Chapitre 1 255
Pendant les deux mois de voyage, Ves consacra l’essentiel de son temps à décortiquer les conceptions de Skull Architect.
Craignant les pièges, Ves les abordait avec prudence, si bien qu’il lui fallut plus de temps qu’il ne l’aurait voulu pour accomplir des progrès significatifs.
Comme sa Spiritualité était encore en convalescence, Ves ressentait vivement la différence entre son état actuel et son état optimal.
Sa passion, son énergie et sa détermination en souffraient beaucoup, et il devait se forcer à travailler alors qu’il aurait préféré faire autre chose.
« Un concepteur de méchas doit se consacrer à son art, murmura Ves. Comment puis-je prétendre aimer les méchas si je ne parviens pas à maintenir mon intérêt dans les moments difficiles ? »
Il considérait ses difficultés comme une épreuve de persévérance. Il était facile de se laisser emporter par la conception de méchas quand on y prenait plaisir. Pourtant, Ves ne pouvait pas toujours attendre d’être d’humeur à s’y mettre.
Au lieu de considérer son état affaibli comme un handicap, il y vit une occasion de s’entraîner. Ce n’était qu’en surmontant l’adversité qu’il pourrait faire le plus de progrès !
Ainsi, malgré son manque d’énergie, Ves parvint à trouver assez de motivation pour continuer à travailler sur les conceptions.
Il ne s’attarda pas trop sur le Caskar Pike. Après l’avoir étudié sous toutes les coutures, il conclut que ce mécha lance-missiles spatial ne possédait aucun trait caché.
Skull Architect lui avait demandé de concevoir une variante : il s’exécuta. En plus de retoucher la conception et la programmation pour la rendre plus facile à piloter, Ves lui insuffla une image pâle afin de donner un peu de vie à sa variante.
Sans investir dans cette image sa précieuse énergie spirituelle, il estima que le Facteur X de sa conception ne serait pas inférieur à celui du Blackbeak.
« Ça devrait donner un petit coup de pouce aux pilotes de mécha qui utiliseront ma variante. Pas besoin de sortir le grand jeu. »
Concevoir une variante fut plutôt rafraîchissant pour Ves. Lui qui s’était habitué à créer des méchas originaux eut l’impression de remonter le temps, à ses débuts de carrière.
« C’est comme si je revenais aux fondamentaux. »
Quand il concevait un mécha original, il adoptait un état d’esprit complètement différent. Il maîtrisait tous les aspects de la conception, mais assumait aussi l’entière responsabilité de sa réussite ou de son échec.
Pour les variantes, il lui suffisait de chercher des possibilités d’améliorer ou de modifier la configuration du modèle de base afin de mieux l’accorder à sa propre vision.
En plus d’achever sa variante du Caskar Pike, Ves se mit à travailler sur le Rubis de Toroz, un mécha d’assaut spatial, et le Jinven, un mécha tireur d’élite aérien.
Ces deux derniers méchas étaient un peu plus complexes, mais sans excès. Grâce à une étude minutieuse, Ves trouva des compromis intéressants qui amélioraient considérablement l’expérience de pilotage de ses variantes.
Il ne pouvait pas maintenir le même niveau de performance, mais les différentes astuces qu’il employait réduisaient sensiblement la charge imposée aux pilotes de ses variantes.
« Les pilotes de mécha devraient toujours préférer mes variantes aux modèles de base, sauf s’ils sont des élites. »
Les pilotes d’élite comme Taon Melin, du Protectorat d’Ylvain, ou le seigneur Javier, du Royaume de Vesia, étaient déjà rares dans l’espace civilisé.
Dans une région désolée et sous-développée comme la frontière, il était tout simplement trop difficile de former de véritables élites capables d’exploiter pleinement les méchas de Skull Architect.
Ves sut donc sans l’ombre d’un doute que si Skull Architect se mettait à produire ses variantes, ses ventes doubleraient ou tripleraient aussitôt.
« J’espère vraiment qu’il ne le fera pas. Je ne veux pas que mes méchas soient utilisés par des milliers de pirates. »
Skull Architect était un concepteur de méchas très attaché à ses principes. Il refusait de compromettre les performances de ses conceptions originales, même si le marché réclamait des changements.
Un concepteur de méchas comme lui aurait certainement du mal à se décider à publier ses variantes.
« Enfin, je ne peux pas influencer sa décision, haussa les épaules Ves. Je verrai bien ce qu’il fera de mon travail. Peut-être n’a-t-il besoin de mes variantes qu’à des fins de recherche. »
Il continua à travailler dans sa cabine pendant le reste du voyage vers le Système de Centerpoint. Il ne prêta aucune attention aux destinations qu’ils dépassaient en chemin. Même lorsque le Barracuda pénétra dans le territoire de la Coalition du Vendredi, Ves ne manifesta aucun intérêt à s’y arrêter, malgré les nombreuses attractions qu’elle offrait.
Bien qu’il redoutât sa prochaine visite au quartier général sectoriel, Ves ne voyait aucune raison de tenter de retarder le voyage. Il avait déjà élaboré de nombreux plans de secours, avec plusieurs stratégies pour détourner les soupçons.
L’ACM représentait une menace pour lui, mais pas un ennemi. Les préoccupations de l’Association dépassaient de loin les excentricités d’un concepteur de méchas atypique.
Elle avait des priorités bien plus importantes : assurer sa domination sur l’espace humain, réprimer le Pacte des Cinq Parchemins, maintenir les États récalcitrants dans la soumission, préserver la parité avec l’ACF, se prémunir contre les menaces extraterrestres et, surtout, soutenir l’industrie galactique des méchas.
« Ces derniers temps, les Deux Grands semblent accaparés par d’autres affaires. »
Ves avait observé plusieurs situations où l’ACF et l’ACM auraient dû intervenir, mais s’en étaient abstenues. C’était très inhabituel, car les Deux Grands aimaient montrer leur puissance.
L’ACF avait fini par envoyer des forces à la frontière pour repousser la vague d’agression des hommes-sable, mais l’ACM n’avait pratiquement pas bougé depuis plusieurs décennies. Plus Ves était témoin de son inaction, plus il soupçonnait qu’elle rassemblait ses forces.
« Contre quoi se préparent-ils ? »
Quoi qu’ils redoutassent, cela ne le concernait pas. Il retourna simplement à son travail tandis que le Barracuda et le Greenfeather continuaient de se rapprocher du Système de Centerpoint.
Les deux vaisseaux rencontrèrent une résistance considérable pendant leur voyage supraluminique. Les marées gravitationnelles leur avaient été défavorables, les faisant avancer plusieurs semaines plus lentement que ne le prévoyaient leurs estimations les plus optimistes.
Malgré tout, après presque deux mois de voyage ininterrompu et de transitions supraluminiques, les deux vaisseaux sortirent enfin de l’espace supraluminique à la périphérie du Système de Centerpoint.
« Quel spectacle grandiose ! » s’exclama Ves, debout à côté de la capitaine Silvestra.
Grâce à la projection visuelle augmentée du système stellaire local, Ves contempla plus d’une douzaine de planètes habitées ainsi que cinq étoiles de tailles et de luminosités différentes !
« Centerpoint est l’un des rares systèmes stellaires quintuple du Secteur stellaire de Komodo, expliqua la capitaine Silvestra. Nous aurions déjà été irradiés si l’ACM n’était pas venue construire des sphères de Dyson autour d’elles pour détourner une grande partie de leur énergie. »
À l’ouverture du Secteur stellaire de Komodo à la colonisation réglementée, l’ACM s’était immédiatement approprié le Système de Centerpoint, attirée par ses soleils puissants et ses planètes riches en minerais.
Les cinq soleils, qui orbitaient bizarrement les uns autour des autres, rendaient le système stellaire pratiquement inhabitable à l’origine, mais l’ACM ne se laissa pas arrêter. Elle lança un vaste chantier et enveloppa chaque étoile d’immenses mégastructures artificielles. Les étoiles constituaient les sources de chaleur et d’énergie les plus pratiques ; comment l’ACM aurait-elle pu les laisser se perdre ?
Les sphères de Dyson construites autour des soleils ne captaient qu’une partie de toute l’énergie qu’ils produisaient. Elles laissaient suffisamment d’ouvertures pour diffuser la lumière et la chaleur nécessaires à la vie sur les planètes voisines.
L’ACM déploya des efforts considérables pour déplacer les orbites de toutes les planètes telluriques et des géantes gazeuses du système, afin de les faire entrer dans la zone habitable. Ves avait même découvert sur le réseau galactique une rumeur selon laquelle l’ACM avait importé des planètes supplémentaires dans le Système de Centerpoint pour s’offrir plus d’espace !
« Tout le Système de Centerpoint est un témoignage durable de l’ingéniosité humaine ! » admira doucement Ves.
Outre les soleils partiellement encerclés et les planètes densément peuplées, le volume de trafic dans le système lui-même lui donnait le vertige. Des millions de vaisseaux de tailles, de fonctions et de propriétaires différents faisaient la navette.
D’immenses convois marchands, partis de secteurs stellaires lointains, arrivaient à Centerpoint après des mois ou des années de voyage ininterrompu. De solides paquebots, qui assuraient la liaison avec le cœur galactique, embarquaient leur nouvelle cargaison d’immigrants pleins d’espoir, en quête d’une vie meilleure.
La plupart de ces immigrants échoueraient sans doute, mais il y avait toujours des exceptions.
Ces vaisseaux ne représentaient qu’une petite partie du trafic total du système. Certains assuraient des trajets entre les différentes planètes et stations spatiales.
Un grand nombre d’entre eux voyageaient bien plus vite que le Barracuda, car ils étaient équipés de technologies de propulsion avancées qui faisaient pâle figure les capacités de la corvette moderne !
Seule une quantité modeste de vaisseaux filaient à cette vitesse. La majorité du trafic dans le système se composait d’appareils transportant des marchandises et des passagers depuis le reste du secteur stellaire, ou à destination de celui-ci.
La capitaine Silvestra lui fit part de ses réflexions pendant que le Barracuda communiquait avec le contrôle du trafic.
« Le volume du commerce et du transit qui passe par Centerpoint ferait sans aucun doute pâlir Bentheim. Ces deux endroits ne jouent pas dans la même catégorie. Sa position centrale, ses nombreuses infrastructures et ses centres de production en font le principal pôle commercial du secteur stellaire. Quiconque souhaite exporter des marchandises vers d’autres secteurs stellaires partira toujours de Centerpoint. »
Ves s’était déjà renseigné sur ces faits, mais découvrir de près l’ampleur de l’industrie et du commerce le fit se sentir minuscule !
Malgré le nombre colossal de vaisseaux qui entraient dans le système et en sortaient, le contrôle du trafic gérait efficacement leurs déplacements. En tant que système stellaire très peuplé où circulait un trafic immense, le Barracuda et le Greenfeather n’étaient pas autorisés à se déplacer librement.
Chaque fois qu’ils voulaient se rendre sur une autre planète ou station spatiale, ils devaient soumettre leur plan de vol à l’avance. Le contrôle du trafic leur attribuait ensuite un itinéraire précis, qu’ils devaient suivre à la lettre.
Sans cette précaution, les vaisseaux finiraient forcément par se percuter, malgré l’immensité de l’espace ! Le problème était particulièrement aigu à l’approche de leur destination, où des milliers d’appareils convergeaient dans un espace restreint !
Le contrôle du trafic ne mit que quelques minutes à approuver leurs plans de vol et à leur attribuer des itinéraires.
« Cap sur la Citadelle d’Halcyon, annonça la pilote en entrant le nouvel itinéraire. Nous arriverons à destination d’ici une semaine ! »
Le Barracuda et le Greenfeather étaient sortis de l’espace supraluminique très loin du centre du système stellaire. Non seulement les cinq soleils obligeaient les vaisseaux à émerger plus loin, mais l’ACM avait aussi installé vingt-quatre immenses ancres gravitationnelles sur une vaste sphère autour du Système de Centerpoint pour les forcer à quitter l’espace supraluminique encore plus loin !
Si cela compliquait considérablement la vie des voyageurs qui voulaient se rendre dans le système intérieur, cette mesure renforçait la sécurité de ce système stellaire d’importance stratégique.
« Nous sommes soumis à plus d’un millier de balayages à longue portée, signala la capitaine alors que la console des capteurs s’illuminait d’une avalanche d’alertes. L’ACM et bien d’autres acteurs du système surveillent constamment les entrées et les sorties. »
« Pourront-ils scanner l’intérieur de nos vaisseaux, capitaine ? »
« Certainement. À tout le moins, partez du principe que nous ne pouvons rien cacher aux scanners de l’ACM. Quant aux observateurs dans le système stellaire, leurs scanners sont probablement bien moins performants. Le Barracuda est bien protégé contre la plupart des balayages de reconnaissance, mais je ne peux pas en dire autant du Greenfeather. »
Ves hocha la tête. « Ça ne fait rien. Nous ne transportons pas de marchandises de contrebande. »
Les biens qu’il tenait vraiment à dissimuler étaient soigneusement rangés dans son Inventaire. Lucky était peut-être le seul motif d’inquiétude de Ves. Le chat mécanique était beaucoup trop remarquable à son goût.
Heureusement, Lucky avait également assimilé des technologies de contre-mesures électroniques de niveau ACF. Cela devrait suffire à repousser les balayages les plus puissants. Si ce n’était pas assez, il pouvait toujours utiliser son Générateur de furtivité miniaturisé pour échapper aux scans ciblés.
« Prévenez-moi si nos vaisseaux sont soumis à des scans pénétrants, ordonna-t-il. Même si nous ne pouvons rien y faire, je veux savoir si nous sommes surveillés. »