Chapitre 1 266
Le lieutenant Ferct déposa Ves et Lucky dans la salle de préparation.
En entrant, Ves vit qu’elle était décorée aussi sobrement et tristement que le reste de la Fosse. Malgré le luxe et la splendeur qui s’étalaient partout ailleurs dans le Système de Centerpoint, les Gardiens des confins rejetaient délibérément tout confort.
Était-ce pour imposer quelques épreuves à leurs visiteurs ? Pour rappeler aux Gardiens des confins leurs humbles origines ? Pour affirmer ce pour quoi ils se battaient ?
Ves n’en savait rien. Dès que le lieutenant fut parti, il reporta aussitôt son attention sur les autres occupants de la pièce.
« Salut. »
Aucun des autres ne réagit à son arrivée. Tous le dévisagèrent avec méfiance.
À leurs vêtements et à d’autres indices, Ves comprit qu’ils étaient, comme lui, des Concepteurs compagnons. Ils semblaient aussi venir des quatre coins du Secteur stellaire de Komodo.
Ils avaient des âges différents, mais aucun n’était très vieux. Les Gardiens des confins semblaient inviter tout concepteur de méchas prometteur à participer à leurs épreuves.
« Hé, toi ! » l’interpella un homme à l’air plus avenant. « Viens t’asseoir à côté de moi. J’aurais bien besoin de compagnie. »
Ves accepta, faute de meilleure option. Il s’approcha de l’homme et s’assit près de lui sur le banc de métal dépourvu d’ornements. L’absence de dossier l’agaça un peu. Les Gardiens des confins poussaient vraiment trop loin leur philosophie de décoration spartiate !
« Tu as l’air perdu », remarqua l’homme.
« C’est parce que je le suis, admit Ves. Quelqu’un m’a envoyé une invitation, mais je ne savais pas ce qu’elle signifiait. Depuis, la dame qui m’a guidé ne m’a donné que quelques renseignements sur les Gardiens des confins avant de me déposer ici. »
Quelques personnes ricanèrent et se moquèrent de lui. Ves ne s’en formalisa pas. Vu la manière dont toute la situation avait été organisée, tous les occupants de la pièce semblaient être ses concurrents.
Plus ils le prendraient de haut, plus il aurait de chances de renverser la situation contre eux lors des épreuves à venir !
Il était tout de même étrange que cet homme se montre aussi amical. Ves resta sur ses gardes et prit tout ce qu’il entendait avec des pincettes.
L’homme sembla deviner ses pensées, car il lui adressa un sourire assuré. « Je n’ai pas peur de toi. Les autres, en revanche ? Ils voient à quel point tu es jeune et qu’un officier des méchas des Gardiens des confins t’a accompagné en personne. Ils sont terrifiés. Ils tremblent dans leurs bottes.
Ta présence rendra leurs chances de réussir les épreuves encore plus minces ! »
Ves fronça les sourcils en caressant distraitement Lucky. « Tu veux dire que les épreuves nous opposeront les uns aux autres ? »
« Tu as tout compris. Même moi, je ne sais pas exactement à quoi nous serons confrontés, puisque les Gardiens des confins choisissent toujours les épreuves au hasard. Mais, au bout du compte, ils ne cherchent qu’à retenir deux personnes parmi nous. Sans vouloir me vanter, je suis sûr d’obtenir l’une de ces places ! »
Waouh. Cet homme ne manquait vraiment pas d’assurance ! Ves comprit que ce n’était pas une comédie, car il restait attentif avec ses sens spirituels.
Il ne percevait aucune malhonnêteté chez ce concepteur de méchas, même si ce n’était que ce qu’il arrivait à saisir en surface. Il se méfiait beaucoup à l’idée de s’immiscer dans la spiritualité d’un autre concepteur de méchas !
« Au fait, qui es-tu ? Tu ne viens pas de mon État, à ce que je vois. »
« Je m’appelle Ves Larkinson. Je viens de la République Lumineuse. Je suis devenu Compagnon récemment. »
« La République Lumineuse, hein ? » L’homme haussa un sourcil. « Tu es bien jeune pour être devenu Compagnon aussi tôt. Qui est ton maître ou ton mentor ? »
« Je suis un disciple de nom de Maître Carmin Olson, du Groupe Vermeer. »
Les yeux de l’homme s’illuminèrent. « Je vois ! Quelle chance ! J’ai rencontré l’éminente Maître plusieurs fois ! C’est un modèle pour moi, tu sais ! Elle est vraiment remarquable : elle est devenue Maître en un seul siècle ! »
« Tu l’as rencontrée ? »
« Bien sûr. » L’homme se frappa fièrement la poitrine. « Je suis le grand Tristan Wesseling ! Tu as entendu parler de moi ? »
« Non. »
« Non ? » Tristan parut déçu. « Tu es vraiment un apprenti de maître Olson ? Comment se fait-il que tu n’aies jamais entendu parler de moi ? Je suis célèbre dans la Coalition du Vendredi ! »
« Je n’ai fait que de brefs séjours dans la Coalition du Vendredi. Je travaille et vis surtout dans la République Lumineuse. »
« Ah. Tu fais partie de ces concepteurs de méchas qui restent chez eux. C’est assez patriotique de ta part. Bon, puisque tu n’as vraiment jamais entendu parler de moi, je suppose que je peux te pardonner. Si je suis célèbre, c’est parce que je suis un disciple direct de Maître Katzenberg ! »
Ves ouvrit de grands yeux. Tristan était une sorte d’Oleg ! Et il était plus âgé, en plus ; il semblait être devenu Compagnon depuis un bon moment. Sa posture et sa spiritualité dégageaient une énergie débordante ! Toute son attitude respirait l’assurance !
« Je vois. J’aurais dû te saluer comme il se doit. »
« Ce n’est rien. Nous sommes tous les deux Compagnons. Ça fait déjà de nous des égaux. Seuls les concepteurs de méchas prétentieux qui n’ont rien accompli se reposent sur la réputation de leurs maîtres. »
Devenir le disciple direct d’un Maître ne garantissait pas à un concepteur de méchas de devenir Compagnon. Outre la nécessité de posséder un potentiel psionique, il lui fallait travailler dur, dans ses études comme dans la conception, pour cristalliser ses pensées !
« Si je me souviens bien, la spécialité de Maître Katzenberg, c’est la substitution de matériaux exotiques, non ? »
Tristan acquiesça. « C’est ça. Ses méchas ne sont peut-être pas les plus performants, mais ils comptent parmi les machines les plus rentables de la Coalition du Vendredi. Peu de monde peut rivaliser avec leur rapport qualité-prix ! »
C’était un atout extrêmement précieux, qui avait propulsé Maître Katzenberg parmi les Maîtres les plus en vue de la Coalition du Vendredi. Même un État de seconde zone ne pouvait se permettre de gaspiller trop de ressources pour équiper ses forces de méchas !
« As-tu hérité de sa philosophie de conception ? »
« Oui. Même si je suis loin d’être aussi doué qu’elle, j’ai appris quelques-unes de ses astuces. J’ai même étudié certaines substitutions de matériaux. »
Ves trouva cela fascinant. Que se passait-il lorsque plusieurs concepteurs de méchas partageaient la même philosophie de conception ? Tristan regrettait-il parfois d’être devenu son disciple direct ?
En un sens, les disciples directs payaient cher pour obtenir les conseils personnels d’un Maître. Même s’ils bénéficiaient de l’enseignement intensif de certains des meilleurs professeurs du secteur, ils avaient perdu la possibilité de développer leur propre philosophie de conception.
Qui savait ce que Tristan aurait pu inventer en élaborant sa propre philosophie de conception ? Elle aurait pu n’avoir aucun rapport avec la substitution de matériaux exotiques.
Pourtant, Tristan ne semblait pas regretter son choix. Cet homme sûr de lui savourait son succès sans aucune réserve.
« As-tu rencontré Oleg Vorn ? » demanda Ves.
« Oleg ? Bien sûr ! Il grimpe les échelons à toute vitesse. Tu savais qu’il était déjà devenu Compagnon il y a plusieurs années ? C’est incroyablement rapide ! Il pourrait même me rattraper.
C’est pour ça que je n’ai jamais relâché mes efforts depuis qu’il est apparu sur la scène ! Savais-tu qu’il va bientôt participer aux Jeux des confins ? Il partira bientôt représenter tout le Secteur stellaire de Komodo ! »
« J’en ai entendu parler. »
Il semblait que même Tristan considérait Oleg comme un talent exceptionnel.
« Tu es vraiment bizarre, tu sais », lança soudain Tristan en le dévisageant d’un air songeur. « Un Compagnon comme toi ne devrait pas passer inaperçu. Tu es devenu Compagnon plus tard qu’Oleg, mais c’est tout de même remarquablement tôt. Beaucoup de disciples directs ont mis bien plus longtemps à franchir le cap. »
Ves esquissa un sourire modeste. « Comme je l’ai dit, je reste surtout dans la République Lumineuse. Je n’ai pas l’intention de m’installer dans la Coalition du Vendredi ni d’y développer mes affaires. De toute façon, vous autres, les natifs, avez déjà accaparé tout le marché. »
« C’est vrai. Tu devras lutter contre le courant si tu veux t’implanter dans l’industrie des méchas de la Coalition du Vendredi. Maître Olson ne pourra pas t’aider sur ce point. »
Puisque Tristan répondait si volontiers à ses questions, Ves pouvait tout aussi bien en profiter. Qui savait quand il aurait de nouveau l’occasion de rencontrer une source d’informations aussi précieuse ?
« Qu’est-ce qu’un concepteur de méchas immigré doit faire, exactement, pour réussir sur le marché de la Coalition du Vendredi ? »
Le concepteur de méchas, un peu plus âgé, pinça les lèvres en réfléchissant. « Soit tu viens d’un État d’une puissance égale ou supérieure, soit tu deviens l’un des nôtres. Être doué pour concevoir des méchas ne suffit pas. En gros, la plupart des immigrés finissent par se rapprocher d’un concepteur de méchas ou d’un homme d’affaires du coin.
Ce n’est qu’en t’intégrant ainsi à notre société que le marché des méchas te considérera comme l’un des siens. »
« Je vois. »
Ves repensa malgré lui à Patricia Hoffmeister. Était-ce pour cette raison qu’elle était fiancée à un concepteur de méchas de la Coalition du Vendredi ? Une fois mariée à un natif, elle pourrait exploiter ses nouveaux liens familiaux pour accéder plus facilement au marché des méchas de la Coalition !
« Tu sais, si tu veux ta part du gâteau, je peux te présenter à quelques concepteurs de méchas », proposa Tristan avec un sourire mielleux. « La plupart des concepteurs de méchas de la Coalition méprisent les immigrés venus d’États de troisième ordre, mais tout est possible quand on a du talent. »
Ves secoua la tête. « Non merci. »
« Dommage. »
« Revenons aux épreuves. Qu’est-ce qui les rend si attrayantes ? »
« Tu ne le sais pas ? »
« Si je te le demande, c’est que non. »
Tristan éclata de rire. « Tu ignores même la raison principale ! C’est drôle ! Hahaha ! »
Ves attendit que le concepteur de méchas se soit amusé. « Tu peux me le dire, maintenant ? »
« D’accord, bien sûr ! Je vais te l’expliquer comme ça. Les Gardiens des confins sont principalement composés de pilotes de méchas venus de tous les confins galactiques. Sais-tu combien cela représente de secteurs stellaires ? La galaxie est immense, et les confins galactiques occupent les régions les plus vastes ! »
« Et c’est important parce que… ? »
« Réfléchis un peu. Oublie les confins galactiques dans leur ensemble. Pense seulement au Secteur stellaire de Komodo et à nos deux secteurs stellaires voisins. Les Gardiens des confins comptent des membres originaires de ces trois secteurs stellaires. »
Ves comprit soudain ce que cela impliquait. « Les Gardiens des confins doivent avoir leur propre réseau de distribution intersectoriel ! Avec des membres dans chaque secteur stellaire, il leur est facile de mettre en place leurs propres circuits commerciaux entre tous les secteurs stellaires des confins galactiques ! »
« Exactement. » Tristan acquiesça et désigna les autres concepteurs de méchas dans la salle de préparation. « C’est l’une de leurs principales sources de revenus. Si tous ces types veulent tant réussir les épreuves, c’est parce qu’ils veulent accéder à ce vaste réseau de distribution !
S’ils réussissent et deviennent des alliés des Gardiens des confins, ils pourront se servir de leur réseau ! »
« Et ainsi, ils pourront plus facilement développer leurs affaires dans d’autres secteurs stellaires ! » s’exclama Ves.
Pour la plupart des Compagnons, il ne valait pas la peine de développer leurs affaires dans un autre secteur stellaire. Les coûts liés au commerce intersectoriel étaient beaucoup trop élevés ! Ves devrait au moins devenir Senior avant d’envisager de s’étendre aux secteurs stellaires de la Montagne Vicieuse ou du Majestic Teal !
Mais s’il se liait d’amitié avec les Gardiens des confins, il pourrait profiter de leur réseau pour obtenir des tarifs plus avantageux ou mieux contrôler ses opérations lointaines.
« Ce n’est qu’un des nombreux avantages que les Gardiens des confins ont à offrir, Ves. Donne tout pour réussir les épreuves à venir. J’obtiendrai forcément l’une des places. Je ne veux pas que quelqu’un d’autre ici décroche l’autre place, alors travaille dur et montre de quoi tu es capable en conception ! »
Ves acquiesça sans conviction, mais, au fond, il commençait à s’inquiéter. Son énergie spirituelle n’avait toujours pas retrouvé son niveau maximal ! Serait-il capable de donner le meilleur de lui-même aux épreuves à venir, malgré le manque d’énergie ?
Quoi qu’il en soit, Ves devait redoubler d’efforts pour surmonter ce handicap !