Chapitre 1 219
La vie suivit son cours. Bien que la perte du prototype eût considérablement affecté son humeur, Ves savait qu’il ne devait pas trop s’y attarder.
« La tâche la plus importante, pour l’instant, c’est de terminer la conception », se murmura-t-il.
Il écarta autant que possible les distractions et cessa de se préoccuper de son environnement instable. Le conflit entre réformistes et traditionalistes faisait toujours rage, mais son rôle était déjà fixé.
Rien ne comptait davantage que d’achever la conception du Messager transcendant. Ses projets et ceux de Calabast dépendaient de sa réussite.
Quand Ves et Ketis regagnèrent enfin l’atelier, ils se remirent au travail. Ves avait déjà analysé une bonne quantité de données de test, mais les processeurs du complexe réservé aux invités étaient trop faibles pour ses besoins. L’atelier de méchas disposait de banques de processeurs bien plus puissantes, conçues pour effectuer les calculs massifs typiques des projets d’ingénierie.
« À ce stade de la conception, il n’est plus temps de remettre ses choix en question ni d’apporter des changements majeurs, expliqua Ves à Ketis en lui montrant les modifications préliminaires qu’il avait apportées au projet. Tous nos choix de conception sont arrêtés. Les changements que nous pouvons nous permettre maintenant ne doivent en aucun cas les compromettre.
Notre objectif, c’est de corriger les défauts tout en perfectionnant les points forts du projet. »
Ketis hocha la tête. « Je sais. Si nous revenions sur nos choix de conception maintenant, nous concevrions une variante au lieu du modèle de base. »
Les concepteurs de méchas devaient faire preuve de discernement dès les premières étapes de la conception. Si leurs hésitations concernant certains choix prenaient trop d’ampleur au moment de recevoir les résultats des essais de leur premier prototype, c’est qu’ils n’avaient pas fait du bon travail.
« C’est important, Ketis. Beaucoup de concepteurs de méchas se perdent dans les “et si…” ou exagèrent les aspects négatifs des compromis qu’ils ont faits. Ils reviennent alors sur leur projet et transforment leur mécha en quelque chose de complètement différent. C’est une erreur. Tu dois avoir confiance dans ta capacité à rendre ton mécha exceptionnel à partir des décisions que tu as déjà prises. Regarde devant toi, au lieu de rester tournée vers le passé. »
Ves avait déjà appris cela à l’école, mais Ketis n’en avait jamais fréquenté. Malgré les nombreux avertissements, beaucoup de concepteurs de méchas souffraient de ce genre de défauts. Les perfectionnistes, en particulier, avaient tendance à se comporter ainsi, ce qui les amenait à passer plusieurs fois plus de temps sur la conception de leurs méchas.
Heureusement, ni Ves ni Ketis n’avaient tendance à revenir sans cesse sur leurs projets. Ils étaient tous deux décidés et ne vouaient pas un culte à la qualité.
Ves voulait que ses méchas soient aussi bons que possible, mais seulement dans la mesure où les contraintes pratiques le lui permettaient. Comme il s’était fixé une échéance, il ne lui restait plus beaucoup de temps pour optimiser le Messager transcendant. Il devrait se contenter d’un ou deux prototypes supplémentaires avant d’en finaliser la conception.
« Au travail. »
Cette fois, Ves effectua l’essentiel du travail. Chaque modification, aussi infime fût-elle, affectait une myriade de paramètres du mécha. C’était un travail délicat, qui exigeait une connaissance approfondie et complète de la conception des méchas pour jongler avec tous les compromis nécessaires.
Ketis ne possédait pas encore un savoir aussi étendu ni aussi profond. Elle ne pouvait donc que l’assister, en supervisant les simulations et autres tâches du même genre.
Le travail d’optimisation ressemblait à la résolution d’énigmes. Il existait d’innombrables façons de résoudre chaque problème, mais seules quelques-unes permettaient réellement d’améliorer le projet.
Toute solution faisait apparaître un autre problème. Pour améliorer le projet, il fallait veiller à ce que le nouveau problème soit moins important ou moins grave que le précédent. Ves ne pouvait jamais parvenir à une solution parfaite, mais la conception du mécha gagnait au moins en performances.
Plus il optimisait le mécha, plus il lui devenait difficile de trouver des solutions apportant des améliorations nettes. Il avait l’impression de devoir se servir d’un microscope pour savoir si la mise en œuvre de ses solutions en valait la peine.
Malgré tout, au fil des jours, la conception du Messager transcendant gagnait en raffinement. Sa graine de conception faisait des merveilles à ce stade. Elle lui permettait de juger quelle était la meilleure solution à de nombreux problèmes sans recourir à des calculs et à des simulations chronophages.
Bien entendu, sa graine de conception ne l’aidait à trouver que des solutions auxquelles il aurait pu parvenir par lui-même.
Autrement dit, sa base de connaissances constituait le fondement de sa graine de conception. S’il n’avait pas suffisamment étudié un domaine particulier, sa graine avait très peu de matière sur laquelle s’appuyer. Elle partageait les mêmes biais que lui et ne pouvait jamais trouver de solution à partir de connaissances qui lui faisaient défaut.
« Ce n’est pas un concepteur automatique. »
Malgré tout, même si sa graine de conception ne pouvait pas tout automatiser à la perfection, le coup de pouce qu’elle lui apportait était idéal. Pour résoudre les problèmes particulièrement difficiles, il devait toujours se creuser la tête et effectuer quelques calculs manuels.
Sa graine de conception ne lui était utile que face à des problèmes plus simples, mais extrêmement fastidieux.
Dans l’ensemble, Ves s’était d’abord attendu à avoir besoin d’au moins deux semaines pour achever la deuxième version du projet.
Pourtant, au bout d’une semaine, il ne trouvait plus aucun problème à résoudre !
« C’était rapide, commenta Ketis lorsque Ves annonça qu’ils avaient achevé la deuxième version. Je me souviens que Mayra allait tout aussi vite quand elle optimisait ses projets. Vous autres, les Concepteurs compagnons, vous êtes surhumains dans ce domaine ! Je n’arrive même pas à suivre le rythme auquel tu résous les problèmes ! »
« Je reconnais que c’est pratique, mais ce n’est pas une panacée. Le travail le plus important, tu dois toujours le faire toi-même. Si tu veux en arriver là, veille à poursuivre tes études et à accumuler davantage de connaissances. »
« Je ne sais même pas combien de livres je devrais lire pour égaler tes connaissances. Comment se fait-il que tu en saches autant sans jamais passer beaucoup de temps à étudier ? » demanda-t-elle d’un air soupçonneux.
Ves se contenta de lui sourire d’un air malicieux. « J’apprends vite. »
« Tu parles ! Je sais que tu es doué pour ça, mais tu apprends beaucoup trop vite ! »
Il éluda ses questions du mieux qu’il put, mais les soupçons persistaient. Ketis travaillait aux côtés de Ves depuis des mois. Elle n’était pas aveugle aux bizarreries qui l’entouraient. Si elle ne cherchait pas à en savoir davantage, c’était peut-être uniquement parce qu’elles étaient toutes inoffensives.
Une fois la deuxième version du projet déclarée terminée, ils passèrent à la fabrication du mécha dans l’atelier. Ves avait déjà commandé plusieurs lots de matériaux, aussi purent-ils s’y mettre sans attendre.
Quelques jours plus tard, ils produisirent le deuxième prototype.
« Il n’a pas l’air très différent du premier.
— C’est justement le but, Ketis. Optimiser un mécha, c’est obtenir les meilleurs gains en changeant le moins de choses possible. Si les versions successives sont très différentes, c’est signe qu’on n’aurait pas dû s’arrêter à la première. Celui qui a décidé d’interrompre la conception si tôt a manqué de discernement. »
Ves insista encore et encore sur l’importance du discernement. Un bon jugement permettait non seulement de faire les meilleurs choix de conception, mais aussi de tirer tout le potentiel du mécha.
Chaque concepteur optimisait ses méchas à sa manière. Deux concepteurs travaillant sur la même version d’un projet produiraient des conceptions optimisées légèrement différentes.
Dans la plupart des cas, le concepteur doté du meilleur jugement obtenait les meilleures améliorations. Peu importait que l’autre disposât d’une base de connaissances plus vaste.
« Enrichir ta base de connaissances ne fait qu’élargir tes possibilités. Plus tu en sais, plus tu peux trouver des solutions avancées à des problèmes complexes, expliqua Ves à Ketis, qui semblait un peu lassée de se faire sermonner en permanence. Mais tout ce savoir ne servira à rien si tu ne fais pas preuve de discernement.
Apprendre à utiliser les connaissances que tu possèdes déjà est essentiel, et tu ne peux y parvenir qu’en concevant tes propres méchas. »
« J’ai compris, j’ai compris. Être une intello ne suffit pas. Il faut aussi avoir assez de jugeote pour compléter son intelligence. »
Elle comprenait l’importance des leçons, mais avait parfois l’impression qu’on la traitait comme une gamine.
« Que penses-tu du Messager transcendant, pour l’instant ? » demanda Ves.
« Il est déjà vraiment bien. À bien des égards, il est supérieur au Titan de l’Aurore, parce qu’il est tellement polyvalent. Mais il y a quelque chose de vraiment particulier dans ton dernier projet qui n’apparaît pas dans nos prototypes. »
« C’est lié à ma philosophie de conception. On ne peut ressentir sa véritable magie qu’une fois la conception achevée. Fais-moi confiance, le Messager transcendant sera à la hauteur de son nom quand les exemplaires terminés sortiront de la chaîne de production. »
Elle hocha la tête, comprenant, et n’ajouta rien. Elle savait qu’il ne servait à rien d’insister.
Au moment d’expédier le deuxième prototype pour les essais, Ves le remit aux professionnels employés par la Dynastie Curin.
Depuis le vol du premier prototype, les Curin avaient compris que le mécha conçu par Ves devait être exceptionnel. Ils avaient usé de leur influence et réussi à convaincre les Kronon de renforcer la sécurité autour des prototypes suivants.
Trois compagnies entières de méchas escortèrent le transport qui emmenait le prototype vers un terrain d’essai spécialisé, à une courte distance de Krent. Les Protecteurs de la Foi déployèrent tous les moyens à leur disposition pour empêcher qu’un incident similaire ne se reproduise.
Cette fois, Ves n’accompagna pas le prototype. Il faisait confiance au personnel du terrain d’essai pour savoir ce qu’il faisait et obtenir les données nécessaires afin de vérifier si son jugement était bon.
Un autre pilote de mécha d’élite au service de Calabast se porta volontaire pour tester le deuxième prototype. Quant au premier pilote d’essai, il se rendit en personne au complexe réservé aux invités afin de s’entretenir avec Ves en privé.
« Je suis désolé, monsieur Larkinson. Je n’ai pas réussi à empêcher les Vrais Croyants de voler votre mécha. »
Taon Melin avait beaucoup changé depuis leur dernière rencontre. Il avait l’air dévasté. Son assurance avait disparu, et les cernes sous ses yeux montraient qu’il ne dormait pas bien ces derniers temps.
« Je ne vous en veux pas, Taon. Vers la fin des essais de résistance, le prototype que vous pilotiez était déjà salement amoché. Face à l’intrusion soudaine de tant de méchas, il n’avait aucune chance de les repousser. Ce n’est pas un film d’action où un mécha héroïque endommagé triomphe souvent contre des forces largement supérieures. Les conditions n’étaient tout simplement pas réunies, à l’époque.
Nous ne pouvons que reprocher aux Vrais Croyants d’avoir choisi le bon moment. »
Des informateurs comme le directeur du terrain d’essai avaient aidé les Vrais Croyants à préparer leur plan. Les Protecteurs de la Foi avaient été pris complètement au dépourvu et n’avaient pas compris à temps le véritable objectif du raid. Taon n’avait rien pu faire pour les empêcher de repartir avec le prototype.
Il s’en voulait tout de même.
« J’ai beaucoup réfléchi à ma situation, et je crois qu’il vaut mieux que je démissionne de mon poste de pilote de mécha dans la garde d’honneur de la directrice Cecily. C’est un poste très prestigieux, mais je ne le mérite pas ! »
Ves fronça les sourcils. Si Taon se retirait, qui piloterait le Messager transcendant à sa place ? Il ne voulait pas déroger à son projet de concevoir un ensemble de six méchas. Ce pilote devait se reprendre !
« Ressaisis-toi, Taon ! Tu es un pilote d’élite, non ? Tu es encore jeune ! L’échec fait partie de la vie ! Je ne vois pas pourquoi tu restes bloqué sur ce qui s’est passé. Tu n’aurais pas pu faire mieux dans cette situation. »
« Ça ne change rien au fait que j’ai échoué ! Si le Grand Prophète me voyait maintenant, il secouerait la tête, déçu ! Je ne suis pas digne d’être pilote de mécha ! »
Ves s’alarma. Taon prenait son échec beaucoup trop à cœur !
Mais un autre phénomène se produisit à cet instant. Juste après que Taon eut mentionné le prophète, le fragment spirituel du Prophète Ylvaine s’agita.
Il semblait réagir à Taon. Alors que Ves se demandait ce que le fragment spirituel préparait, celui-ci jaillit soudain de son esprit !
Le fragment quitta son esprit si brusquement que Ves n’eut pas le temps d’en bloquer la fuite ! Il franchit les barrières passives de son esprit et pénétra aussitôt dans celui de Taon !
Le pilote de mécha d’élite kronon poussa un hoquet de surprise, révulsa les yeux et s’évanouit !