Chapitre 1 242
Ves avait l’impression que le Caskar Pike était un loup déguisé en agneau. Il adoptait un concept de mécha simple, mais dissimulait probablement bien des subtilités sous son capot.
Pour cette raison, Ves passa une heure entière à étudier plus en détail les plans de conception.
Par le passé, chaque fois qu’il avait tenté d’étudier le travail d’un concepteur de méchas de haut rang, il s’était exposé à un danger considérable. Lorsqu’il était apprenti, sa philosophie de conception en était encore à ses balbutiements, ce qui la rendait très malléable.
Cette malléabilité lui permettait certes de constamment ajuster et d’améliorer sa philosophie de conception, mais la rendait également vulnérable aux influences extérieures !
Autrefois, Skull Architect l’avait délibérément torturé en l’exposant à des conceptions et à des informations susceptibles de menacer sa philosophie de conception.
Sans une spiritualité supérieure à la moyenne, Ves aurait pu succomber à ces influences extérieures.
« Heureusement, ça n’est pas arrivé. »
Il connaissait ses limites et veillait à absorber les informations à un rythme raisonnable.
À présent qu’il se retrouvait de nouveau confronté au travail de Skull Architect, il n’avait plus besoin de prendre ces précautions.
Sa graine de conception avait consolidé sa philosophie de conception, la rendant bien plus résistante aux influences extérieures. Cela ne garantissait pas que Ves serait immunisé contre les attaques très puissantes visant sa philosophie de conception, mais il pouvait au moins étudier le travail d’un Senior sans craindre d’être contaminé.
« Pas étonnant que Skull Architect ait placé la barre plus haut pour moi. Il sait exactement à quel point mes capacités de conception se sont améliorées depuis que je suis devenu compagnon. »
Bien qu’il ne fût plus apprenti, Ves ne parvenait toujours pas à percer le secret du Caskar Pike. Il passa beaucoup de temps à étudier les aspects abstrus de la conception de ce mécha lance-missiles spatial, mais, hormis une tension modérée, il ne remarqua rien d’inquiétant.
Ves mit la conception de côté. « J’ai tout le temps qu’il faut pour m’attaquer à ce problème. Je viens à peine de rentrer. Je n’ai pas envie de travailler sur une conception de mécha pour le moment. »
Il rangea la puce de données dans sa ceinture à outils, puis remit son communicateur du Système dans son Inventaire.
« Quelle fonction pratique, soupira-t-il avec admiration. Elle aurait dû être disponible dès le départ. »
Après avoir tout remis en place et rangé son bureau, Ves se massa un instant les tempes.
« Argh… Je ressens encore les effets de ma perte de tout à l’heure. »
S’il n’avait pas envie de travailler sur une conception de mécha, c’était surtout parce que son énergie spirituelle était épuisée. Il avait bien trop puisé dans ses réserves en essayant de fusionner son esprit avec le fragment spirituel d’Ylvain et de surcharger son aura.
Son esprit finirait par reconstituer ce qu’il avait perdu, mais Ves s’attendait à ce qu’il lui faille des mois pour retrouver son niveau d’énergie spirituelle d’antan.
Pour l’instant, il avait constamment l’impression que son esprit était vide. Il pouvait toujours travailler sur une conception de mécha, mais il n’arrivait pas à retrouver la passion et l’enthousiasme habituels que lui inspirait son métier.
« C’est comme si je souffrais de l’équivalent du syndrome de la page blanche chez les concepteurs de méchas ! »
Ves n’avait certes aucun projet de conception en cours, mais il ne voulait pas rester dans cet état apathique pendant qu’il étudiait les créations de Skull Architect.
« Il faut que je recharge mes réserves d’une façon ou d’une autre. Il doit bien y avoir un moyen d’accélérer ma récupération. »
Ves entrecroisa les doigts en se demandant comment accomplir une chose aussi inouïe. Il savait que l’énergie spirituelle était rare et précieuse.
Ses incursions dans le royaume imaginaire et son exposition aux reliques sacrées du Protectorat d’Ylvain lui offraient deux pistes pour se procurer de l’énergie spirituelle.
« Mais ce n’est jamais aussi simple. »
L’énergie spirituelle se déclinait en de nombreux attributs. Ves ignorait quel était le sien, mais il avait probablement un lien avec les méchas.
Il ne savait pas si son énergie spirituelle englobait les méchas dans leur ensemble ou seulement une catégorie particulière. Peut-être son attribut spirituel était-il entièrement propre à son esprit et à sa philosophie de conception.
Dans ce cas, il lui serait impossible de reconstituer son énergie spirituelle à partir d’autres sources sans en convertir les attributs.
Même le fragment spirituel de Qilanxo n’avait pas tenté cette conversion ! Cela montrait à quel point une telle entreprise était difficile !
Quoi qu’il en soit, Ves ignorait même s’il était prudent ou judicieux de recourir à des sources extérieures. Il avait vu des pilotes comme la lieutenant Eloise Pelican et Jannzi dépasser leurs limites grâce à un apport extérieur, mais les effets secondaires étaient loin d’être anodins !
Dans le cas de Jannzi, au moins, son paysage mental avait été dilaté de force au point que des brèches s’étaient ouvertes, laissant fuir sa force de volonté !
Ves ignorait à quel point elle s’était rétablie au cours des mois qui avaient suivi son passage au stade de candidate experte. Depuis qu’elle avait rejoint les Hérauts de l’Apocalypse, il ne pouvait ni l’appeler ni lui demander de ses nouvelles.
« Enfin, je n’ai reçu aucune alerte inquiétante, donc elle doit probablement bien récupérer. »
Comme Jannzi allait probablement bien, Ves estima qu’il pouvait prendre le risque de compléter son énergie spirituelle à l’aide d’une source extérieure.
Restait à savoir où la trouver. Le moyen le plus direct aurait été de piller l’esprit d’un autre concepteur de méchas, mais Ves avait déjà tenté le coup. Et si sa cible s’en apercevait ? Et s’il se heurtait à de farouches défenses ?
« Je ne devrais pas sous-estimer les concepteurs de méchas. Leur force spirituelle équivaut à celle des pilotes experts. »
À bien des égards, leurs profils étaient très différents, mais leur puissance spirituelle était équivalente. Leurs métiers ne faisaient que les amener à utiliser leur spiritualité de façons distinctes.
À la base, un compagnon comme Ves possédait une graine de conception très solide et concentrée, difficile à fissurer. Autour d’elle flottait un mince nuage d’énergie spirituelle diffuse.
C’était cette dernière qui lui manquait cruellement. Même si elle ne semblait pas aussi importante que la graine de conception, son absence nuisait sérieusement à son enthousiasme lorsqu’il s’agissait de concevoir un mécha !
En apparence, ce modèle laissait penser qu’il ne serait pas trop difficile de dérober une partie de cette énergie spirituelle diffuse dans l’esprit d’un autre concepteur de méchas.
Pourtant, Ves soupçonnait que l’esprit d’un concepteur de méchas opposerait forcément une vive résistance.
Il le pensait surtout parce qu’il avait compris que la graine de conception était bien plus complexe qu’il ne l’avait cru. Elle ressemblait à un géant endormi qui, la plupart du temps, restait dans son coin, mais se réveillait dès qu’un intrus pénétrait sur son territoire.
« Peut-être devrais-je plutôt choisir une solution plus sûre. »
Au lieu de s’introduire dans l’esprit d’un concepteur de méchas, Ves préférait piller une source inanimée.
Mais cela soulevait d’autres problèmes. Où trouver l’équivalent d’une relique sacrée qui inciterait les gens à vénérer un concepteur de méchas plutôt qu’une figure religieuse ?
Après quelques instants de réflexion, Ves eut soudain une révélation.
« Nous sommes à l’Ère des Méchas ! Aujourd’hui, la plupart des gens vénèrent les méchas ! »
Ves repensa aux musées et aux halls d’exposition de méchas qu’il avait visités à Bentheim. Les méchas remarquables exposés dans ces lieux prestigieux attiraient des milliards de visiteurs chaque année !
Même si la majorité de ces visiteurs étaient des Lumineux qui ne croyaient pas en une existence supérieure, ils vouaient tout de même un véritable culte aux méchas !
« Certains méchas suscitent leur propre culte ! Ils sont si impressionnants que ça ! »
Et, mieux encore, Ves excellait justement dans ce domaine ! Chaque nouveau mécha était de plus en plus capable d’inspirer au public vénération et admiration. Même si cet effet avait pris une telle ampleur qu’il suscitait beaucoup de méfiance et de soupçons, Ves pouvait incontestablement attirer une foule d’adorateurs !
« Pff ! » Ves secoua soudain la tête. « Pourquoi est-ce que je m’imagine tout à coup en chef de secte ?! »
Il avait fallu des centaines d’années aux fidèles Ylvainiens pour accumuler une quantité considérable d’énergie spirituelle dans une relique sacrée liée au Grand Prophète lui-même.
Ves ne pouvait pas s’attendre à ce que ses méchas, y compris les copies de ses remarquables conceptions du Titan de l’Aurore et du Messager transcendant, atteignent un tel niveau d’accumulation en quelques mois ou quelques années.
La plupart des gens ne possédaient qu’une quantité infime de spiritualité, et seule une fraction de celle-ci se transmettait à l’objet de leur vénération.
Ves ne pouvait donc pas compter sur ses propres méchas pour piller l’énergie spirituelle qu’ils avaient accumulée et combler son déficit.
« Ça reste utile de le savoir pour l’avenir. »
Pour l’instant, Ves devrait se tourner vers d’anciens méchas conçus par d’autres concepteurs comme sources potentielles d’énergie spirituelle.
L’espace humain regorgeait de méchas impressionnants et chargés d’histoire. Il lui suffirait de se rendre à Bentheim pour en voir des centaines. Mais leur énergie spirituelle accumulée correspondrait-elle vraiment à son propre attribut ?
« Je n’ai pas assez d’informations. Je ne peux qu’essayer pour voir si ça marche. »
Ves décida de prévoir un voyage à Bentheim après avoir fêté son anniversaire au Rideau Nuageux. Ce serait sa première étape dans le Système de Centerpoint, où se trouvait le siège sectoriel de l’Association du Commerce des Méchas.
Pour le moment, Ves abandonna ses spéculations. Il avait travaillé assez longtemps et ne s’était pas accordé le moindre repos depuis son retour au Rideau Nuageux.
Après une bonne nuit de sommeil, il se réveilla le lendemain matin, un peu plus reposé.
Leland, qui était resté discret pendant tout le voyage d’affaires, lui demanda soudain de le recevoir dans la matinée.
Ils se retrouvèrent dans son bureau.
« Leland, dit Ves d’un ton modéré. Que puis-je faire pour mon espion préféré ? »
Leland ne s’était pas particulièrement rendu utile pendant leur séjour sur Kesseling VIII, mais c’était surtout parce que Flashlight y avait peu d’influence.
À présent qu’ils étaient de retour dans la République Lumineuse, Leland avait retrouvé une assurance qu’il n’avait pas affichée depuis longtemps. C’était son ancien terrain de jeu !
Leland activa son brouilleur de signal.
« J’ai fait mon rapport à Flashlight sur les événements de Kesseling VIII. Ils suivent déjà les nouvelles du Protectorat, donc ils savent à peu près ce qui s’est passé. »
« Bien sûr. » Ves pinça les lèvres en un sourire mince. « Qu’est-ce qu’ils veulent ? S’ils s’attendent à ce que je prenne le contrôle du Protectorat d’Ylvain en abusant de mon statut de Martyr lumineux, ils feraient mieux de se faire examiner la tête. »
« Nous n’avons aucune intention de ce genre, répondit Leland avec candeur. Nous pensons simplement que continuer à entretenir des relations étroites avec le Protectorat d’Ylvain pourrait servir nos intérêts à tous les deux. Comme vous le savez, la République Lumineuse a toujours ignoré cet État pour concentrer l’essentiel de son attention sur les Vesiens hostiles. »
Ves hocha la tête. « Ça commence à changer. Le Protectorat d’Ylvain s’ouvre peu à peu au reste de la galaxie, et la République Lumineuse ne peut plus se permettre de l’ignorer, étant donné qu’elle est sa voisine. »
« Je suis heureux que tu le comprennes, Ves. Vu tes liens particuliers avec le Protectorat, nous aimerions que tu continues à cultiver tes relations avec cet État, et surtout avec Madame Cecily Curin. C’est une Ylvainienne remarquablement chaleureuse et ouverte d’esprit. Flashlight pense qu’elle pourrait être une partenaire précieuse pour nous aider à établir des relations positives entre nos deux États. »
« À ta place, je ne miserais pas trop sur Madame Cecily. » Ves tenta de réprimer le mépris qui menaçait de se lire sur son visage. « Ni toi ni moi ne sommes diplomates. Nous ne sommes que des partenaires commerciaux. »
« Développer les échanges commerciaux entre nos deux États est une priorité majeure pour la République Lumineuse. Je suis sûr que tu pourrais nous aider à conclure des accords commerciaux plus importants grâce à tes relations avec Madame Cecily. Son autorité s’étend à tout le marché des méchas ylvainien, après tout. »
L’insistance de Leland sur ce sujet indiquait à Ves que Flashlight et le gouvernement y accordaient beaucoup d’importance. Peut-être les Tovars avaient-ils directement donné des instructions en ce sens.
« Disons que je ferai de mon mieux, mais n’attends pas grand-chose de moi. Tu ferais mieux de t’adresser directement au Protectorat d’Ylvain plutôt que de compter sur une porte dérobée. » Ves soupira, exaspéré.
Il n’était qu’un concepteur de méchas. Depuis quand était-il devenu diplomate et négociateur ?