièces pour qu’elles fonctionnent ensemble dans une même structure, malgré leurs différences. »
Tous se tournèrent vers Ves. « Et toi, quelle est ta spécialité ? »
« … La Symbiose métaphysique homme-machine. »
Comme on pouvait s’y attendre, tous eurent l’air perplexes. Même le Hexer manifesta une légère incompréhension.
« Ça veut dire que ta spécialité, ce sont les interfaces neurales ? »
« Pas vraiment. Pour décrire ma spécialité, je dirais que j’essaie d’accroître la compatibilité entre le mécha et son pilote par des moyens non technologiques. »
« … »
Parmi les six concepteurs de méchas encore en lice, Ves était le seul dont la spécialité semblait inutile ! Tous les autres possédaient une expertise précieuse, sur laquelle ils devraient sans aucun doute s’appuyer pour transformer les pièces lithiques en méchas fonctionnels !
L’un d’eux fit une remarque très pertinente. « Nous sommes six, mais nous n’avons assez de pièces que pour quatre méchas complets. »
Cela signifiait-il que seuls quatre concepteurs de méchas réussiraient cette épreuve ?
« Je pense qu’il s’agit d’un test de notre capacité à coopérer », murmura l’une des femmes. « Nous avons cinq concepteurs de méchas utiles et de quoi en construire seulement quatre. Il nous faudra quand même la force de tous les six pour soulever les pièces les plus lourdes, même en utilisant des leviers. »
Tous grimacèrent, et Ves plus que quiconque. Comparée à celle des autres concepteurs de méchas, sa spécialité ne semblait pas du tout pertinente ! Il était sûr de pouvoir se débrouiller, mais les autres n’en étaient pas convaincus. Ils ne semblaient pas croire qu’il puisse leur être utile ! Même Tristan paraissait quelque peu sceptique !
Une tension sourde s’installa dans la chambre. Non contents de le prendre de haut, les autres se dévisageaient aussi, cherchant à déterminer lequel d’entre eux serait privé d’un mécha complet.
Ves frappa soudain dans ses mains, interrompant leur duel de regards. « Mesdames, messieurs, nous sommes des concepteurs de méchas, non ? Les méchas ne vont pas se réparer tout seuls. Au lieu de risquer de nous brouiller dès le départ, pourquoi ne pas unir nos efforts et assembler les méchas d’abord ? On pourra se mesurer la queue une fois qu’ils seront terminés.
Pour l’instant, je pense qu’il vaut mieux que chacun puisse espérer réussir cette épreuve. Ainsi, tout le monde donnera le meilleur de soi-même. »
« Je suis d’accord », approuva Tristan d’un signe de tête. « Nous avons encore tous notre utilité. Tant que les méchas ne sont pas terminés, je ne veux voir aucune discorde. »
Le Hexer acquiesça sans un mot. Les autres n’eurent d’autre choix que d’accepter cet arrangement. Au moins, cette solution laissait encore aux moins compétents une chance de réussir les épreuves.
Tous se dispersèrent et se mirent à examiner les étranges pièces de mécha. Le Hexer s’approcha d’un torse éventré pour étudier ses composants internes, tandis que Tristan se dirigeait vers un bras arraché afin d’examiner les matériaux de pierre et de cristal.
L’une des deux femmes entra dans le cockpit pour voir si elle pouvait faire apparaître une interface.
Quant à Ves, même s’il était certain de pouvoir contribuer à la récupération et aux réparations à sa manière, personne ne lui faisait confiance pour travailler sur des domaines qui sortaient de sa spécialité.
Ils auraient peut-être été moins réticents s’il s’était agi de composants de mécha humains ordinaires, mais ce n’était pas le cas ! Ces pièces de mécha lithiques étaient très étranges et reposaient sur des paradigmes technologiques complètement différents !
Mieux valait laisser l’inconnu aux experts qui maîtrisaient parfaitement leur domaine.
Puisque personne ne lui faisait confiance pour travailler seul, il alla plutôt voir chaque concepteur de méchas pour leur demander s’ils avaient besoin d’aide.
À tout le moins, servir de caisse de résonance permettait à des concepteurs comme Tristan de structurer leurs idées plus efficacement.
Ves finit même par s’approcher du Hexer, après un instant d’hésitation. Par chance, l’homme semblait complètement absorbé par l’étude des entrailles du mécha extraterrestre.
« Ta prudence m’amuse », dit le Hexer en souriant tandis qu’il examinait ce qui ressemblait à un réacteur de puissance en pierre. « Les citoyens de l’Hégémonie Hexadrique sont-ils si effrayants pour les étrangers ? »
Ves fronça légèrement les sourcils. « Tu ne le sais pas ? »
« Pour être honnête, c’est la première fois que je voyage hors de l’espace de l’Hégémonie. »
Le Hexer s’était rendu à Centerpoint pour la même raison que Ves. Sans la convocation de l’ACM, il serait probablement resté dans son propre État.
« Comment t’appelles-tu, si je peux te le demander ? »
« Goz Zoza. Avant que tu ne poses la question, je suis un concepteur de méchas indépendant. Je ne suis affilié à aucune des six dynasties. »
« On entend rarement parler de l’Hégémonie. La plupart d’entre nous savent seulement que votre État est puissant et dirigé par des matriarches. C’est aussi le principal rival de la Coalition du Vendredi. »
« Ah. Le dernier point te préoccupe parce que ton État et beaucoup d’autres sont alliés à la Coalition du Vendredi ? »
« Je dois reconnaître que c’est en partie le cas. »
Goz adressa un sourire en coin à Ves. « Tu as peut-être raison de te méfier. Nous ne sommes pas amis avec la Coalition du Vendredi, et nous ne pensons pas grand bien des États qui rampent devant nos rivaux. »
« L’Hégémonie n’est pas très accueillante. »
« C’est vrai. Quoi qu’il en soit, la Coalition et tous ceux qui dépendent d’elle restent nos ennemis. Mais pour l’instant, les hostilités n’ont pas éclaté ; je tolérerai donc ta présence, à contrecœur. »
« J’en suis très reconnaissant », répliqua Ves d’un ton sec.
Quel concepteur de méchas sympathique ! Il regrettait déjà d’être allé parler au Hexer.
« Tu es surpris que je sois un homme ? Vous, les étrangers, semblez tous penser que je devrais être une femme. »
« Eh bien, cette idée m’a traversé l’esprit. »
« Ce n’est pas parce que notre peuple croit à la primauté des femmes que nous pensons que les hommes ne peuvent pas exceller dans certains domaines. »
Ves eut envie de se gratter la tête. « Alors pourquoi les femmes dirigent-elles votre État ? D’aussi loin que je me souvienne, ce sont toujours les matriarches qui sont aux commandes. »
« Parce que l’histoire nous a maintes fois prouvé que les dirigeants masculins ne valent rien. Les hommes ont trop tendance à prendre des décisions impulsives et à écouter leur orgueil plutôt que leur raison. Pendant une grande partie de l’histoire de l’humanité, les hommes nous ont presque toujours dirigés. Et où cela nous a-t-il menés ? À la fin de l’Âge de la Conquête, nous étions au bord de l’extinction de notre propre espèce ! »
« Tu sais pourtant que beaucoup d’amirales tristement célèbres étaient des femmes », rétorqua Ves.
« C’est à cause de leurs modifications génétiques incontrôlées ! Malgré cela, si tu compares la proportion d’amiraux et d’amirales ayant sombré dans la folie ou commis des crimes majeurs contre l’humanité, tu verras que les femmes étaient bien plus mesurées ! »
« Ah bon ? Je n’ai jamais étudié la question. »
« C’est vrai. Les archives publiques le prouvent. Quoi qu’il en soit, nous pensons que la société humaine ne peut pas rester sous la coupe des hommes. Notre sexe a tendance à prendre des décisions que nous regrettons ensuite. C’est inscrit dans notre ADN. Depuis les premiers temps de notre espèce, les hommes étaient chasseurs et guerriers, tandis que les femmes s’occupaient du foyer.
L’humanité a beau avoir largement dépassé ses origines primitives, il en subsiste encore des traces dans nos gènes ! Les hommes sont plus aptes à combattre, les femmes à diriger ! »
La ferveur dans la voix de Goz Zoza montrait clairement qu’il ne récitait pas une leçon apprise par cœur. Le Hexer croyait vraiment à ce qu’il disait !
« Je ne pense pas que la plupart des gens soient d’accord. Nous ne sommes pas censés avoir dépassé les différences entre les sexes ? »
Goz secoua la tête. « La technologie et les autres progrès de la société ont réduit l’écart, mais cela ne résout toujours pas les différences au sommet. Je préfère répondre à une femme plutôt qu’à un homme ! Au moins, elle est bien plus capable de prendre des décisions avisées ! »
« Les femmes peuvent être tout aussi irrationnelles que les hommes. »
« Oui, mais elles le manifestent différemment. Les hommes peuvent être orgueilleux, cupides et lubriques. Les femmes sont maternelles, protectrices et empathiques ! Nous autres, les hommes, sommes incapables de prendre soin de nous-mêmes, Brillant. Mieux vaut laisser les femmes prendre les décisions importantes ! »
Pour Ves, cela sonnait terriblement partial ! Comment Goz pouvait-il être assez intelligent pour devenir Concepteur compagnon et se fourvoyer complètement sur les différences entre les sexes ? Ses opinions ressemblaient à de la pure pseudoscience !
« Si tu crois les femmes supérieures, pourquoi l’Hégémonie ne s’est-elle pas débarrassée des hommes ? » demanda Ves.
L’autre concepteur de méchas lui adressa un sourire sarcastique. « Et laisser les femmes porter seules tout le fardeau ? Je ne crois pas. Les sociétés exclusivement féminines sont encore pires que celles dominées par les hommes. Pour le meilleur ou pour le pire, l’humanité fonctionne mieux quand plusieurs sexes vivent en harmonie. C’est aussi le cas de quelques espèces extraterrestres.
Les hommes ont encore leur place dans de nombreux domaines de la société. Les femmes sont simplement meilleures, surtout quand elles sont aux commandes. »
Ves ne sut quoi penser de l’étrange croyance de Goz. L’Hégémonie avait fait du bon travail en lavant le cerveau de ses hommes ! Si un Hexer était déjà aussi extrême, Ves n’avait aucune envie de découvrir à quoi ressemblaient leurs femmes !
Quelques minutes passèrent tandis que Goz continuait à examiner en silence tous les composants internes. De temps à autre, il décrivait ce qu’il voyait, et Ves ajoutait ses propres observations.
« Tu t’y connais plutôt bien en architecture interne », complimenta Goz.
« Merci. »
« Cela dit, tu ne me sers à rien ici. Pourquoi ne vas-tu pas aider quelqu’un qui en a vraiment besoin ? »
« D’accord. J’y vais. »
Ves en avait de toute façon assez du Hexer. Pas étonnant que la Coalition du Vendredi ne puisse pas supporter l’Hégémonie Hexadrique !