Chapitre 1 218
Qu’est-ce qui avait poussé le prophète vivant de la Nouvelle Dynastie Ylvaine à pénétrer dans le Système de Kesseling ? Pourquoi avait-il risqué de s’infiltrer à la surface de Kesseling VIII ?
La planète ne renfermait rien qui aurait dû attirer l’attention du chef d’une vaste organisation terroriste !
« Cela dit, Ves, les autorités ne savent pas encore avec certitude si le prophète vivant se trouve vraiment ici. Ces renseignements n’ont pas été corroborés. Après tout, il pourrait tout aussi bien ne s’agir que des divagations de fanatiques drogués aux stimulants », le prévint Calabast.
Les sources étaient bien trop peu fiables. Personne ne devait prendre leurs propos au sérieux.
Ves, cependant, n’en était pas forcément convaincu. Si Calabast lui avait transmis ces renseignements malgré leur origine douteuse, c’était peut-être qu’elle en savait davantage.
« Tu crois que ça pourrait être vrai ? »
« Il se peut que ces fous n’aient pas menti. Le seul problème, c’est que le prophète vivant prend un risque immense en s’infiltrant sur cette planète. Ça ne correspond pas à son tempérament fuyant et avers au risque. D’ordinaire, il passe son temps à bord d’un vaisseau caché, dérivant dans l’espace profond, à donner ses ordres aux différentes cellules de ses organisations.
« S’il abandonne sa prudence, c’est qu’il se passe ici quelque chose d’important qui justifie sa présence. »
« Il en a après mon prototype ? »
« Ça n’a pas beaucoup de sens. Le prophète vivant n’est pas pilote de mécha. Et même si c’était le cas, il a suffisamment de sympathisants dans l’industrie des méchas pour s’en procurer un à titre personnel s’il en a besoin. »
Si le prophète vivant avait voulu s’emparer du prototype, il aurait pu donner quelques ordres et laisser ses subordonnés s’occuper du reste. Cela ne justifiait pas qu’il se rende lui-même sur la planète.
Pour quelle raison le prophète vivant en personne avait-il donc débarqué sur Kesseling VIII ?
« Ne te creuse pas la tête pour ça, gamin. » Calabast secoua la tête. « Pour l’instant, laisse-moi m’en occuper avec les Ylvainiens. Retourne au travail et termine ton projet aussi vite que possible. À part la perte de ton prototype, tout se déroule plutôt bien, non ? »
Elle avait raison. Il ne servait à rien de se torturer l’esprit avec cette histoire. Ces événements le dépassaient largement. Il préférait de loin se remettre au travail.
« Le Messager transcendant est presque terminé, mais il me faudra encore un peu de temps pour optimiser le projet jusqu’à ce que je sois satisfait et que je puisse le déclarer achevé. »
« Tu ne pourrais pas accélérer un peu ? À ce stade, mieux vaut terminer la commande le plus vite possible. Plus tu tarderas, plus le risque qu’un événement nous mette tous en danger sera grand. Que le prophète vivant soit sur cette planète ou non, les Vrais Croyants se serviront forcément de ton mécha d’une manière ou d’une autre. »
Ves grimaça. « Occupe-toi de ton travail, et moi du mien. Même si tu es la cliente, ne me dis pas quoi faire. Je ne bâclerai pas la conception de mon mécha. C’est inacceptable, et je ne tolérerai jamais une telle demande, sauf si je n’ai pas d’autre choix. »
« Ves, je crois qu’on en est déjà là. » Elle affichait une expression lasse. « Avec tous ces intérêts qui convergent vers cette planète, le tourbillon est devenu trop dangereux pour nous. Toutes les factions savent peut-être que l’avenir du Protectorat d’Ylvain est en jeu. Beaucoup d’extrémistes sont prêts à faire quelque chose de radical pour assurer l’avenir qu’ils désirent. »
Malgré tous ses talents, Calabast n’était qu’une seule femme. Elle ne pouvait plus exercer le moindre contrôle sur les événements qui se déroulaient sur Kesseling VIII. Les Curins, les Poxcos et les Vrais Croyants s’étaient tous rassemblés en nombre sur cette planète sans histoire.
Réunir autant de forces revenait à remplir un baril de poudre. À un moment ou à un autre, une simple étincelle suffirait à tout faire exploser !
Ves, pourtant, resta fidèle à ses principes.
« Je ne suis pas prêt à faire de compromis. Chaque mécha que je conçois doit représenter le meilleur de mes efforts. Si l’on me demande d’en concevoir un pour une compétition ou un duel de conception, je peux accélérer le processus. Mais ce n’est pas le cas. Je n’ai qu’une seule échéance, et il me reste encore pas mal de temps avant d’avoir trente ans. »
Quoi que Calabast pût dire, Ves s’obstina à achever son projet selon ses propres conditions.
Le vol récent de son prototype l’avait tellement traumatisé qu’il voulait que le produit fini soit nettement supérieur !
Plus l’écart serait grand, plus il pourrait déprécier le prototype ! Le mécha dérobé par les Vrais Croyants devait toujours être inférieur aux exemplaires authentiques de sa version définitive !
Calabast n’apprécia pas du tout. « J’ai vraiment envie de te coller une gifle. Tu es complètement déraisonnable. Tes principes comptent-ils davantage que ta vie ? »
« Je ne pense pas qu’on en soit là. » Il haussa les épaules. « Avec toute la sécurité en place, il n’est pas facile de m’attaquer. Si j’ai été en danger tout à l’heure, c’est uniquement parce que je suis parti en excursion sur le terrain d’essai souterrain. Je ne compte pas ressortir lorsque mes prochains prototypes seront mis à l’épreuve. »
Ves savait qu’il courait encore un risque, mais ne jugeait pas cela suffisant pour mettre prématurément fin au projet. Il ne supporterait vraiment pas qu’on le force à achever sa conception en quelques jours ! Il préférait laisser Lucky lui lacérer le visage avec ses griffes énergétiques plutôt que de subir le supplice de publier la conception médiocre et inachevée d’un mécha !
Calabast croisa les bras et secoua la tête. « Tu es beaucoup trop obstiné pour ton propre bien. Comment ta mère a-t-elle pu t’élever pour que tu deviennes un sale gosse aussi têtu ? »
« Elle est morte, tu sais », répondit Ves d’un ton neutre.
« Je sais. Tu ne devrais pas plutôt lui témoigner davantage de respect en te comportant correctement ? Tes décisions inconsidérées la consterneraient sans doute. Elle ne t’a pas fait venir dans cette galaxie pour que tu gâches ta vie si tôt. »
Il ne put s’empêcher de rire. « Tu ne connais pas ma mère. »
Calabast ne semblait pas au courant des mystères entourant sa mère. Malgré son talent réputé pour déterrer les secrets, certains lui échappaient encore. Celui de sa mère était bien plus difficile à percer que tous les autres.
Une partie de lui espérait même que Calabast parviendrait à retracer les origines de sa mère. Elle lui communiquerait probablement ses découvertes, au moins.
Ils discutèrent d’autres sujets avant que Calabast ne parte. Elle n’avait pas réussi à le convaincre d’accélérer son projet ; elle ne voulait donc pas s’attarder davantage. Plus vite elle partirait, plus vite Ves se remettrait au travail.
Quand Calabast fut partie, Ves ne retourna pas tout de suite travailler. Il redescendit plutôt au rez-de-chaussée du pavillon des invités et se rendit dans un bâtiment annexe où il n’était encore jamais allé.
Il entra dans une petite chapelle ylvainienne et s’assit sur l’un des bancs.
Quiconque l’aurait observé à cet instant aurait cru qu’il avait perdu la raison ou s’était converti à la foi. Pourquoi se rendre dans un lieu de culte ?
Ves se moquait de ce que les autres pouvaient penser. Il voulait simplement trouver un endroit tranquille où rassembler ses pensées. Il souhaitait aussi communiquer avec le fragment spirituel d’Ylvaine ; quoi de mieux qu’une chapelle consacrée à sa foi ?
« Sais-tu pourquoi le prophète vivant a volé mon prototype ? » demanda-t-il mentalement.
Le fragment vibra de contentement, charmé par la chapelle.
« Le prophète vivant sait-il que tu existes ? »
Le fragment ne répondit pas.
« Le prophète vivant est-il capable de prédire l’avenir ? »
Cette fois, le fragment vibra. Ves tenta de déchiffrer le sentiment qu’il voulait lui transmettre, mais n’y parvint pas. La pulsation était trop ambiguë !
« Est-ce que je peux seulement obtenir une réponse claire de ta part ?! »
Le fragment vibra de nouveau. Cette fois, il exprima sa désapprobation, comme si Ves dépassait les limites !
Ves fut frustré par le manque de coopération du fragment spirituel. Lorsqu’il l’avait raffiné, au début, il était relativement facile à comprendre. Mais, avec le temps, il avait gagné en intelligence.
C’était comme si un robot avait évolué pour devenir une IA consciente ! La transformation s’était faite progressivement, mais se poursuivait sans aucun signe d’arrêt !
Ves ne comprenait même plus ce qui se passait. Il avait peut-être fait preuve d’une trop grande imprudence en raffinant un fragment spirituel aussi puissant. À présent, la force du fragment spirituel d’Ylvaine égalait celle d’un pilote expert chevronné !
Les pilotes experts comme les Concepteurs de méchas compagnons se distinguaient du reste de l’humanité. La principale raison était que tous avaient développé leur spiritualité au point de dépasser un certain seuil et de se transformer en un état supérieur !
Cet état supérieur de spiritualité avait quelque chose de remarquable. Qu’il s’agît de pilotes experts, de Concepteurs de méchas compagnons ou de fragments spirituels, chaque entité dont la spiritualité dépassait ce seuil devenait extraordinaire.
Ves avait cru le fragment spirituel de Qilanxo intelligent parce que sa force dépassait de loin tout ce qu’il avait connu jusque-là. Il avait supposé que celui d’Ylvaine ne pourrait pas devenir aussi intelligent, puisqu’il n’était à l’origine qu’un minuscule vestige de la spiritualité d’Ylvaine.
À présent, il n’en était plus aussi sûr.
« Es-tu… le Prophète Ylvaine revenu à la vie ? » demanda-t-il mentalement.
Il ignorait ce qui l’avait poussé à poser une question aussi absurde. Les morts étaient morts. Ils ne pouvaient pas revenir à la vie, encore moins se reconstituer à partir d’un minuscule fragment de leur propre spiritualité !
Bon, sa mère était plutôt bizarre, mais ça ne comptait pas !
Le fragment spirituel ne répondit pas par une pulsation. Il émana plutôt une aura plusieurs fois plus puissante que lors de sa dernière manifestation ! Cette aura rayonnait d’une foi profonde et inébranlable en ses convictions !
Ves ne savait pas ce que cela signifiait. Le fragment se considérait-il comme la réincarnation du prophète, ou lui faisait-il simplement comprendre à sa manière qu’il s’en moquait ?
Quoi qu’il en soit, obtenir des réponses claires du fragment semblait impossible. Il était devenu aussi énigmatique que le prophète lui-même, à l’époque où il était vivant !
« Que penses-tu de la conception de mon mécha, alors ? Es-tu satisfait de ce que j’ai développé jusqu’ici ? »
Cette fois, le fragment vibra pour exprimer clairement son approbation. Il appréciait beaucoup la conception.
Cette réponse ne surprit pas Ves, car le fragment spirituel avait largement contribué à façonner le Messager transcendant.
« Ça ne te met pas en colère qu’un imposteur génétique à ton image ait volé mon prototype ? »
Le fragment répondit par une autre pulsation ambiguë. Pour une raison ou une autre, il se montrait de nouveau délibérément mystérieux.
« Sérieusement. Tu n’as pas peur que ce soi-disant prophète vivant ternisse ton nom avec mon mécha ? »
Cette fois, le fragment ne réagit pas. Soit il ne comprenait pas les implications, soit il refusait de commenter ce qui se passait.
Ves connaissait déjà bien ce genre de silence. Le Système ne répondait presque jamais à ses questions.
Il comprenait pourquoi le Système gardait le silence. Rien ne l’obligeait à satisfaire la curiosité de Ves. Tant que celui-ci faisait avancer les desseins du Système, il pouvait rester tranquillement en retrait.
Ce qui troublait un peu Ves, c’était que le fragment spirituel d’Ylvaine était devenu assez sophistiqué pour adopter ce raisonnement. De simple entité spirituelle passive, le fragment était devenu suffisamment intelligent pour élaborer ses propres desseins !
Ves regrettait d’avoir accueilli le fragment spirituel dans son esprit. Il aurait dû fabriquer un mécha miniature ou un autre totem pour lui servir de demeure temporaire. Au moins, il n’aurait pas fouillé aussi souvent dans son esprit et appris à connaître certains de ses traits.
Il savait très bien qu’il était difficile à vivre ! Comme lui, le fragment spirituel ne cherchait probablement qu’à veiller à ses propres intérêts !
« Ne prends pas exemple sur moi », dit-il enfin au fragment. « Je ne suis pas croyant. Tu devrais rester fidèle à tes propres valeurs. »
Il ignorait si ses paroles auraient un effet ou non. Avec un peu de chance, il parviendrait bientôt à achever sa conception et pourrait enfin se débarrasser du fragment spirituel qui hantait son esprit !
« Bientôt, tu ne seras plus mon problème ! »