Chapitre 1 253
Bien que la vie fût extrêmement chère dans le Système de Centerpoint, beaucoup de gens parvenaient tout de même à joindre les deux bouts.
Certains habitants du système stellaire étaient des membres internes de l’Association du Commerce des Méchas ou des membres de leur famille. En fait, tout comme dans l’Alliance de la Flotte Commune, des familles entières, voire des dynasties, s’étaient constituées et faisaient constamment naître de nouveaux descendants destinés à travailler pour l’Association.
C’étaient les habitants les plus privilégiés du système stellaire. L’argent qu’ils gagnaient au service de l’Association leur était versé sous forme de crédits de l’Association.
Souvent appelés crédits de mécha, ils étaient presque identiques aux crédits de flotte de l’Alliance. On aurait dit que les deux organisations copiaient les devoirs l’une de l’autre.
Un crédit de mécha avait un pouvoir d’achat extrêmement élevé, même dans les boutiques de l’Association. Au taux de change actuel, un seul crédit de mécha valait environ trois virgule six milliards de crédits brillants !
« Bon sang ! C’est énorme ! » s’exclama Ves en consultant les chiffres.
Il dut ravaler son orgueil en se rendant compte que toute sa fortune ne représentait qu’une poignée de crédits de mécha !
Un technicien de méchas interne à l’Association gagnait généralement une dizaine de crédits de mécha par mois ! C’était bien plus que ce que la plupart des concepteurs de méchas les plus acharnés gagnaient au cours de toute leur vie !
L’écart entre le pouvoir d’achat d’un citoyen de la périphérie galactique et celui d’un membre interne de l’Association était tout simplement colossal !
Malgré tout, l’Association était au moins moins fermée que l’Alliance. Des gens comme Charlotte avaient la possibilité de faire leurs preuves pour intégrer ses rangs. Une fois sa période probatoire terminée, elle pouvait espérer toucher un salaire d’environ vingt crédits de mécha par mois.
C’était une somme folle, de quoi faire des vagues dans toute la République Lumineuse !
Naturellement, vu leur valeur extrêmement élevée, l’Association et l’Alliance réglementaient leurs monnaies avec une grande rigueur. Il s’agissait de monnaies virtuelles, qui n’existaient que dans leurs bases de données centrales ; autrement dit, elles suivaient chaque transaction.
Dans l’ensemble, elles se débrouillaient plutôt bien pour empêcher les riches habitants du Système de Centerpoint de plonger le reste du secteur stellaire dans le chaos.
« Ce n’est tout de même pas infaillible. »
Il existait des moyens de convertir les crédits de flotte et les crédits de mécha en d’autres monnaies ou en marchandises de valeur. Mais cette opération entraînait quantité d’autres problèmes. Les pirates adoraient détourner des cargaisons de marchandises valant des milliards de crédits brillants.
« De toute façon, ça ne vaut pas la peine qu’ils se mêlent des affaires du secteur stellaire. »
On aurait pu croire que chaque membre interne de l’Association possédait une fortune inimaginable. Pourtant, ils ne pouvaient gagner autant que parce qu’ils étaient bien plus productifs et capables que les humains ordinaires.
Entre les traitements d’optimisation génétique, les implants et les augmentations, ces gens devaient économiser des milliers de crédits de mécha pour s’offrir une nouvelle amélioration. En accumuler était l’une des conditions nécessaires pour décrocher une promotion et gravir les échelons de l’Association !
Les améliorations les plus performantes coûtaient bien plus cher que les modèles ordinaires, ce qui permettait aux classes supérieures de conserver bien plus facilement leur position que les membres de base.
Ainsi, l’Association parvenait à préserver la stabilité sociale au sein de ses rangs. Tous ceux qui les rejoignaient avaient une voie claire, quoique difficile, vers la promotion. Les membres de base étaient satisfaits d’avoir la moindre chance de s’élever, tandis que les hauts gradés l’étaient tout autant : leur immense fortune permettait à leurs descendants de partir avec une longueur d’avance considérable.
« Bien sûr, certains n’arrivent pas à suivre et finissent par être écartés. »
L’Association rémunérait généreusement ses membres internes, mais exigeait aussi beaucoup d’eux. Elle n’hésitait pas à exclure ceux qui se relâchaient ou ne satisfaisaient pas à ses exigences élevées.
D’après ce que Ves avait lu sur le réseau galactique, la plupart des membres internes licenciés par l’Association quittaient généralement le Système de Centerpoint. Beaucoup migraient vers le cœur galactique ou d’autres secteurs stellaires plus prospères, tandis que les moins capables ne pouvaient aller plus loin que la Coalition du Vendredi ou l’Hégémonie Hexadrique.
« Dans l’ensemble, l’Association est plutôt juste sur ce point », conclut Ves, songeur.
L’Association recrutait constamment de nouvelles recrues chanceuses dans des régions pauvres, tout en écartant les tire-au-flanc et les incapables de ses rangs. Ce renouvellement perpétuel maintenait l’organisation dynamique et la rapprochait des gens qu’elle protégeait.
À l’inverse, l’Alliance lui paraissait bien plus rigide et hiérarchisée. Il était beaucoup plus difficile d’accéder à une classe supérieure, même en travaillant dur. Les paysans de l’espace pouvaient oublier toute idée d’intégrer ses rangs !
L’Alliance manquait donc de diversité, mais possédait une identité commune bien plus forte. Tous avaient les mêmes origines. Ils pouvaient compter les uns sur les autres pour penser et agir de la même manière.
Ves trouvait fascinant de voir à quel point l’Alliance et l’Association divergeaient sur cette question. À plus grande échelle, leurs politiques de ressources humaines reflétaient leur attitude envers les populations qu’elles protégeaient.
« Elles sont toutes deux suffisantes et élitistes, mais l’Alliance méprise bien davantage les paysans de l’espace que l’Association. Au moins, cette dernière se considère encore comme faisant partie de l’humanité, au lieu de se placer au-dessus d’elle. Parfois, je me demande pourquoi elle s’obstine à veiller sur l’espace humain. »
Il ne s’était jamais beaucoup intéressé au fonctionnement de l’Association. En tant que membre des Deux Grands, elle était d’une immensité et d’une puissance inimaginables. Ves n’avait jamais cru pouvoir un jour entrer dans son orbite.
« Les choses ont changé. »
L’Association accordait une grande importance aux méchas. Dès lors qu’un pilote de mécha ou un concepteur de méchas excellait dans ce domaine, de quelque manière que ce soit, il devenait digne d’intérêt à ses yeux.
En pratique, cela signifiait que tout pilote expert et tout concepteur de méchas compagnon pouvait espérer en tirer certains avantages. Même sans pouvoir devenir membre interne et toucher un salaire en crédits de mécha, ils pouvaient bénéficier de certains services en tant que membres externes.
À bien y réfléchir, sa relation actuelle avec Flashlight ressemblait un peu à cela. En restant en périphérie, Ves ne profiterait pas de nombreux avantages, mais n’aurait pas non plus à se plier aux caprices de ces organisations.
Compte tenu de sa situation, Ves préférait garder une saine distance avec l’Association. Gagner des crédits de mécha avait beau être très alléchant, il accordait encore plus de valeur à sa vie et à sa liberté !
Il se renseigna également sur la façon dont l’Association classait les philosophies de conception. Le réseau galactique ne fournissait pas beaucoup d’informations, mais il y trouva une liste pratique des différentes catégories établies au terme de plusieurs centaines d’années de perfectionnement.
Classe I : performances globales, approche holistique, englobe le mécha dans son ensemble.
Classe II : axée sur l’offensive.
Classe III : axée sur la défense.
Classe IV : axée sur la mobilité.
Classe V : axée sur l’endurance et l’efficacité.
Classe VI : centrée sur une gamme restreinte d’archétypes de méchas.
Classe VII : centrée sur une gamme restreinte de modèles de méchas.
Classe VIII : centrée sur une gamme restreinte de technologies, de composants ou de matériaux.
Classe IX : irrégulière, peu orthodoxe, non conventionnelle, spéciale.
Cette dernière catégorie détonnait franchement. Ves soupçonnait l’Association d’employer le terme « spéciale » pour désigner les philosophies de conception qu’elle jugeait stupides ou irréalistes.
« C’est une loterie. La plupart des concepteurs de méchas de classe IX ne dépassent pas le rang de compagnon ou de Senior, mais ceux qui y parviennent décrochent souvent le gros lot, parce qu’ils valent de l’or au niveau Maître ! »
Après avoir adopté cette classification, l’Association avait longuement étudié les résultats obtenus par les différentes classes de philosophies de conception.
Pour l’Association, une philosophie de conception atteignait son aboutissement lorsque son concepteur de méchas devenait Maître. Le rang de compagnon constituait seulement le strict minimum pour attirer son attention.
Quant aux novices et aux apprentis ? Ils étaient si nombreux que l’Association ne prenait même pas la peine de les prendre en compte.
Dans l’ensemble, le constat le plus frappant était que les concepteurs de méchas dotés d’une philosophie de conception de classe VII étaient les plus susceptibles de devenir Maîtres !
Ves connaissait déjà ce fait, mais il restait surpris de constater à quel point leurs chances augmentaient. Les concepteurs de méchas qui n’en concevaient qu’un seul et le perfectionnaient sans relâche passaient pour des excentriques dans le secteur.
Ils ne concevaient qu’un seul mécha durant toute leur vie !
Bien sûr, consacrer toute leur énergie à un seul modèle ne signifiait pas que celui-ci restait inchangé. Ils amélioraient constamment leur conception unique à l’aide de nouvelles technologies et d’une connaissance toujours plus approfondie. Parfois, ils créaient même des variantes mieux adaptées à certaines situations.
Le cœur de leur philosophie de conception demeurait pourtant ancré dans un modèle de mécha bien précis. Même s’ils avaient les compétences nécessaires pour en concevoir d’autres, ces concepteurs extrêmes s’y refusaient catégoriquement. C’était une question de principe ! Le jour où ils concevraient un autre mécha, leur philosophie de conception serait brisée !
Ainsi, même si les concepteurs de méchas de classe VII comptaient le plus grand nombre de Maîtres, ils contribuaient aussi le moins au développement de la conception des méchas.
« Certaines de leurs innovations sont universelles, mais la plupart restent propres à un modèle précis. »
Ces Maîtres ne laissaient pas grand-chose derrière eux. Leur œuvre ne pouvait rester pertinente que s’ils formaient un apprenti qui héritait exactement de la même philosophie de conception.
À l’inverse des philosophies de conception de classe VII, l’Association considérait bien plus favorablement celles des classes II, III, IV et V.
Les concepteurs de méchas qui les possédaient mettaient souvent au point de nombreuses innovations utiles. Mieux encore, celles-ci étaient souvent universelles, et pouvaient donc s’appliquer à quantité d’autres modèles de méchas.
« En fait, ce sont eux qui sont à l’origine de nombreuses nouvelles technologies et techniques introduites à chaque génération de méchas ! »
L’Association accordait davantage d’attention aux concepteurs de méchas dont la philosophie de conception relevait de cette catégorie.
Comparé aux concepteurs de classe VII, qui ne faisaient que chipoter sur un seul modèle, un concepteur de classe II typique pouvait transmettre bien plus d’innovations largement applicables !
Ves réfléchit un instant à la place de Ketis dans cette classification.
« Elle se concentre à la fois sur le tranchant et sur les méchas épéistes ; sa philosophie de conception peut donc relever des classes II et VI. »
Cependant, l’Association refusait d’attribuer plusieurs catégories à une même philosophie de conception. Lorsque plusieurs classements étaient possibles, le plus étroit prévalait.
Dans le cas de Ketis, sa philosophie de conception relevait donc principalement de la classe VI.
« Au moins, les philosophies de conception de classe VI ne sont pas méprisées. »
Les innovations d’un concepteur de méchas de classe VI pouvaient encore s’appliquer à de nombreux modèles partageant le même archétype.
Malgré tout, s’il avait eu son mot à dire, Ves aurait préféré que Ketis oriente sa philosophie de conception vers le tranchant. Son obsession pour les méchas épéistes l’obligeait à diviser son attention, et risquait de l’empêcher d’accomplir quoi que ce soit dans l’un ou l’autre domaine.
« Mais elle a choisi cette voie elle-même. Je ne devrais pas intervenir dans sa décision. » Ves secoua la tête.
Ce n’était pas parce que l’Association jugeait quelque chose mauvais que Ves devait en faire autant.
« Après tout, ma philosophie de conception relève de la classe “spéciale”, qui n’a pas exactement la meilleure réputation. »
Les philosophies de conception des classes I et IX étaient toutes deux particulières, car elles étaient souvent compatibles avec de nombreuses autres philosophies de conception.
Ves l’avait déjà découvert : comme sa philosophie de conception se concentrait sur un aspect auquel presque aucun autre concepteur de méchas ne pensait, il pouvait collaborer avec pratiquement tout le monde !
Cela facilitait grandement les collaborations entre les concepteurs de méchas de classe I et certains de ceux de classe IX.
Le revers de la médaille, c’était que leurs philosophies de conception étaient si vagues, radicales et englobantes que leurs chances de devenir Maîtres étaient dérisoires !
Beaucoup de Seniors dotés de philosophies de conception de ces classes étaient bloqués à mi-chemin et ne trouvaient jamais le moyen d’aller plus loin.
Ves n’était pas assez prétentieux pour croire qu’il avancerait sans encombre. Il pouvait très bien connaître le même sort un jour !
« Je dois continuer à progresser. Je dois continuer à innover. Je dois continuer à me dépasser ! »