Chapitre 1 214
La différence était subtile, mais l’aura du prototype changea nettement lorsque Taon Melin s’interfaça avec lui pour la première fois.
D’après ses théories sur le Facteur X, Ves pensait que cela s’expliquait par une forte compatibilité entre le mécha et son pilote.
Comme le Facteur X du Messager transcendant était d’une pureté et d’une unidimensionnalité inhabituelles, les changements apportés au Facteur X par un pilote de mécha sautaient aux yeux.
Ves avait l’impression que l’intensité de Taon Melin se transmettait au mécha par le lien entre l’homme et la machine.
C’était comme si une goutte de couleur tombait dans un verre d’eau limpide. La nuance ajoutée au Facteur X du mécha héros résultait de la combinaison du mécha et de son pilote.
Tandis que le prototype, tout juste activé, enchaînait les mouvements de base afin de vérifier l’intégrité de son châssis et son amplitude de mouvement, Ves réfléchit aux implications de cette dernière observation.
En général, les pilotes de mécha ne manifestaient pas une grande concentration. Ils contribuaient très peu à l’expression du Facteur X de leur mécha.
À l’inverse, les méchas et leurs concepteurs manifestaient tous deux une spiritualité très puissante.
C’est pourquoi Ves avait toujours considéré ses conceptions de méchas comme un moyen d’imposer leur Facteur X à leurs pilotes.
D’après la théorie qu’il avait élaborée jusqu’ici, les pilotes de mécha devaient se conformer aux valeurs et aux principes que Ves avait insufflés au mécha par l’intermédiaire de son Facteur X. Plus leur ressemblance était grande, plus le Facteur X s’exprimait.
Un pilote calme et méthodique tirerait peu profit d’un mécha doté d’un Facteur X agressif et impulsif.
Les différences pouvaient être telles que l’inverse d’une synergie risquait de se produire. Le mécha et son pilote pouvaient se combattre mutuellement, nuisant ainsi aux performances réelles de la machine !
Si le mécha et son pilote étaient parfaitement en phase, le résultat serait optimal. Du moins, c’était ce que Ves avait toujours cru.
À présent, il n’en était plus aussi sûr. Activant discrètement sa vision spirituelle, il observa les changements du Facteur X du prototype, fasciné par les possibilités qui s’ouvraient dans son esprit.
L’influence de Taon Melin sur le Facteur X du prototype était infime, en raison de sa spiritualité terne et négligeable.
Mais qu’en serait-il si le pilote était plus puissant ? S’il était candidat expert ou pilote expert ? Avec une force spirituelle supérieure, le pilote de mécha aurait son mot à dire dans l’expression du Facteur X !
Cette découverte signifiait que Ves pouvait obtenir des effets différents avec ses méchas dès lors qu’ils étaient pilotés par des pilotes de rang supérieur.
Chaque Facteur X muterait et prendrait une orientation différente en fonction des traits propres au pilote. Ainsi, chaque mécha s’écarterait du modèle initial de sa conception pour devenir quelque chose de nouveau et d’unique !
« La compatibilité totale n’est pas la seule solution », murmura Ves pour lui-même.
Il avait longtemps cru que le Facteur X ne pouvait atteindre son plein potentiel que si le mécha, son pilote et son concepteur étaient en parfaite harmonie.
La résonance complète qu’il avait observée auparavant dans l’esprit d’Eloise Pelican n’avait fait que renforcer sa conviction.
S’il parvenait à concevoir un mécha qui réalise l’unité entre l’homme et la machine, Ves en éprouverait une satisfaction sans précédent !
Mais que se passerait-il en l’absence d’une parfaite harmonie ? Et si les convictions et les principes du mécha, de son pilote et de son concepteur différaient quelque peu ?
Une autre forme de résonance pourrait alors se produire, fondée sur la synergie plutôt que sur l’unité.
Ves échafauda une hypothèse audacieuse. Si le mécha, son pilote et son concepteur amplifiaient mutuellement leurs forces, une puissance supérieure à celle d’une résonance complète pourrait se manifester !
Mais même si cette résonance synergique — ou quel que soit le nom qu’il lui donnerait — n’existait pas, les changements que les pilotes apportaient au Facteur X lui ouvraient déjà de nombreuses perspectives. À présent qu’il savait qu’un tel effet était possible, il pourrait l’expérimenter et en découvrir les avantages lorsqu’il concevrait un mécha expert.
En somme, la principale leçon qu’il avait apprise ce jour-là était qu’il existait plusieurs voies vers la grandeur !
Les jours suivants lui confirmèrent cette leçon. Le prototype enchaîna les épreuves, irradiant une aura qui mêlait une foi absolue à une qualité que Ves ne pouvait décrire que comme du zèle.
Taon Melin était un pilote de mécha qui non seulement affichait une foi profonde, mais se montrait aussi très enthousiaste à l’idée de la répandre par le biais de son pilotage.
« On dirait qu’il incarne parfaitement la vertu du zèle. »
Pour son projet de conception actuel, Ves ne comptait pas approfondir davantage la question. Dès que le fragment spirituel d’Ylvaine deviendrait l’esprit de conception du Messager transcendant, la spiritualité du mécha réduirait forcément l’influence exercée par les pilotes de mécha d’élite de Kronon sur le Facteur X.
Face à un tel écart de force spirituelle, ces différences ne comptaient pas. Mieux valait que Ves privilégie la compatibilité plutôt que la synergie.
« Le Messager transcendant est conçu pour incarner les différentes facettes de la foi du Prophète Ylvaine. Dans cette dynamique, le pilote de mécha joue le rôle d’un réceptacle consentant. »
Taon s’habituait de plus en plus aux subtilités du prototype. Ses hésitations s’estompaient et sa détermination s’affermissait. Il pilotait le mécha avec assurance au fil des différentes épreuves.
Du tir sur des cibles factices projetées à l’aide de son carabine balistique aux échanges contre un mécha d’entraînement avec son sabre lourd, le Messager transcendant combattit avec zèle et enthousiasme sous le contrôle de Taon !
« Quel mécha inspirant ! » soupira le directeur du terrain d’essai. « J’ai vu beaucoup de méchas ylvainiens au fil des ans. Certains ont presque réussi à être aussi impressionnants que le vôtre, mais je suis vraiment étonné qu’un étranger puisse accomplir une telle prouesse. Quel est votre secret ? »
Ves sourit poliment tout en gardant un œil sur les relevés de télémétrie du mécha. « C’est simple. Je sais concevoir des méchas qui marquent profondément les esprits. C’est l’une des raisons pour lesquelles Madame Cecily Curin m’a chargé de concevoir ses méchas de cérémonie destinés à sa garde personnelle. »
« Pourtant, vous n’êtes pas un fidèle de la Foi Ylvainienne. Comment pouvez-vous concevoir un mécha qui semble plus pieux que ceux de nos concepteurs locaux ? »
« Je ne suis pas croyant, mais j’ai pris le temps de découvrir votre foi. J’ai étudié vos Écritures et me suis familiarisé avec ses croyances fondamentales. J’ai appris à respecter profondément votre foi et j’ai laissé ce respect imprégner mon travail. »
Le directeur fronça les sourcils, percevant la sous-entendu dissimulé dans cette réponse. « Il est assez étrange que votre respect soit plus profond que notre foi sincère. »
« Je ne cherche pas à minimiser la piété des concepteurs de méchas ylvainiens. De plus, d’après les préceptes de votre foi, tout le monde est ylvainien, n’est-ce pas ? Qu’on soit athée ou adepte d’une autre religion, nous sommes tous destinés à nous retrouver comme frères et sœurs au Temps de l’Ascension.
Les citoyens du Protectorat semblent obsédés par l’idée de se distinguer des étrangers. Mais est-ce vraiment la volonté d’Ylvaine ? »
Les propos de Ves plongèrent le directeur et tous les Ylvainiens qui avaient pu les entendre dans une profonde introspection.
Dans la République Lumineuse, Ves avait grandi dans une culture attachée aux idéaux de l’État, mais qui ouvrait aussi ses portes aux autres, à condition qu’ils ne soient pas vesiens. Même si nombre de leurs voisins étaient de drôles d’individus, ils avaient tout de même appris à se montrer un peu tolérants s’ils voulaient commercer avec leurs partenaires les plus proches.
Lors de sa première visite dans la République de Reinald, il avait découvert ce que signifiait vivre dans un État poussant l’ouverture et la tolérance envers les étrangers à l’extrême. Les Reinaldais attiraient avec enthousiasme autant de touristes et de visiteurs que possible pour leur soutirer leur argent.
Contrairement aux États pleinement intégrés à la communauté galactique, le Protectorat d’Ylvain avait fait le choix inverse. Il avait fermé ses frontières et restreint la circulation des marchandises et des personnes.
Au départ, cette politique avait de bonnes raisons d’être. Lors de la fondation de l’État, les Ylvainiens étaient des réfugiés vaincus qui avaient terriblement souffert aux mains des non-croyants. Ils avaient besoin de temps pour se remettre et panser leurs blessures.
Pourtant, même après leur rétablissement, les Ylvainiens s’étaient tellement habitués à s’isoler du reste du secteur stellaire qu’ils avaient continué à se couper du monde.
Le conflit de fond entre réformateurs et traditionalistes portait sur ce qui convenait le mieux au Protectorat.
Le Protectorat d’Ylvain devait-il s’en tenir à ses vieilles habitudes et risquer de prendre encore plus de retard sur les tendances dominantes ?
L’État devait-il accueillir les influences étrangères, au risque de voir sa ferveur religieuse se diluer ?
Les réformateurs estimaient que cette dernière option servait mieux les Ylvainiens.
Le directeur du terrain d’essai travaillait pour la Dynastie Curin ; il aurait donc dû partager les mêmes idéaux.
Pourtant, il semblait toujours mal à l’aise à l’idée que Ves puisse faire de l’ombre à leurs concepteurs de méchas nationaux.
« Si le respect suffit à exprimer notre foi, à quoi bon être pieux ? » demanda-t-il avec hésitation.
« Je crois que le Prophète Ylvaine a dit un jour que la foi n’était pas une compétition », répondit Ves en citant l’un de ses préceptes consignés dans les Écritures. « Nous sommes tous liés, quelles que soient nos croyances. Les récompenses de la piété ne sont pas immédiates ; elles ne nous seront accordées que plus tard. »
Le fragment spirituel dans son esprit vibra en signe d’approbation.
Au début, le prophète s’était montré plutôt tolérant envers les autres religions. S’il avait pris soin d’affirmer qu’elles finiraient toutes par se fondre dans la sienne, il n’avait jamais forcé qui que ce soit à se convertir. L’intolérance croissante des Ylvainiens envers les non-croyants était une conséquence inévitable de l’expansion fulgurante de leur foi.
« La croyance garde toute sa valeur. Il n’est peut-être pas nécessaire qu’elle se reflète dans les méchas. »
« C’est leur fonction première qui l’explique, répondit Ves. Les méchas sont conçus pour combattre. Ce sont avant tout des machines de guerre, pas des autels dédiés à la foi. Voilà pourquoi la plupart d’entre eux ont l’air fades et génériques, malgré toutes les références à votre foi que vos concepteurs nationaux ont intégrées à leurs créations.
Si vous voulez inspirer les fidèles et convertir les non-initiés, mieux vaut bâtir une église qu’un mécha. »
Ketis prit la parole depuis le côté. « Je ne suis pas d’accord, Ves. Les méchas peuvent tout à fait convertir beaucoup de gens. J’ai vu ça se produire de nombreuses fois, là où je vivais avant. J’ai vu des méchas pilotés par des adeptes de sectes envahir des colonies et obliger les villageois à adopter leurs croyances sous la menace de leurs armes.
Crois-moi, quand un mécha gigantesque braque son énorme fusil sur toi, tu te mets à supplier et à pleurer pour qu’on te convertisse ! »
« Quelle barbarie ! » s’indigna le directeur. « Nous ne ferions jamais une chose pareille ! »
« Vraiment ? »
Elle avait raison de se montrer sceptique. D’après ce que Ves avait lu sur l’histoire de la Foi Ylvainienne, les croyants avaient jadis été assez belliqueux dans leur volonté de répandre leurs convictions. Leurs tentatives pour étendre leur foi étaient devenues toujours plus violentes et débridées.
C’était aussi pour cette raison que les États menacés par cette expansion avaient agi vite et sans hésiter pour assassiner le Prophète Ylvaine et anéantir toute sa dynastie.
Bien entendu, Ves ne le dirait jamais à voix haute. Les Serviteurs de Ylvaine avaient veillé à effacer cette partie de l’histoire de leur foi.
« Je crois que l’essentiel, c’est que les méchas sont des outils conçus pour des usages bien précis, dit Ves pour tenter d’atténuer la portée des propos de Ketis. Pour couper un steak, on a plus de chances d’y arriver avec un couteau qu’avec une fourchette. On peut toujours le couper avec une fourchette, mais ce n’est pas l’usage idéal de cet ustensile. »
« À moins d’appuyer ta fourchette contre le cou de quelqu’un qui tient un couteau, répliqua Ketis. Tu peux menacer l’autre personne pour qu’elle coupe le steak à ta place, ou simplement prendre le couteau. »
Ves et le directeur restèrent sans voix.