Chapitre 1 264
Après avoir chassé le coursier de l’ombre sorti de nulle part, Ves reporta son attention sur la roche grise. Il ouvrit la boîte et tendit la main.
Aucune réaction.
« Quoi ? J’étais sûr qu’il y avait quelque chose ici ! »
Ves examina la roche qu’il avait achetée, refusant de croire que ses sens l’avaient trompé. Pourtant, malgré ses tâtonnements répétés et ses explorations à l’aide de ses sens spirituels, il ne parvint à découvrir quoi que ce soit de remarquable.
S’était-il trompé ? S’était-il fait arnaquer ?
Il refusait de le croire. Cette roche avait forcément quelque chose de spécial !
« De nombreux concepteurs de méchas ont besoin de plusieurs années de recherches pour percer certains des secrets des exotiques. Il n’y a rien d’étonnant à ce que je n’aie rien découvert au terme d’un examen superficiel. »
Après plusieurs minutes d’examen infructueux, Ves referma la boîte et remit ce mystère à plus tard. Ce n’était ni le lieu ni le moment de se lancer dans une véritable étude des matériaux.
À la place, il décida de se rendre au club Astralis.
« Allez, Lucky. Voyons ce que Charlotte avait en tête quand elle m’a conseillé d’y faire un tour. »
Il héla une voiture volante qui conduisit rapidement Ves et Lucky dans un quartier plutôt huppé de Centerpoint V. Certaines zones de la planète étaient surtout fréquentées par les paysans de l’espace, d’autres par les citoyens galactiques.
Ce quartier était sans aucun doute réservé aux citoyens galactiques. Non seulement la sécurité y était renforcée, mais les bâtiments avaient aussi une allure plus élégante.
Comme dans la Coalition Friday, de nombreux édifices flottaient dans les airs. L’architecture de beaucoup d’entre eux se caractérisait par des formes tridimensionnelles audacieuses.
Un parc flottant, par exemple, avait la forme d’un cube. Tandis que des personnes âgées s’installaient tranquillement sur les bancs pour admirer l’horizon doré qui s’estompait, des adolescents s’amusaient dans une piscine aménagée sous le parc. Les modules antigravité intégrés veillaient à empêcher l’eau et les baigneurs de tomber et de s’écraser au sol !
À cette vue, Ves frissonna encore. Au moindre problème, qu’il s’agisse d’une catastrophe, d’un sabotage ou d’un défaut d’entretien, toutes ces personnes suspendues la tête en bas à des centaines de mètres du sol mourraient à coup sûr !
« Enfin, ça n’arrivera peut-être pas. » Il secoua la tête. « Ils portent sans doute tous des vêtements intelligents ou d’autres protections capables d’atténuer certains risques. »
Les riches disposaient de nombreux moyens pour protéger leur vie. Ils y étaient obligés, car ils devaient affronter des ennemis tout aussi bien armés, avec des armes bien plus puissantes.
Ainsi, même si les amiraux de la CFA et les conseillers de l’AMU semblaient se protéger grâce à tout un arsenal de boucliers, de téléporteurs, de gardes et d’autres systèmes de sécurité, les menaces dont ils se prémunissaient étaient tout aussi sophistiquées !
« C’est une course à l’armement, marmonna-t-il. Personne n’est jamais totalement à l’abri ni totalement dominant. »
La seule période de l’histoire de l’humanité où cet équilibre avait peut-être basculé remontait aux derniers jours de l’Âge de la Conquête. Les infâmes flottes de guerre ne pouvaient pas se défendre contre les superarmes dont elles étaient elles-mêmes équipées. Aucun bouclier défensif ne pouvait résister à une force capable de fendre une planète !
Pour cette raison, la guerre s’était essentiellement réduite à une course au premier coup et à la frappe la plus puissante. Les attaques contre les planètes, la destruction d’industries entières et le massacre de populations étaient devenus des pratiques acceptables, car les amiraux de salon croyaient que c’était le seul moyen d’ébranler les fondations d’une flotte de guerre !
Mais tout ce massacre n’avait eu qu’un seul résultat : précipiter les flottes vaincues dans la folie ! Privées de leur base arrière, elles étaient devenues complètement incontrôlables et avaient riposté avec une férocité redoublée !
Ves secoua la tête. « C’est de l’histoire ancienne. Ça ne se reproduira pas aujourd’hui. »
Depuis, l’humanité avait fait de grands progrès technologiques, en particulier dans le domaine des boucliers planétaires. Ceux qui protégeaient chaque planète du Système de Centerpoint ne servaient pas seulement à préserver la surface de la chaleur et des radiations cumulées de plusieurs soleils.
Ces boucliers planétaires pouvaient en fait augmenter leur puissance et résister à des attaques directes !
Naturellement, dans ce mode, ils consommaient une quantité d’énergie colossale. Même si les sphères de Dyson récupéraient une part considérable de l’énergie émise par les soleils locaux, les boucliers ne pouvaient tenir que peu de temps, tant ils étaient inefficaces.
« Au bout du compte, il est bien plus facile de détruire que de protéger. » Il soupira.
Il remarqua aussi que les rues de ce quartier étaient bien moins fréquentées. Il voyait déjà que presque tous les habitants étaient des citoyens galactiques, et qu’ils appartenaient à un rang supérieur au sien !
« Ici, tout le monde est soit membre interne de l’AMU, soit une personne à sa charge. »
À vrai dire, Ves ne se sentait pas vraiment à sa place. Citoyen galactique de rang douze, il ne pouvait toujours entrer dans aucun des magasins ni des autres établissements du quartier. Cette situation lui faisait prendre conscience que sa citoyenneté galactique n’avait guère réduit l’écart entre lui et la plupart des employés des Deux Grands.
« C’est comme si le rang douze ne faisait de moi un citoyen galactique que de nom. »
À bien y réfléchir, tous les pilotes experts de la Famille Larkinson devaient également être des citoyens galactiques. Pourtant, aucun d’eux n’avait jamais parlé de cette citoyenneté à sa famille.
« C’est probablement parce que ça ne signifie pas grand-chose pour les Larkinson », supposa-t-il.
Il ne servait à rien de donner aux autres Larkinsons des illusions de grandeur alors que devenir citoyen galactique de rang douze ne procurait pas tant d’avantages que ça. Si les citoyens galactiques étaient vraiment des gens importants, la République Lumineuse et les autres puissances de troisième ordre seraient gouvernées par des pilotes de mécha et des concepteurs de méchas de haut rang.
Pourtant, des gens comme le professeur Ventag, le professeur Velten, le professeur Pendleton et tant d’autres acceptaient volontairement d’être gouvernés par une administration composée principalement de paysans de l’espace.
Ves en tira une conclusion importante. « La citoyenneté galactique de rang inférieur ne signifie rien. »
L’attitude des personnes alentour le confirmait.
Quand d’autres citoyens galactiques le voyaient et devinaient son rang, ils ne le considéraient pas comme l’un des leurs. À leurs yeux, ce n’était qu’un paysan de l’espace qui avait gravi les échelons ! Même si son statut se rapprochait de celui des véritables citoyens galactiques, l’écart restait manifeste !
« Ces gens ont un moyen de connaître mon rang de citoyenneté. »
Ves supposa qu’ils avaient reçu cette information par le biais d’implants ou d’augmentations internes. Alors que la plupart des paysans de l’espace rejetaient à juste titre les implants, susceptibles d’être piratés ou altérés, les citoyens galactiques ne partageaient pas cette inquiétude, car les mesures de sécurité de leur faction figuraient déjà parmi les meilleures.
Cela lui rappela qu’il avait lui-même obtenu un implant crânien sophistiqué. Il n’avait toujours pas osé se le faire poser, à cause de son âge et de sa provenance.
« Il faudrait vraiment que je m’en occupe. Je ne peux pas le laisser moisir indéfiniment dans mon coffre. »
Il se promit d’y réfléchir à son retour au Rideau Nuageux. Il pourrait même demander de l’aide à Calabast pour trouver un spécialiste fiable qui examinerait l’Archimedes Rubal.
« Aucun de ces citoyens galactiques n’a à se soucier de ce genre de choses. »
Même si l’AMU avait installé des portes dérobées dans leurs implants, ils appartenaient tous au même camp. Tant qu’aucun des leurs ne trahissait l’organisation, laisser l’Association suivre leur vie entière ne présentait guère de danger.
Ves n’y aurait pas vu d’inconvénient s’il avait été un citoyen ordinaire. Mais ce n’était pas son cas. Il était concepteur de méchas et cachait quantité de secrets.
« À cet égard, mieux vaudrait ne pas être citoyen galactique. Au moins, personne ne prête attention aux paysans de l’espace. »
Dans sa situation actuelle, Ves héritait du pire des deux mondes. Non seulement il était davantage surveillé, mais il n’avait obtenu aucun avantage important pour lui faciliter la vie.
Tout en réfléchissant à ces questions, il s’éleva dans les airs grâce à ses vêtements intelligents et arriva devant l’entrée d’un grand palais tridimensionnel plein de classe. L’endroit ne semblait pas très fréquenté, mais de nombreux jeunes citoyens galactiques à la mode entraient avec enthousiasme après un contrôle de sécurité sommaire.
Quand vint son tour, le portique de détection émit un bip distinct. Le garde le plus proche s’approcha et tendit la main.
« Veuillez présenter votre invitation, monsieur Larkinson. »
Ves s’exécuta. Le garde vérifia soigneusement l’authenticité de l’invitation, puis la lui rendit.
« Votre invitation est valide. Veuillez la garder sur vous : elle vous sera nécessaire pour entrer dans la Fosse. »
« La Fosse ? »
Le garde l’avait déjà congédié, le laissant sans la moindre idée de ce qu’il voulait dire.
Qu’était-ce que cette Fosse ?
Dès que Ves pénétra dans le club plongé dans la pénombre, la musique moderne lui enveloppa les oreilles. Il était encore un peu tôt pour que la fête batte son plein, mais de nombreux jeunes citoyens galactiques s’amusaient déjà.
Ves ne s’intéressa pas à ces jeunes et à leurs activités banales. Depuis qu’il était devenu concepteur de méchas, il avait cessé de courir après les plaisirs faciles. La musique, les réjouissances et les divertissements des clients du club ne le tentaient plus.
Comment auraient-ils pu rivaliser avec le plaisir sublime que lui procurait la conception d’un bon mécha ? Son travail était non seulement bien plus profond, mais il contribuait aussi à la société.
S’il avait retenu une leçon de ses rencontres avec divers Seniors, c’était que leur temps était bien trop précieux pour le gaspiller dans l’hédonisme ! Au lieu de se saouler chaque soir, il ferait mieux de s’efforcer d’approfondir sa philosophie de conception.
Ves ignora donc les jeunes hommes et les jeunes femmes d’âge universitaire qui s’amusaient et s’enfonça dans le club. Quelques panneaux lui indiquèrent le chemin vers le cœur du bâtiment. Il finit par atteindre une porte gardée par plusieurs hommes.
« Veuillez présenter votre invitation. »
Ves s’exécuta sans un mot.
« Tout est en règle. Veuillez entrer dans la Fosse. »
La porte s’ouvrit sur un espace si sombre que Ves n’y percevait absolument rien. Alors qu’il y pénétrait avec curiosité, Lucky se tortilla brusquement dans ses bras.
« Miaou ! Miaou ! »
« Qu’est-ce que tu racontes ? Il y a une anomalie devant nous ? Mais je ne sens absoluuument rien ! »
Alors que Ves s’enfonçait dans les ténèbres, il sentit soudain une étrange aspiration ! Ves et Lucky perdirent tous deux le contrôle de leurs mouvements et traversèrent une étrange bulle avant de s’écraser au sol, dans un environnement des plus singuliers !
La boîte flottante qui le suivait manqua de peu de s’écraser elle aussi, mais se stabilisa à temps.
« Argh. Pourquoi l’air est-il différent, ici ? »
Ves reprit rapidement ses esprits. Pendant ce temps, Lucky sortit de la béatitude persistante que lui avait procurée son festin de roche écarlate et se mit en état d’alerte maximale.
Tous deux remarquèrent aussitôt qu’ils se trouvaient dans une immense salle ! Elle était si vaste que le club Astralis tout entier aurait pu y tenir sans problème !
« Quel est cet endroit ?! »
« Miaou miaou miaou ! »
« Quoi ? On vient de traverser un portail spatial et on a atterri sous terre ?! »
Une nouvelle voix retentit soudain derrière Ves. « Quel animal de compagnie astucieux. »
Ves se retourna aussitôt et aperçut une personne vêtue d’un uniforme semblable à celui que portait Charlotte lors de sa visite au Rideau Nuageux. La nouvelle venue était une officière du Département de conformité de l’AMU !
« Bienvenue dans la Fosse, monsieur Larkinson. » L’officière eut un sourire en coin. « À votre expression, je devine que vous ne comprenez pas ce que cela signifie. Le pilote de mécha qui vous a remis votre invitation vous a-t-il seulement expliqué ce qui vous attendait ? »
« Non… »
L’officière esquissa un large sourire. « Ça promet d’être intéressant. Bon, suivez-moi. Nous allons vous préparer du mieux possible. »
Ves la suivit à contrecœur, sans savoir ce qui se passait. À bien y réfléchir, entrer à l’aveuglette dans un endroit appelé la Fosse n’était pas très malin.
Dans quoi Charlotte l’avait-elle encore entraîné ?