Chapitre 1 265
Comme Ves suivait l’officière de l’Association du Commerce des Méchas jusqu’au bout de l’immense salle souterraine dépouillée, la femme se mit à lui expliquer la nature de la Fosse.
« Je suis le lieutenant Rezzie Ferct. Vous pouvez m’appeler lieutenant Ferct. Pour faire simple, la Fosse est un terrain d’épreuves officieux. »
« Qu’est-ce qui la rend officieuse ? »
« L’Association du Commerce des Méchas ne participe pas officiellement à la gestion de cet endroit. En réalité, il a été créé par les Gardiens de la Périphérie, une confrérie du Département de conformité. La pilote Hoffmeister, qui vous a remis votre carton d’invitation, est une nouvelle recrue. Elle a reçu son carton dès qu’elle a rejoint nos rangs. »
Ves se gratta la tête. Tout cela était complètement nouveau pour lui. « Et ce portail de téléportation, alors ? Vous n’auriez pas pu laisser les gens entrer dans la Fosse par un tunnel à l’ancienne ? »
« Impossible. Voyez-vous, les Gardiens de la Périphérie ne sont pas la seule confrérie du Département de conformité. Nos rivaux les plus détestés sont les Humains primordiaux. Leurs convictions sont à l’opposé des nôtres et nous nous sommes affrontés à de nombreuses reprises. Garder l’emplacement de la Fosse secret empêchera ces petits snobs de venir gâcher la fête. »
Oh oh. On aurait dit que Ves s’était retrouvé pris au milieu d’un autre conflit politique.
Toutes les organisations étaient minées par les divisions. Même les États ou les entreprises les plus soudés en apparence devaient composer avec une certaine opposition.
L’Association du Commerce des Méchas était si puissante et si immense qu’il était impossible que tous ses membres soient d’accord sur tout !
Même dans le Protectorat d’Ylvain, où tous les citoyens partageaient la même religion, les luttes politiques intestines étaient nombreuses !
Pour une entité d’une taille incalculable, qui englobait tout l’espace humain, l’Association du Commerce des Méchas devait être en proie aux rivalités internes !
Ce problème était d’autant plus grave pour l’Association qu’elle menait une politique de recrutement plus ouverte et diversifiée.
À l’inverse, la CFA souffrait beaucoup moins de ce problème, car tous les humains qu’elle recrutait avaient des origines similaires !
Comme il risquait de s’être mêlé à une affaire qui le dépassait, Ves devait se débarrasser de son ignorance au plus vite !
« Que défendent ces confréries ? »
Le lieutenant Ferct sourit. « Les Gardiens de la Périphérie, dont je fais partie, défendent l’égalité. Vous savez sûrement que l’Association du Commerce des Méchas recrute dans toute la galaxie, n’est-ce pas ? Qu’un pilote ou un concepteur de méchas soit riche ou pauvre ne devrait pas avoir d’importance : l’Association doit défendre toute l’humanité. Pourtant… en pratique, je crois que nous sommes loin d’appliquer nos idéaux. »
« L’Association se soucie bien davantage du centre galactique que de la périphérie. Tout le monde le sait », dit Ves sans détour.
« Je suis d’accord. C’est une triste réalité : l’Association déverse beaucoup plus de fonds, de ressources et de main-d’œuvre dans le maintien de sa position au centre galactique qu’elle n’en consacre aux régions privées de protection. À votre avis, les Terriens et les Rubarthais ont-ils vraiment besoin de notre protection ? »
Cela devait expliquer en partie pourquoi l’Association était si peu présente dans le Secteur stellaire de Komodo. Celui-ci n’avait pas assez d’importance à ses yeux pour qu’elle lui alloue les ressources nécessaires à une présence locale plus forte !
« J’imagine donc que les Gardiens de la Périphérie défendent les régions délaissées, comme ce secteur ? »
« Exactement. Plus précisément, nous défendons toute la périphérie galactique, d’où nous sommes originaires, déclara le lieutenant Ferct. Certains membres de l’Association abandonnent leurs racines dès qu’ils obtiennent leur nouvelle identité, mais des pilotes comme Charlotte et moi n’oublieront jamais qui nous étions.
Nous faisons de notre mieux pour défendre les intérêts des habitants de la périphérie galactique contre ceux qui les méprisent. Ce n’est pas parce que nous sommes moins prospères que nous méritons d’être traités comme des serfs ! »
« C’est ce que préconisent ces fameux Humains primordiaux ? »
Le lieutenant éclata d’un petit rire. « C’est agaçant, pas vrai ? Le problème, c’est que leur idéologie fait partie du courant dominant au sein de l’Association. Notre organisation a toujours tourné son attention vers le centre de la galaxie plutôt que vers ses confins. »
Ves fronça les sourcils. Il avait toujours entendu dire que les Deux Grands étaient arrogants, mais le problème semblait bien plus grave que ça !
« C’est parce qu’ils nous considèrent comme un fardeau, ou quelque chose du genre ? »
« C’est une bonne déduction, monsieur Larkinson. Les Humains primordiaux sont surtout des membres de vieilles familles et des recrues originaires du centre galactique. Ils estiment que l’Association ne devrait pas gaspiller autant d’énergie à couvrir la vaste périphérie galactique, pourtant si peu peuplée.
L’Association est contrainte de consacrer une part disproportionnée de ses ressources à maintenir une présence à peine suffisante dans des secteurs stellaires qui ne pourraient jamais se permettre une protection aussi importante. »
Le Système de Centerpoint en était un bon exemple. Ves avait beau s’émerveiller devant ses immenses mégastructures et ses projets d’ingénierie planétaire, la transformation et l’entretien de Centerpoint avaient dû coûter une fortune !
« Il y a beaucoup de secteurs stellaires dans la périphérie galactique », remarqua Ves.
« C’est vrai, et c’est ce qui rend le problème si aigu. Une seule branche de l’Association au centre galactique se retrouve de fait obligée de subventionner des dizaines de branches dans la périphérie ! Vous croyez que la branche de Komodo de l’Association peut financer toute sa puissance militaire avec les revenus du commerce à Centerpoint ? Ça ne suffit pas ! »
Un seul système stellaire, aussi animé qu’il puisse paraître, ne pouvait pas entretenir autant de méchas, de vaisseaux et d’installations défensives aussi coûteux !
« Alors, que veulent les Humains primordiaux ? »
« Ils veulent abandonner purement et simplement la périphérie galactique. Retirer l’Association et concentrer ses ressources sur le contrôle du centre galactique et de son cœur. »
« Quoi ?! »
Le lieutenant eut un rire sarcastique. « J’ai réagi pareil quand je l’ai appris. Les Humains primordiaux nous prennent pour des parasites et ne veulent pas dépenser un sou pour faire respecter leurs règles auprès d’une bande de paysans de l’espace puants. »
« Pourquoi voudraient-ils céder le contrôle ? Ils abandonneraient un territoire immense ! »
« Un immense territoire inutile, voulez-vous dire. La périphérie galactique n’est pas totalement dépourvue de valeur, mais à leurs yeux, elle ne mérite pas un engagement aussi lourd. C’est en partie parce qu’ils considèrent que la protection de la périphérie relève de la CFA. »
« La CFA se soucie encore moins des simples mortels », fit remarquer Ves.
« C’est vrai. À leur création, les Deux Grands se sont réparti leurs responsabilités. L’Association devait maintenir l’ordre dans l’espace humain, tandis que la CFA prenait en charge la défense de l’humanité contre les menaces extérieures. Mais l’Association a toujours été dominée par des dirigeants issus du centre galactique, et c’est donc vers cette même région que se porte l’essentiel de son attention.
Quant à la CFA, ses principaux membres sont les véritables clans spatiaux, qui sillonnent surtout le centre galactique. »
Ves avait l’impression que la périphérie galactique était traitée comme un enfant indésirable. Les Deux Grands ressemblaient à des parents qui faisaient tout pour négliger leur progéniture la plus laide !
« Donc, si aucun des Deux Grands ne se soucie vraiment de la périphérie galactique, que se passerait-il si les Humains primordiaux obtenaient gain de cause ? »
« Je n’en sais rien. » Le lieutenant se fit craquer la nuque. « C’est un changement si radical que je ne crois pas que les Humains primordiaux aient réfléchi aux conséquences. À mon avis, la périphérie galactique finirait par redevenir une région frontalière. Sans présence ferme de l’Association et avec une CFA qui tergiverse de son côté, le Secteur stellaire de Komodo sombrerait rapidement dans le même chaos et la même anarchie que les régions frontalières. »
Cette éventualité alarma Ves ! Il appréciait une partie de la liberté que lui offraient les régions frontalières, mais pas le danger permanent ni l’absence totale de sécurité propres aux zones sans loi !
« Si c’est vrai, ces Humains primordiaux sont des idiots égoïstes ! »
« Voilà pourquoi des confréries comme les Gardiens de la Périphérie existent. Sans nous, l’Association se serait retirée de la périphérie galactique depuis longtemps. »
Tandis qu’ils poursuivaient leur conversation, ils finirent par atteindre l’extrémité de la salle. Une partie plane du revêtement mural coulissa, laissant passer Ves et le lieutenant dans un couloir austère.
Ves commença à s’inquiéter davantage de son environnement. Cet endroit était vraiment bizarre !
« Où m’emmenez-vous ? » demanda-t-il.
« Je vous conduis à la salle de préparation, où l’on vous préparera aux épreuves qui vous attendent. Ne vous inquiétez pas, monsieur Larkinson. Elles ne sont généralement pas mortelles. Nous voulons seulement vous pousser un peu pour voir de quoi vous êtes capable. Nous ne voulons pas nous encombrer de quelqu’un d’inutile. »
« Je ne me souviens pas avoir accepté de passer des épreuves. »
« Vous avez accepté dès que vous avez utilisé votre carton d’invitation pour entrer dans le portail. Une fois dans la Fosse, vous êtes engagé. Nous ne vous laisserons pas faire marche arrière à ce stade. Ce serait aussi lâche que de retirer l’Association de la périphérie galactique. »
« Je ne suis qu’un concepteur de méchas ! » protesta Ves.
La femme rit. « Vous croyez que je n’ai pas consulté votre dossier pendant que nous discutions ? Dans votre région d’origine, on vous connaît pour votre courage. Non seulement vous avez décroché de nombreuses distinctions militaires, mais vous vous êtes aussi illustré comme un orateur passionné ! Un concepteur de méchas comme vous, c’est exactement ce qu’il nous faut ! Charlotte a eu raison de vous remettre son carton d’invitation !
Si vous réussissez les épreuves qui vous attendent, elle touchera une prime conséquente. »
Ves eut envie de vomir. Charlotte se servait-elle de lui ? Mais qu’est-ce que c’était que cette histoire ?!
« À quoi servent ces épreuves ? Qu’est-ce que j’y gagne ? »
Le lieutenant le dévisagea avec curiosité. « À beaucoup de choses, en fait. Même si nous ne pouvons pas faire de vous un membre à part entière de l’Association, nous pouvons vous offrir diverses récompenses en échange de certains services. »
« Quels services cherchez-vous à obtenir ? »
« Que pourrions-nous vouloir d’autre d’un concepteur de méchas ? Vos capacités de conception nous intéressent ! »
« Vous n’avez pas vos propres concepteurs de méchas ? » Ves fronça les sourcils. « Vous faites partie de l’Association ! Vous avez accès à certains des meilleurs concepteurs de méchas de la galaxie ! »
Le lieutenant s’arrêta et se retourna pour lui faire face. « C’est vrai, mais pas autant que nous le voudrions. Je ne vais pas vous ennuyer avec les détails, mais les Gardiens de la Périphérie ont toujours besoin d’un coup de main. »
« Je ne vois pas en quoi je pourrais vous aider », répondit Ves en caressant le dos de Lucky. Le chat se méfiait depuis leur entrée dans la Fosse. « Je ne conçois que des méchas de troisième classe. De telles machines ne vous seraient d’aucune utilité. »
« Pour l’instant. Qui sait ce que l’avenir vous réserve. Aujourd’hui, vous n’êtes qu’un compagnon, mais dans cinquante ans, vous pourriez devenir concepteur senior. Dans deux cents ans, vous pourriez même atteindre le rang de maître. À ce moment-là, concevoir un mécha de première classe ne devrait pas être trop difficile pour vous. »
« C’est tout ? » demanda Ves avec méfiance. « C’est beaucoup trop compliqué de vouloir me mettre à l’épreuve alors que je ne pourrai pas vous être utile avant plusieurs décennies, au minimum. »
Le lieutenant poussa un soupir. « C’est vrai. Il y a une autre raison pour laquelle nous voulons nouer des relations avec des concepteurs de méchas locaux de renom. Je ne peux pas vous en parler pour l’instant. Attendons que vous ayez réussi les épreuves. »
« Et si je ne veux pas participer ? »
« Vous mourrez. »
Voilà qui constituait une raison tout à fait convaincante. Tandis qu’ils reprenaient leur marche, Ves maugréa intérieurement. Il voulait vraiment retrouver Charlotte et lui coller son poing dans la figure ! Pourquoi l’avait-elle fourré dans cet endroit stupide et forcé à subir des épreuves dangereuses ?!
Il avait beau protester contre cette participation forcée, personne ici ne se souciait de ses sentiments. Ves savait parfaitement que les Gardiens de la Périphérie faisaient partie de l’Association ! Personne comme lui, qui venait tout juste d’obtenir le plus bas rang de citoyenneté galactique, ne pouvait s’opposer à eux !
« Ne faites pas cette tête, monsieur Larkinson. Beaucoup de concepteurs de méchas aimeraient être à votre place ! Si vous réussissez, toutes sortes de possibilités s’ouvriront à vous ! »
« Ouais, super », dit Ves d’un ton plat.