Chapitre 1 227
D’après l’analyse de Calabast, l’Inquisition ylvainienne avait élaboré un plan pour neutraliser l’opposition des Curins et des Kronons.
Les deux dynasties dominantes soutenaient Ves et veillaient à sa sécurité. Mais elles ne pouvaient apporter leur soutien à un étranger que tant que leurs intérêts fondamentaux n’étaient pas en jeu.
Les trois grandes dynasties avaient gouverné ensemble le Protectorat d’Ylvain pendant des siècles sans se déchirer, mais cela ne signifiait pas qu’elles vivaient en harmonie. Chacune défendait une vision différente de la société ylvainienne.
Parmi les trois dynasties, les Poxcos étaient les plus fervents dans leur foi. Ainsi, tandis que les deux autres dynasties se rapprochaient lentement du programme réformiste, les Serviteurs de Ylvaine restaient fermement dans le camp des traditionalistes.
Logiquement, il était tout à fait déplacé qu’une organisation dissidente des Poxcos préside l’affaire de Ves. L’Inquisition défendait implicitement les intérêts de l’interprétation poxco de la Foi Ylvainienne, ce qui signifiait en gros qu’elle penchait fortement en faveur des traditionalistes !
Malheureusement, une grande partie du Protectorat d’Ylvain ne se souciait pas du conflit d’intérêts inhérent à l’Inquisition. Dès lors qu’elle trouvait suffisamment de « preuves », elle pouvait accuser n’importe qui de nuire aux intérêts de la Foi Ylvainienne et le condamner à mort !
Normalement, cela aurait dû être une véritable source d’inquiétude, mais l’Inquisition ylvainienne faisait preuve d’une grande retenue la plupart du temps. Elle se montrait aussi beaucoup plus prudente avant d’accuser un Curin ou un Kronon d’un crime.
C’était également pour cette raison que Ves avait été transféré dans une villa plutôt que dans une cellule exiguë. Le soutien des Curins et des Kronons était crucial pour sa sécurité pendant son assignation à résidence !
« C’est grâce au soutien des Curins et des Kronons que ton tribunal se déroulera aussi de manière plus équitable que d’ordinaire, quand l’Inquisition accuse quelqu’un d’un crime, souligna Calabast. En temps normal, trois juges de l’Inquisition président ton procès, ce qui est très mauvais, car ils acquittent rarement les accusés qu’on leur présente. »
Officiellement, l’Inquisition n’inculpait un hérétique ou un blasphémateur que lorsqu’elle avait réuni suffisamment de preuves pour établir sa culpabilité.
Ves était très sceptique face à cette explication. Il était plus enclin à croire que le conflit d’intérêts inhérent à l’Inquisition transformait ses tribunaux en procès truqués !
Il imaginait déjà le résultat si on le traînait devant les collègues du grand inquisiteur Poxco !
Heureusement, Calabast lui offrit une lueur d’espoir. « Tu n’as pas à craindre que le tribunal entérine sans broncher les accusations du grand inquisiteur. Maintenant que les Curins et les Kronons s’en sont mêlés, l’Inquisition ylvainienne a dû reculer. Un seul des juges est inquisiteur. Les Curins ont envoyé un juge respecté de la plus haute cour de Kesseling VIII.
De leur côté, les Kronons ont proposé l’un de leurs juges militaires comme troisième membre du tribunal. »
« Que pensent les deux autres juges de mon affaire ? »
« Par souci d’équité, les Curins et les Kronons ont envoyé les juges qu’ils estiment les plus impartiaux parmi ceux qu’ils pouvaient dépêcher dans un délai aussi court. Tous deux ont d’excellents états de service. À mon avis, le juge de la haute cour envoyé par notre dynastie sera le plus sensible à ta situation.
Le juge militaire envoyé par les Kronons sera moins bien disposé envers toi, mais ce sera sans doute le plus objectif et le plus impartial des trois. »
« Autrement dit, le juge militaire sera probablement celui qui fera pencher la balance. Mon acquittement dépendra de son jugement. »
Ves avait été surpris par le soutien des Kronons, mais ceux-ci étaient connus pour leur intégrité. Même si certains de leurs hauts responsables l’appréciaient, ils ne tordraient pas les règles pour lui faire plaisir.
Sa curiosité au sujet des événements précédents s’éveilla. « Pourquoi les Kronons m’ont-ils soutenu à l’atelier de méchas ? »
« Ils aiment tes méchas, répondit Calabast. Les Messagers transcendants que tu as terminés ont fait forte impression dans les hautes sphères des Protecteurs. »
C’était une nouvelle bienvenue, même si cela ne suffirait probablement pas à faire pencher le juge militaire chargé de son affaire.
« Et maintenant, que va-t-il se passer, madame ? »
« Les Curins ont déjà préparé une équipe d’avocats pour s’occuper de ton affaire. Ils prendront les dispositions nécessaires et te représenteront devant le tribunal, qui doit s’ouvrir dans une semaine. L’Inquisition agit toujours vite, alors nous n’avons pas beaucoup de temps pour préparer ta défense. »
« Une semaine ?! C’est beaucoup trop rapide ! »
« C’est l’Inquisition, soupira Calabast. Elle n’a rien à voir avec les tribunaux civils, pénaux et militaires du Protectorat. »
Les Ylvainiens étaient encore très arriérés dans bien des domaines !
« Que penses-tu de mes chances au prochain tribunal ? » demanda-t-il.
« Elles ne sont pas bonnes. Le problème, c’est que l’Inquisition ylvainienne a déjà commencé à retourner l’opinion publique contre toi. Ça n’influencera pas directement ton procès, mais son véritable objectif est d’affaiblir la protection que les Curins et les Kronons t’accordent actuellement.
Avec l’hystérie qui a suivi la disparition de la relique sacrée, beaucoup d’Ylvainiens sont profondément indignés qu’elle n’ait toujours pas été rendue après plusieurs mois. »
« Donc, même si je suis innocent, si toute la population est convaincue que je suis à l’origine du vol, les Curins et les Kronons cesseront de me soutenir ? »
« Je peux affirmer avec certitude que les Curins ne changeront pas d’avis, mais les Kronons pourraient se montrer moins déterminés. Ils se sont toujours considérés comme des gardiens.
S’ils estiment que l’indignation du public à ton égard a dépassé un certain seuil, ils comprendront que le seul moyen de ramener la paix dans le Protectorat est de lui livrer un bouc émissaire capable d’apaiser le désir de vengeance des Ylvainiens. »
« Et ça veut dire quoi ? »
« Si les Kronons se rangent du côté des Poxcos, l’Inquisition ylvainienne aura les mains libres pour mener ton procès comme elle l’entend ! Au lieu de comparaître devant trois juges différents, tu te retrouveras face à trois inquisiteurs qui auront droit de vie et de mort sur toi ! »
Évidemment, ce serait une très mauvaise issue pour Ves ! Si la situation en arrivait là, sa culpabilité serait quasiment acquise !
Alors qu’il cherchait une issue à sa situation, Ves nota un point important.
« Si on veut éviter le pire, il faut que l’opinion publique soit de notre côté, c’est bien ça ? »
« Exactement. »
« Pourquoi ne pas montrer les Messagers transcendants ? Tu étais à l’atelier de méchas tout à l’heure. Tu as vu comme ils étaient impressionnants, non ? »
« Tu ne m’as pas déçue sur ce point, répondit Calabast d’un ton neutre. Mais je ne suis pas sûre que ça change quoi que ce soit, maintenant. »
« Pourquoi ? »
« Parce que le second chef d’accusation retenu contre toi par l’Inquisition ylvainienne est le blasphème. En gros, elle t’accuse d’avoir profané le Grand Prophète et toute notre foi en développant des méchas corrupteurs ! »
« C’est quoi, cette accusation absurde ?! » s’emporta Ves. « Regarde mes méchas ! Ils sont bien plus sacrés que les méchas ylvainiens les plus pieusement conçus ! Il n’y a rien de blasphématoire chez eux, même si tu les démontes pièce par pièce et que tu les passes au scanner le plus puissant pour examiner leur structure de fond en comble ! »
« Je suis d’accord avec toi. Cette accusation ne tient pas debout. Mais ne va pas croire que l’Inquisition ylvainienne te l’a lancée sans raison. En présentant tes méchas comme une menace pour la Foi Ylvainienne, elle obtient le droit de les mettre sous scellés et de les détruire sur-le-champ ! »
« Quoi ?! Mes méchas n’ont rien fait ! »
« Du calme, Ves ! On n’en est pas là ! » Calabast leva la main pour tenter de l’apaiser. « Les Protecteurs de la Foi connaissent la valeur des Messagers transcendants. Grâce à eux, nous avons réussi à contraindre l’Inquisition à transférer les méchas dans un dépôt, où ils resteront entreposés pendant le procès.
Mais c’est probablement ce que l’Inquisition ylvainienne cherchait à obtenir depuis le début. Tant qu’elle peut garder tes méchas sous clé, nous ne pouvons pas nous en servir pour influencer l’opinion publique. »
Même si l’accusation de blasphème lancée contre Ves était absurde et serait forcément rejetée lors d’un procès équitable, l’Inquisition avait déjà atteint son objectif. Les six Messagers transcendants ne pourraient pas exploiter leur Facteur X extraordinaire pour charmer les Ylvainiens et les rallier à Ves et au programme réformiste.
« Quelle sale manœuvre ! Ce genre de manipulation n’arriverait jamais dans la République Lumineuse ! »
Calabast secoua tristement la tête. « Je n’en suis pas si sûre. Il y a des magouilles dans tous les États, même ceux qui semblent irréprochables. La République Lumineuse n’échappe pas non plus aux erreurs judiciaires. »
« Ouais, mais au moins, ça se passe à huis clos. Votre Inquisition, elle, manipule les choses sans aucune honte ! C’est évident qu’elle a déjà décidé de me crucifier ! Où est la justice là-dedans ?! »
« Ça ne sert à rien de déplorer les défauts de notre système judiciaire. C’est comme ça que le Protectorat a toujours fonctionné. C’est la tradition. »
Ah oui. La tradition.
Ves ricana. « D’accord, j’ai compris. Alors, si mes méchas sont sous clé, qu’est-ce qu’on peut faire ? Tu peux demander à des entreprises de méchas d’en fabriquer des copies ? »
« Ça ne marchera pas. L’accusation de blasphème ne vise pas seulement les six méchas terminés, mais aussi leur conception. La Deuxième Compagnie de Méchas n’a pas le droit d’utiliser une conception dont la pureté est remise en question. Nous ne pourrons l’utiliser que lorsque le tribunal l’aura lavée de toute accusation de blasphème, mais à ce moment-là, tu auras déjà été exécuté ! »
L’Inquisition avait vraiment bien préparé son coup, cette fois ! Ves avait toujours trouvé l’attitude du grand inquisiteur Poxco étrange, quand celui-ci était passé discuter quelques mois plus tôt. Il s’attendait à ce que l’Inquisition revienne à la charge, mais elle était restée discrète tout ce temps, jusqu’à ce que Ves ait pratiquement terminé la commande !
« Bon, et maintenant ? »
« Je m’occupe déjà de l’opinion publique, dit-elle. L’Inquisition ylvainienne nous a pris de court avec ses manœuvres soudaines, mais le Protectorat n’est pas son terrain de jeu. Les anciens les plus influents de la Dynastie Curin savent très bien à quel point tu es important. Nous ferons tout notre possible pour empêcher l’Inquisition de retourner tout le Protectorat contre toi. »
Malgré son assurance, Ves n’était pas tout à fait certain que les Curins parviendraient à empêcher les Ylvainiens de se révolter contre lui. Après tout, son statut d’étranger ne le rendait pas particulièrement populaire dans le Protectorat.
« Autre chose ? »
« Nous explorons toutes sortes de solutions. Rien ne dit que l’issue de ton procès est déjà décidée, l’encouragea Calabast. Je sais que c’est frustrant de ne rien pouvoir faire pendant que tu es détenu, mais tu n’es pas seul. »
Ces mots lui rappelèrent ceux qu’il avait laissés derrière lui. « Les autres vont bien ? »
« Ils vont bien. L’Inquisition ne s’en est pas prise à eux, parce qu’ils n’ont pas autant d’importance que toi. Par précaution, ton personnel et tes Avatars du Mythe sont tous confinés dans le complexe d’accueil des invités. »
C’était une bonne nouvelle pour Ves. Cela signifiait que Lucky devait être libre de rôder en douce.
« D’accord. Continue de les protéger, s’il te plaît. Même si le tribunal me condamne à mort malgré mon innocence, je ne veux pas entraîner mes amis dans ma chute, dit Ves avec soulagement. Encore une chose : le procès sera-t-il public ou à huis clos ? »
« Ils se déroulent toujours à huis clos. À cause des accusations abjectes portées contre les accusés, l’Inquisition ne veut pas exposer le Ylvainien moyen à des récits scabreux. »
« Y a-t-il moyen de convaincre le tribunal de tenir l’audience en public ? »
« Non. L’Inquisition ylvainienne n’a jamais rendu ses procès publics. Ça ne se fait tout simplement pas. »
« Pourtant, ce procès n’a rien d’ordinaire. Puisque les Curins et les Kronons ont réussi à forcer les Poxcos à accepter leurs juges, pourquoi ne pourraient-ils pas aussi les obliger à faire cette concession ? »
Calabast réfléchit. « C’est possible, mais il te faudra une bonne raison. »
« Je veux que les règles soient équitables. Puisque l’Inquisition s’est tournée vers l’opinion publique, ne devrais-je pas pouvoir me défendre devant cette même opinion ? Rendre le procès public garantirait aussi qu’il se déroule équitablement. Ça devrait suffire à justifier une exception dans mon cas.
Je suis sûr que le public ylvainien sera ravi d’assister au procès de l’homme accusé d’avoir volé sa relique sacrée. »
« Ça… pourrait bien marcher ! »