Chapitre 1 228
Quelques jours passèrent tandis que Ves demeurait assigné à résidence sous la surveillance attentive des Protecteurs de la Foi et de l’Inquisition ylvainienne.
Il n’osa rien tenter de suspect, comme sortir son communicateur du Système de son Inventaire : de tels gestes auraient été bien trop voyants.
Après avoir rencontré les avocats que Calabast lui avait assignés, Ves comprit qu’en dehors de l’accompagner dans les formalités, ils ne lui seraient pas d’une grande aide.
« Si Calsie était là, elle ferait probablement une attaque en voyant à quel point l’Inquisition ylvainienne mène ses procès n’importe comment », remarqua Gavin lors de sa visite à la villa. Il avait fallu déployer des efforts considérables pour obtenir l’autorisation de le rencontrer. « Les inquisiteurs qui traînent les gens devant un tribunal les ont déjà déclarés coupables.
Le tribunal ne sert que de garde-fou, au cas où les preuves présentées seraient trop fragiles pour résister à un examen sérieux. En pratique, les inquisiteurs qui y siègent prennent presque toujours le parti de ceux qui accusent quelqu’un d’avoir porté atteinte à la Foi Ylvainienne. »
Ves acquiesça. « Je me suis renseigné sur leur histoire. L’Inquisition et ses tribunaux fantoches sont des vestiges de la Première Calamité et du Grand Exode. À l’époque où la Foi Ylvainienne était constamment attaquée, les réfugiés en fuite ont subi de nombreuses trahisons de la part de leurs compatriotes. Parmi eux, il y avait beaucoup de croyants fervents, mais certains n’étaient pas aussi prêts à mourir pour leur foi.
Si quantité de lâches ont renié leur foi et fui les flottes de réfugiés, un petit nombre a poignardé les Ylvainiens dans le dos en sabotant leurs vaisseaux ou en transmettant des informations à leurs poursuivants. »
« Il faut se débarrasser rapidement des traîtres. »
« Exactement. Les Ylvainiens étaient si désespérés de fuir ces secteurs stellaires qu’ils ne pouvaient pas se permettre d’organiser des procès en bonne et due forme. C’est à ce moment-là que l’Inquisition ylvainienne a vu le jour. Elle a reçu un mandat très large pour protéger la Foi Ylvainienne en débusquant les traîtres par tous les moyens nécessaires. Et il faut reconnaître qu’elle s’est montrée remarquablement efficace, en grande partie grâce à l’étendue de ses pouvoirs. »
« Et cela n’a guère changé depuis leur installation dans le Secteur stellaire de Komodo », fit remarquer Gavin.
« La Dynastie Poxco a fait de l’Inquisition son bras armé après la fondation du Protectorat d’Ylvain. Avec un soutien aussi solide, les autres factions de l’État n’ont pas réussi à réduire son pouvoir, même lorsqu’elle n’a plus été aussi indispensable qu’autrefois. »
L’Inquisition ylvainienne était ainsi devenue un anachronisme. Les habitants conservateurs du Protectorat d’Ylvain, très attachés aux traditions, détestaient les changements rapides. Les institutions dominées par les traditionalistes étaient restées pratiquement inchangées, même après plusieurs siècles !
« Comment évolue l’opinion publique, Benny ? » demanda Ves.
Assigné à résidence, il n’avait pas accès au réseau galactique. Pour suivre l’actualité extérieure, il dépendait entièrement des autres.
« Eh bien, comme prévu, les médias traditionalistes ont retourné la plupart des Ylvainiens contre toi. » Gavin secoua la tête. « Les habitants du Système de Kesseling sont particulièrement furieux. La relique sacrée disparue est l’un de leurs trésors culturels les plus précieux. Avec les preuves présentées par l’Inquisition, le public est quasiment convaincu que tu es le cerveau de l’opération ! »
« Parce que je suis un étranger sans foi, c’est ça ? » demanda Ves avec sarcasme.
« Les Ylvainiens n’imaginent pas que l’un des leurs ait pu profaner les possessions du Grand Prophète. Il leur est bien plus facile de croire qu’un étranger qui ne respecte pas leur foi en est responsable. »
C’était ce que l’Inquisition ylvainienne voulait faire savoir. Si elle parvenait à diaboliser Ves, les Curins et les Kronons ne pourraient plus le soutenir.
Mais l’opinion publique était une arme à double tranchant. Dans les bonnes circonstances, le monstre libéré par l’Inquisition pouvait fort bien se retourner contre son bienfaiteur !
Ves eut un sourire en coin. « Avons-nous réussi à faire évoluer l’opinion publique ? »
« Oui. La Dynastie Curin a tout fait pour pousser le public à exiger que les audiences du tribunal soient publiques. Même si la plupart des Ylvainiens sont indignés par tes actes, les Curins ont profité de leur colère pour réclamer que ton procès soit retransmis en direct ! Pour l’instant, l’Inquisition campe sur ses positions, mais nous pensons qu’elle cédera d’ici un jour. »
« Hé hé hé. » Ves eut un rire machiavélique. « Puisque l’Inquisition s’est donné tant de mal pour transformer mon procès en chasse aux sorcières, autant jouer le jeu et en faire tout un spectacle ! »
Tous deux voyaient de nombreux avantages à braquer les projecteurs sur les tribunaux de l’Inquisition, d’ordinaire si opaques.
Ves tenait surtout à pouvoir exposer sa version des faits au public, mais Gavin et les autres membres de son camp avaient compris qu’un procès public présentait un autre avantage.
Gavin sourit. « Maintenant que tout semble indiquer que les audiences seront publiques, l’Inquisition ylvainienne ne pourra pas recourir à ses manœuvres habituelles. Tous ses autres tribunaux se sont tenus à huis clos ; elle a donc facilement pu dissimuler les irrégularités et les erreurs judiciaires.
Avec le remplacement de deux de leurs inquisiteurs par de véritables juges, ton procès sera probablement le plus équitable que l’Inquisition ylvainienne ait jamais organisé ! »
« Ça ne veut pas forcément dire que je pourrai m’en tirer », soupira Ves. « Les “preuves” qu’ils ont présentées sont extrêmement convaincantes. »
Gavin perdit son sourire. « C’est vrai. Les particules microscopiques trouvées dans ta chambre ont été vérifiées plus d’une douzaine de fois. Ils les ont même comparées à des échantillons prélevés sur des emballages de rations similaires, conservés dans la collection des Serviteurs de Ylvaine. Tout indique que ces particules proviennent bien de la relique sacrée dérobée à la grande cathédrale. »
« Je suis innocent ! » s’exclama Ves pour la énième fois. Il affichait sans cesse son masque d’innocence depuis son arrivée à la villa. Il voulait que tous ceux qui surveillaient ses signes vitaux croient qu’il n’était pas impliqué. « Pourquoi diable aurais-je voulu voler l’emballage d’une ration ? Je pourrais en obtenir des millions en commandant un conteneur entier de rations ! »
« La relique qui a disparu n’est pas un emballage ordinaire. »
« Une ration devrait au moins contenir son contenu d’origine pour avoir de la valeur aux yeux des collectionneurs », marmonna Ves avec humeur.
Il trouvait toujours ridicule qu’un objet sans valeur devienne un héritage culturel inestimable simplement parce qu’il avait appartenu à une grande figure.
Mais Ves n’avait pas à se plaindre. Il avait profité de la tendance des Ylvainiens à vénérer tout objet ayant un lien tangible avec le Prophète Ylvaine pour raffiner un puissant fragment spirituel.
Non pas qu’il y vît le moindre mal, à présent. Il était innocent !
Ves et Gavin ne discutèrent pas de leur stratégie de défense, car l’Inquisition écoutait leur conversation. Ils savaient tous deux que leurs chances étaient maigres.
Trois juges décideraient du sort de Ves. L’un d’eux était un Curin et prendrait probablement son parti. Un autre était un inquisiteur qui se rangerait sans aucun doute du côté du grand inquisiteur Xefin Lin Poxco.
Le seul juge qui comptait était donc le juge militaire envoyé par les Kronons.
Ves et ses avocats comptaient semer le doute sur les preuves recueillies par l’Inquisition dans sa chambre, mais se contenter de clamer qu’on le piégeait ne suffirait probablement pas.
Tout le complexe réservé aux invités était placé sous surveillance constante. Il était peu probable que quiconque ait pu s’y faufiler pour déposer quelques particules et faire accuser Ves d’un crime qu’il n’avait pas commis.
Il y avait de fortes chances que le juge militaire prenne le parti de l’Inquisition, tant ces preuves pesaient lourd !
C’était aussi pour cette raison que Ves ne faisait pas confiance à ses avocats ni à la procédure judiciaire. Même si l’équilibre des forces était rétabli, l’Inquisition était rompue à ce genre d’affaires. Ses préparatifs minutieux et approfondis avant son arrestation prouvaient qu’elle n’avait rien laissé au hasard.
C’est pourquoi Ves voulait renverser la table et en appeler directement au public.
« Comment les autres tiennent-ils le coup, Benny ? » demanda-t-il d’un ton distrait.
« J’ai été en contact avec la LMC, mais elle ne peut pas faire grand-chose de son côté. Leland nous a davantage aidés. Il a réussi à impliquer le Ministère des Affaires étrangères. L’ambassade de la République Lumineuse dans le Protectorat d’Ylvain a déjà pris ta défense. Seulement… »
« Elle n’a aucun pouvoir dans le Protectorat d’Ylvain », conclut Ves. « Les Ylvainiens ne tiennent pas les étrangers en haute estime, et leur isolement de longue date n’a pas aidé la République Lumineuse à établir une présence solide dans cet État. »
La plupart des Ylvainiens se moquaient éperdument de l’opinion de la République Lumineuse sur la façon dont Ves était traité. Dès lors qu’il serait établi qu’il avait délibérément profané l’une des reliques du Grand Prophète, ils n’auraient qu’une hâte : le mettre en pièces !
Si le tribunal le déclarait coupable et le condamnait à la seule peine envisagée pour une violation aussi grave, Ves n’avait pas l’intention de poser la tête sur le billot.
Si le pire devait arriver, il serait prêt à invoquer aussitôt son communicateur du Système et l’Amastendira.
Les Ylvainiens ne pouvaient pas lui prendre son Inventaire. Avec ces deux objets, Ves aurait de bonnes chances de se battre ou de se faufiler hors du tribunal.
Il pouvait aussi compter sur Lucky pour l’aider à s’échapper. Ves n’avait pas revu son chat depuis son arrestation, mais Lucky ne resterait pas les pattes croisées.
Cependant, s’il recourait à ces moyens pour s’évader, il serait difficile de faire comme si de rien n’était. De plus, il se ferait un ennemi de tout le Protectorat d’Ylvain et donnerait raison à l’Inquisition ylvainienne, qui prétendait qu’il représentait une menace pour l’État.
Les membres de son équipe en pâtiraient eux aussi. Ves savait très bien que si Ketis, Gavin, Leland et les Avatars du Mythe étaient toujours coincés sur Kesseling VIII, c’était parce que l’Inquisition les traitait implicitement comme des otages.
Tant que Ves se comporterait bien, l’Inquisition n’aurait aucun prétexte pour s’en prendre à son équipe.
Mais s’il le fallait, Ves agirait sans hésiter pour sauver sa propre vie, quelles qu’en soient les conséquences.
Il ne voulait vraiment pas être acculé à une telle extrémité. Tant que la situation n’en était pas arrivée là, il ferait de son mieux pour sortir de ce mauvais pas.
« Y a-t-il eu des nouvelles de mes méchas ? »
« Les Curins font tout leur possible pour récupérer tes méchas au dépôt. Sans succès. Étonnamment, les Kronons ont apporté leur soutien aux Curins. Ils tiennent vraiment à ce que les Messagers transcendants soient rendus à leur propriétaire légitime. »
« Contrairement aux Poxcos, les Kronons apprécient mes méchas. » Ves sourit. « Le soutien de l’armée nous aidera beaucoup à contrebalancer les Poxcos. »
« Mais ça ne suffit pas. Même si les Kronons semblent être de grands admirateurs de tes méchas, l’Inquisition n’a pas fait d’exception à ses règles cette fois-ci. Elle tient vraiment à garder tes Messagers transcendants hors de vue. »
Ves savait que ses six méchas héroïques étaient assez impressionnants pour influencer l’opinion publique. Hélas, l’Inquisition le savait aussi et s’obstinait à les garder cachés pour éviter qu’ils ne « corrompent » davantage de Ylvainiens.
« Puisque les Protecteurs de la Foi sont favorables à mes méchas, m’ont-ils offert d’autres formes de soutien ? »
« Beaucoup, mais surtout en veillant à ce que le tribunal soit aussi équitable que possible. Pour les Kronons, concevoir un grand mécha n’excuse pas le vol d’une relique sacrée. Les hauts gradés veulent que la vérité éclate au grand jour pour pouvoir admirer tes méchas sans culpabiliser. »
« Ça me paraît tout à fait juste. »
Le soutien des Kronons avait joué un rôle déterminant pour contenir l’Inquisition. Les Curins, à eux seuls, n’auraient pas pu l’empêcher d’agir en toute impunité.
D’une certaine façon, Ves appréciait surtout les Kronons, pour leur honnêteté. Même si les Curins étaient de son côté, il n’aimait pas leur façon de contourner les règles et de favoriser leurs protégés. Il préférait de loin qu’on le traite équitablement.
« Dommage que l’équité semble être une notion étrangère au Protectorat d’Ylvain. »