Chapitre 1 267
Ves eut une conversation très enrichissante avec Tristan. Même si cet homme était le disciple direct d’un maître respecté, il le traita comme un égal.
Ce n’était pas un hasard.
Tristan méprisait ouvertement les autres Concepteurs de méchas compagnons présents dans la salle d’attente. Comme Ves, ils venaient tous d’États de troisième ordre. Alors pourquoi Tristan traitait-il le nouveau venu différemment des autres concepteurs de méchas invités par les Gardiens de la Périphérie ?
La principale raison tenait à sa jeunesse et à son attitude. Même si Ves s’efforçait instinctivement de paraître modeste et discret en présence de concepteurs de méchas qu’il ne connaissait pas, il lui était impossible de cacher l’assurance qui lui était naturelle.
Quoi qu’il en soit, Ves avait laissé suffisamment d’indices pour que Tristan comprenne qu’il avait quelque chose de particulier. Apprendre que Ves était apparenté au maître Olson avait achevé de le convaincre.
D’après ce que Ves avait compris en discutant avec Tristan, un disciple nominal n’accédait pas au rang de Concepteur compagnon aussi rapidement qu’un disciple direct.
Contrairement à ces derniers, les apprentis qui ne recevaient que des conseils occasionnels devaient trouver par eux-mêmes l’essentiel de leur philosophie de conception. Les disciples directs devaient eux aussi travailler dur, mais ils bénéficiaient d’un guide permanent qui les orientait toujours dans la bonne direction et les empêchait ainsi de stagner ou de s’engager dans une impasse.
Le Fridayman résuma la chose avec concision. « Un disciple direct qui devient Concepteur compagnon à vingt-cinq ans, c’est remarquable, mais pas de quoi faire sensation. Pour un disciple nominal, accéder à ce rang juste avant ses trente ans, comme toi, c’est beaucoup plus impressionnant ! Surtout que tu l’as fait juste après avoir achevé ta quatrième création originale ! »
Comparé à Tristan, qui avait conçu plus d’une douzaine de méchas originaux, Ves ne put en mentionner que cinq en quelques mots, ce qui le rendit d’autant plus remarquable.
Même les autres concepteurs de méchas, qui écoutaient les deux hommes en silence, commencèrent à s’alarmer. Ils se mirent à considérer Ves comme une véritable menace, ce qu’il ne souhaitait justement pas !
Ves était reconnaissant des informations qu’il avait obtenues, mais elles n’étaient pas gratuites. Les questions de Tristan l’avaient obligé à révéler davantage de choses sur lui qu’il ne l’aurait voulu.
Mais ce n’était pas si grave de mettre ses accomplissements en avant. Les autres concepteurs de méchas semblaient déjà moins sûrs d’eux, car ils voyaient désormais en Ves un concepteur aussi redoutable que Tristan.
Ves ignorait si cette impression était juste ou non. Il en savait trop peu sur les disciples directs et sur les avantages dont ils disposaient par rapport aux autres concepteurs de méchas.
Une chose était sûre : Tristan avait délibérément adopté un air amical et engagé la conversation avec Ves dès le début pour une raison précise. Pourquoi ce concepteur d’élite refusait-il de traiter de la même façon les autres concepteurs de méchas présents dans la salle ?
Parce qu’ils ne méritaient pas qu’il se lie d’amitié avec eux. Même s’ils étaient tous Concepteurs compagnons, aucun n’avait autant de potentiel que Ves. Accéder tôt à un rang supérieur ne garantissait pas qu’ils deviendraient Concepteurs seniors ou maîtres, mais c’était tout de même très prometteur !
C’était précisément pour bénéficier de ce genre de traitement que Ves avait tant travaillé pour devenir Concepteur compagnon. Tristan n’était que l’un des premiers à avoir délibérément mis de côté ses airs supérieurs pour se rapprocher de lui.
C’était une décision très avisée ! Qui savait si Tristan tirerait un jour de grands bénéfices de leur amitié ?
Un bref signal sonore retentit soudain dans la salle d’attente.
[Les épreuves commenceront dans cinq minutes. Veuillez vous préparer, concepteurs de méchas.]
Tout le monde se redressa et redoubla de vigilance. Même si Ves et Tristan étaient des prodiges parmi les Concepteurs compagnons, les autres n’étaient pas des incapables ! Ils avaient leur fierté et leur assurance !
« On dirait que la sélection va commencer. » Tristan sourit en se frottant les mains avec impatience. « J’ignore ce que les Gardiens de la Périphérie nous réservent, mais je parie que leurs épreuves sont bien plus spectaculaires que les examens que j’ai passés à Leemar. Avec toute la technologie incroyable dont dispose la confrérie, impossible qu’ils nous fassent subir quelque chose d’ennuyeux ! »
Ves s’en inquiéta. Il ne s’était pas inscrit à tout ça, au départ ! Même si l’accès au réseau de distribution intersectoriel des Gardiens de la Périphérie semblait intéressant, il n’oubliait pas que la confrérie faisait toujours partie de la MTA !
Cette même organisation dont Ves voulait s’éloigner ! Les Gardiens de la Périphérie semblaient peut-être être les plus amicaux du lot, mais se rapprocher d’eux revenait aussi à s’opposer aux Humains primordiaux, la faction la plus puissante de la MTA !
Ves ne savait pas trop quelle attitude adopter lors des épreuves à venir. Une partie de lui voulait donner le meilleur de lui-même, mais son état de faiblesse ne le lui permettrait pas. Une autre voulait traîner des pieds, mais les Gardiens de la Périphérie risquaient de ne pas apprécier ce manque de respect.
Il finit par décider de fournir le meilleur effort possible lors des épreuves. Avec son handicap et toutes les conditions ardues nécessaires à la conception de ses meilleures créations, il n’allait pas produire sur-le-champ un Titan de l’Aurore ou un Messager transcendant.
Un autre signal retentit, puis la porte coulissa. Le lieutenant Ferct entra d’un pas militaire assuré. « Bien, bande de mauviettes, les épreuves vont commencer ! Nous avons déjà préparé le premier terrain d’épreuve. N’oubliez pas : quoi que vous affrontiez, nous vous observons tous. En avant ! »
Ves eut soudain l’impression que le banc sous lui avait disparu. Avant même de comprendre ce qui se passait, lui et tous les autres concepteurs de méchas tombèrent dans un portail qui s’était ouvert sous leurs pieds !
Ves s’accrocha à Lucky, mais un champ de force lui arracha son animal des bras. Il eut tout juste le temps de lancer un bref avertissement avant d’être transporté ailleurs !
« Ne mange pas ce que j’ai acheté, Lucky ! »
« Miaou ! »
La téléportation se produisit en un instant. Moins d’une seconde plus tard, il atterrit lourdement sur les fesses. Il se redressa rapidement et observa son nouvel environnement.
« Où suis-je ? »
À sa grande surprise, il se retrouva à la surface de ce qui semblait être une planète terrestre terraformée. Un soleil tout à fait ordinaire brillait au-dessus de sa tête et réchauffait ses cheveux noirs. Le vent lui caressait la peau, tandis que du sable et de la terre tombaient de son pantalon lorsqu’il se remit debout.
Des arbres l’entouraient de toutes parts. Des oiseaux et d’autres animaux sauvages voletaient ici et là, lui donnant l’illusion d’avoir été téléporté sur une véritable planète semblable à la Terre.
Dès qu’il toucha l’écorce d’un arbre, il comprit que tout ce qu’il voyait était faux. Ayant déjà touché des projections physiques, Ves reconnut aussitôt la différence entre de la vraie écorce et un simulateur de résistance physique sophistiqué, qui reproduisait fidèlement la sensation qu’il aurait dû ressentir.
Ves supposa que les Gardiens de la Périphérie l’avaient téléporté dans une vaste salle d’épreuve, semblable à celle où il était entré la première fois. À la différence près qu’elle était désormais activée et lui présentait un immense environnement simulé dont il ignorait encore le but.
« Autant ne pas perdre de temps. »
Sachant que cette épreuve avait un objectif, Ves partit simplement dans une direction au hasard. Sans sentiers ni repères distinctifs, et avec un terrain assez accidenté, il n’eut pas la tâche facile dans cette forêt.
Il essaya d’activer son communicateur pour profiter de certaines de ses fonctions, mais cette fichue chose ne s’alluma même pas.
« Il est bloqué ! »
En fait, aucun de ses gadgets ne fonctionnait, pas même ses vêtements intelligents ni son générateur de bouclier sophistiqué ! Ils étaient tous devenus inertes !
Ves comprit qu’il devait compter sur lui-même pour réussir cette épreuve.
« Rien ne se passera si je reste là. Autant aller voir ce que cette forêt me réserve. »
Il avança tranquillement et tenta de s’orienter dans la forêt. Une heure passa sans que le paysage change de façon notable.
Il eut vite l’impression de tourner en rond, mais il eut beau tenter de marquer son passage en grattant le sol, en arrachant des feuilles ou en entaillant l’écorce des arbres, rien n’y fit.
À la suite d’une intuition, Ves fit même demi-tour et essaya de retrouver ses traces, pour découvrir qu’elles avaient disparu !
Il était complètement perdu dans la forêt !
« Ça devient franchement inquiétant ! »
Une heure avait beau s’être écoulée, l’environnement n’avait pas changé. Il semblait condamné à rester dans la même situation, quel que soit le temps qu’il passerait à errer !
S’agissait-il d’une sorte d’épreuve de survie ? Mais ça n’avait aucun sens ! Les Gardiens de la Périphérie ne cherchaient ni un pilote de mécha ni un commando. Les concepteurs de méchas n’étaient pas réputés pour leur aptitude à survivre en pleine nature !
« Sérieusement, à quoi rime cette épreuve stupide ? » Ves se gratta la tête.
Il était assez indigné qu’on le balade ainsi sans lui avoir demandé son accord. Il aurait pu continuer à marcher très longtemps, mais n’y voyait plus aucun intérêt. L’environnement lui avait déjà clairement montré qu’en avançant, il ne trouverait qu’une autre étendue de forêt sans fin.
« Peut-être que je devrais arrêter de raisonner comme quelqu’un qu’on a largué sur une planète au hasard et penser plutôt comme un concepteur de méchas. »
Que ferait un concepteur de méchas face à un environnement inconnu ?
« Il ne courrait pas dans tous les sens. Il se concentrerait plutôt sur la résolution des problèmes. »
Ves avait beaucoup de problèmes, mais le plus urgent était qu’il ne savait pas du tout où aller. La forêt était si monotone et uniforme qu’il ignorait presque quelle direction prendre.
« Je devrais commencer par résoudre ce problème. »
Il regarda autour de lui et se mit à examiner les arbres. À bien y réfléchir, certains avaient beaucoup de branches. Quelques-uns semblaient même assez solides pour qu’on se tienne dessus !
Devrait-il grimper à l’un d’eux jusqu’au sommet afin d’avoir une meilleure vue de l’environnement ?
« Ce sera toujours mieux que d’errer sans but. »
Encore fallait-il trouver le bon arbre. Certains n’étaient pas assez hauts. D’autres n’avaient pas assez de branches. Quant à ceux qui en avaient, ils présentaient souvent des intervalles sans branches qui rendaient leur ascension dangereuse.
Pourtant, après avoir passé plus d’une demi-heure à examiner des centaines d’arbres, Ves n’en trouva pas un seul qui lui parût assez sûr pour atteindre le sommet ! Tous présentaient d’énormes intervalles qu’il ne pourrait franchir, même en sautant de toutes ses forces !
C’est alors qu’il se frappa soudain le front. « Argh ! Je suis concepteur de méchas ! Si quelque chose est impossible, je n’ai qu’à construire de quoi le rendre possible ! »
Il lui fallait une solution d’ingénieur. Ves étudia l’un des arbres les plus prometteurs et en examina toute la hauteur.
Le grand arbre présentait trois intervalles notables qu’il ne pourrait franchir qu’en grimpant comme un mutant doté des pouvoirs d’une araignée. Ves avait beau posséder un corps puissant et augmenté, pourquoi prendre le risque alors qu’il pouvait concevoir une solution plus sûre ?
Il se souvint avoir vu un jour un documentaire où quelqu’un avait arraché l’écorce de branches pour en faire une corde.
Il n’y avait pas prêté beaucoup attention à l’époque, mais Ves se dit qu’il ne risquait rien à essayer. Sa seule inquiétude était de savoir si l’objet qu’il fabriquerait tiendrait bon. Les projections physiques étaient-elles vraiment assez sophistiquées pour supporter son poids ?
« Bon, essayons. »
Ves trouva quelques branches fines et les cassa à mains nues. Il essaya ensuite d’en détacher l’écorce, souple mais quelque peu glissante, puis de la tresser pour en faire une corde plus épaisse.
Sa force physique lui facilita la tâche, mais il aurait tout de même aimé avoir des outils. À force de fabriquer maladroitement une corde, ses mains et ses ongles étaient mis à rude épreuve.
Pour vérifier sa solidité, il attacha une extrémité à une branche robuste et forma une boucle avec l’autre.
Ensuite, il posa le pied dans la boucle et appuya dessus en y transférant peu à peu son poids.
La corde tint bon. Même lorsqu’il y posa tout son poids, cette corde qui, en toute logique, aurait dû n’être qu’une projection physique le supporta sans difficulté !
« Ça marche ! »
La technologie de projection physique du Starlight Megalodon n’avait pas été aussi performante. Mais elle avait trois siècles de retard. Qui savait combien de progrès la technologie avait réalisés depuis la disparition du cuirassé ?
La situation présente était également différente, car le terrain d’épreuve avait été conçu spécialement pour simuler un environnement d’épreuve. Il était logique qu’il ait été équipé de projecteurs physiques spécialisés dans ce but précis.
Si cela rendait son plan possible, cela signifiait aussi que les Gardiens de la Périphérie pouvaient faire bien davantage avec cette technologie !