Chapitre 1 222
Ves leva les yeux vers la statue du Prophète Ylvaine, dans la chapelle du complexe réservé aux invités.
Son corps était épuisé, mais son esprit était satisfait.
Il acheva la troisième version de la conception du Messager transcendant.
Mais ce n’était pas tout : au cours de la dernière étape de son travail, il entra dans un état exceptionnel.
Son esprit tout entier se synchronisa avec sa graine de conception et le fragment spirituel de Ylvaine, unissant leurs pensées et leurs désirs autour d’un objectif unique.
« Celui de faire du Messager transcendant une grande conception de mécha. »
Ves peinait à comprendre cet état exceptionnel. Comment était-il survenu ? Pourquoi s’était-il manifesté à lui tout à la fin du processus de conception ?
Ces questions et bien d’autres lui trottaient dans la tête, mais il ne servait à rien de s’y appesantir. L’inspiration n’obéissait à aucune règle. Elle allait et venait selon son bon vouloir. Certaines actions et dispositions d’esprit favorisaient son apparition, mais on ne pouvait pas la convoquer à volonté comme une servante.
Cette insaisissabilité ne diminuait en rien sa valeur. Quand un artiste ou un concepteur de méchas était inspiré, ses décisions atteignaient le sommet de ce dont il était capable. Absorbé par son travail, il donnait naissance à des créations merveilleuses, sans le moindre doute, la moindre hésitation ni la moindre peur !
Ves avait déjà connu des états d’inspiration. Quand la passion que lui inspirait un projet de conception s’embrasait et que les enjeux étaient élevés, il concevait ses méchas comme si sa vie en dépendait ! Aucun des méchas qu’il avait conçus sous le coup de l’inspiration ne s’était révélé à la hauteur !
Pourtant, l’état qu’il venait de traverser lui avait paru bien plus intense. En se laissant emporter par les dernières retouches à la conception du Messager transcendant, il s’était senti investi d’une puissance sans précédent, comme si plus aucune limite ne s’appliquait à lui !
C’était comme s’il avait eu le pouvoir de transformer le Messager transcendant en dieu mécanique !
« Bien sûr, ce n’était qu’une illusion. »
Il comprit qu’une partie de son état d’esprit avait été influencée par le fragment spirituel de Ylvaine. Sa personnalité était empreinte d’une foi absolue, et Ves avait d’une manière ou d’une autre été contaminé par celle-ci. Sa confiance avait grandi, et il était devenu absolument certain de ses décisions !
À présent encore, quand il repensait à son œuvre achevée, il restait convaincu qu’il avait choisi la bonne version du Messager transcendant.
Ce n’était peut-être ni la meilleure ni la plus optimisée qu’il fût capable de concevoir, mais il sentait profondément que c’était celle qu’il devait retenir. Elle lui procurait un sentiment d’accomplissement intense, difficile à décrire.
Pour décrire au mieux l’état actuel de la conception du Messager transcendant, on pourrait dire qu’elle dégageait une impression d’achèvement.
Certains gardes Protecteurs postés à l’atelier de méchas avaient marmonné quelque chose au sujet d’une inspiration divine ou d’on ne savait quoi, mais Ves avait balayé leurs suppositions, qu’il jugeait absurdes.
Cette sensation sacrée, qui avait touché une corde sensible dans le cœur de chaque Ylvainien, ne venait pas d’un dieu ou de quoi que ce soit de semblable. En réalité, l’aura du fragment spirituel de Ylvaine avait percé les barrières de son esprit.
Malgré tout, après qu’il eut achevé la troisième version et quitté son état exceptionnel, nombre de Protecteurs présents l’avaient regardé comme un homme possédé par un dieu.
De retour au complexe des invités, une étrange impulsion le poussa à se rendre dans la paisible chapelle de la cour intérieure.
Bien qu’il ne crût toujours pas en la Foi, il appréciait le calme et la sérénité qui imprégnaient la chapelle. Son intérieur sobre, solennel et légèrement assombri le coupait momentanément de l’agitation alentour. Il pouvait ainsi redescendre de son exaltation et réfléchir tranquillement à ce qu’il avait appris et vécu.
La prise de conscience la plus importante était peut-être qu’il ne devait pas trop mystifier l’état qu’il venait de traverser. S’il avait décuplé son discernement et révélé tout son potentiel de conception de méchas, il n’avait pas, à vrai dire, dépassé ses propres limites.
« Même sans entrer dans cet état exceptionnel, je suis capable de concevoir un grand mécha. »
La conception de méchas relevait à la fois de l’art et de la science. Ce qui s’était passé tout à l’heure était sans aucun doute lié à la dimension artistique de cette discipline.
Les bénéfices les plus précieux qu’il en avait tirés étaient sans doute d’avoir renforcé le Facteur X naturel de sa conception et d’en avoir ajusté l’esthétique pour qu’elle corresponde mieux à sa vision.
« C’est plus qu’un mécha. C’est un symbole. Le Messager transcendant inspire la foi et le dévouement. »
Il serait peut-être plus juste de parler d’une idole, mais Ves n’osait pas le dire. En tant que non-croyant, il ne voulait pas prétendre que la conception du Messager transcendant était l’œuvre d’un dieu.
« Aucun dieu n’a conçu ce mécha ! C’est entièrement mon œuvre ! » affirma-t-il avec obstination. « Quiconque prétend que je n’aurais pas pu concevoir un mécha aussi réussi sans aide mérite une bonne gifle ! »
Si un dieu s’attribuait le mérite de sa conception, il tuerait ce dieu ! Si Bouddha s’attribuait le mérite de son travail, il le massacrerait !
Un excès de confiance était mauvais, mais une modestie excessive aussi. La conception était essentiellement son œuvre ; il méritait donc d’en recevoir la plus grande part du mérite. Ketis avait également apporté sa contribution. Même si celle-ci n’était pas énorme, le Messager transcendant portait un peu sa marque.
« Elle mérite d’être créditée en tant que conceptrice associée. »
Quant au Prophète Ylvaine ? Certes, son fragment spirituel avait beaucoup guidé Ves, mais il lui avait surtout servi de muse. Le fragment avait nourri sa créativité et lui avait prodigué quantité de conseils et de suggestions, sans toutefois être capable de concevoir un mécha.
Par conséquent, à ses yeux, il ne méritait aucun crédit pour la conception de son mécha. Égoïstement, il refusait d’en partager le mérite avec quiconque d’autre que lui-même et Ketis.
La chapelle paisible l’apaisa rapidement. Difficile de rester agité quand, du haut des airs, la statue solennelle et réprobatrice du Prophète Ylvaine, drapé dans sa robe, vous fixait.
En tant que concepteur de méchas, il comprenait le rôle de l’agencement intérieur. C’était un lieu propice à l’introspection. Quiconque y passait suffisamment de temps finirait par mettre à nu les vérités enfouies dans son esprit.
« Je devrais peut-être faire construire quelque chose de semblable à la Pépinière de Méchas. »
S’il était venu ici pour retrouver ses esprits, c’était notamment parce qu’il devait prendre une décision.
Devait-il déclarer le processus de conception achevé et faire de la troisième version la version définitive de son projet ?
La raison et les émotions s’affrontaient en lui.
D’un point de vue rationnel, Ves n’avait même pas encore fabriqué de troisième prototype ni soumis celui-ci à des tests. D’autres problèmes pouvaient surgir et nécessiter des corrections. Il faudrait peut-être même tester un quatrième prototype avant que la conception n’atteigne un degré d’optimisation idéal.
Pourtant, son cœur, son esprit, son intuition et ses émotions le poussaient tous à s’en tenir au projet en l’état. La conception n’avait peut-être pas atteint la perfection technique, mais qui se souciait de ces détails mineurs ?
Après tout, il ne concevait pas un mécha destiné au grand public. Sa seule cliente était Calabast, qui était résolument de son côté.
Malgré tout, lui qui tenait tant à concevoir ses méchas au mieux de ses capacités avait l’impression de bâcler la fin du processus. Il avait été si méticuleux jusque-là. Pourquoi ne pas continuer à faire preuve de la même rigueur ?
« Peut-être parce que cette conception n’a besoin d’aucune retouche. »
Ves pressentait vaguement qu’en modifiant trop le projet, il risquait d’en gâcher le caractère remarquable. C’était une œuvre inspirée, qui incorporait de nombreuses petites subtilités de conception qu’il ne pouvait justifier entièrement. Elles étaient le fruit de son instinct inconscient de concepteur.
Même s’il ne pouvait pas expliquer rationnellement tous ses choix, il ne les croyait pas mauvais. Les modifier revenait pratiquement à douter de ses talents de concepteur.
Son dilemme intérieur s’intensifia tandis qu’il se demandait s’il devait recourir à la Superpublication pour sa conception.
Une fois cette fonction activée depuis le Système, le Messager transcendant changerait à coup sûr. Ves s’attendait à voir nombre de ses paramètres s’améliorer, car le Système mettrait en œuvre des connaissances qui dépassaient de loin ses propres moyens.
Le Système promettait que les performances globales de tout mécha bénéficiant de la Superpublication augmenteraient de dix pour cent. Il n’avait utilisé cette fonction qu’une seule fois, pour la conception du Seigneur de Cristal, mais savait que le Système n’exagérait pas.
Le Messager transcendant était déjà performant en l’état. Une amélioration de dix pour cent le hisserait sans aucun doute au niveau des méchas conçus par les Seniors !
Pourtant, Ves ne pouvait pas contrôler la manière dont la fonction Superpublication améliorerait sa conception. C’était une aide extérieure qui ne s’appuyait ni sur ses connaissances ni sur son style pour perfectionner le projet.
Le Messager transcendant conserverait-il son essence après la Superpublication ? Ou bien cette fonction diluerait-elle les qualités qui en faisaient un mécha si inspirant ?
Ves se rappela ce qui s’était passé avec le Seigneur de Cristal. La conception de ce mécha fusilier laser avait conservé son identité.
Il en déduisit que même s’il soumettait le Messager transcendant à la Superpublication, son Facteur X ne devrait pas s’affaiblir.
« Le problème, c’est que je ne sens pas que ce soit le bon choix. »
Chaque fois qu’il était tenté d’activer la fonction Superpublication, le doute l’assaillait. Même son intuition le mettait en garde, comme si elle pressentait qu’il risquait de regretter sa décision.
« Pourquoi est-il si important que le mécha conserve sa forme actuelle ? »
Rationnellement, il savait qu’il valait mieux soumettre le mécha à la Superpublication. Ses performances s’en trouveraient améliorées. Mais serait-ce toujours le même Messager transcendant ?
« Oui et non. »
Il ne pourrait plus reconnaître le mécha comme sa création. Il méritait toujours une grande part du mérite pour sa conception, mais celle-ci représentait-elle vraiment ses propres compétences ?
La réponse était non.
Une différence de dix pour cent pouvait sembler minime, mais à ce niveau, elle était énorme ! Bien des initiés du secteur des méchas supposeraient peut-être que Ves avait sollicité un Senior ou un Maître pour optimiser sa conception. Ils n’auraient pas été loin de la vérité.
Du point de vue artistique, la transgression était encore plus grave. Ves venait d’investir tout son cœur et tout son esprit dans l’achèvement de la troisième version de son mécha. Chaque fois qu’il imaginait le Messager transcendant, il était fier de ce qu’il avait accompli.
Ce serait dommage de sacrifier sa fierté par commodité.
Après un très long combat intérieur, il décida donc d’écouter son cœur et son intuition. Quel que fût le résultat de son choix, il ne remettrait plus sa décision en question, maintenant qu’il avait tranché.
« La troisième version du Messager transcendant sera la dernière. »
Un sentiment de soulagement l’envahit. Un poids lui fut ôté des épaules. S’il avait décidé de procéder à la Superpublication de sa conception, ce poids se serait sans doute alourdi !
« Tant pis. Je ne sais pas pourquoi je me sens comme ça, mais je vais en profiter tant que ça dure. »
Sa décision prise, il passa à l’action sans hésiter. Il activa son communicateur et fit apparaître une petite projection de sa conception.
« Il est temps pour toi de rejoindre ta nouvelle demeure. Vas-y. » murmura-t-il.
Après avoir passé des mois dans son esprit, le fragment spirituel de Ylvaine pouvait enfin le quitter.
Le fragment semblait attendre ce moment depuis que Ves était entré dans la chapelle. Comme s’il en avait prévu l’issue, il se précipita à l’instant même où Ves prononça ces mots à travers l’ouverture qu’il avait créée dans ses défenses mentales !
Le fragment spirituel atteignit aussitôt la projection du Messager transcendant et sembla passer dans une autre dimension. Une fois installé dans l’espace conceptuel de la conception, il s’y fixa et établit un lien durable !
Dans ses sens spirituels, la conception devint plus sacrée et austère. Son aura s’enrichit et s’anima tandis que ses attributs fondamentaux se mêlaient aux qualités de son nouvel esprit de conception, donnant naissance à un mécha qui semblait sacré et inviolable !
« Le Messager transcendant est achevé ! »