Chapitre 1 210
Le temps passa, et Ves et Ketis s’installèrent dans une routine paisible. Chaque jour, ils se rendaient à l’atelier de méchas et travaillaient sur le projet.
Si Ves devait estimer leur contribution respective à la conception du mécha, il dirait qu’il en avait pris en charge environ quatre-vingt-dix pour cent, contre seulement dix pour cent pour Ketis.
Ketis n’avait pas tant de responsabilités. Elle consacrait surtout ses efforts à la conception du lourd sabre, du bras armé et de la musculature artificielle. Elle participait aussi à la définition de la silhouette générale du mécha héroïque, afin qu’il puisse tirer le meilleur parti possible de sa puissance mécanique pour ses attaques au corps à corps.
Faute d’expérience et de connaissances, elle avançait bien plus lentement que Ves. Malgré cela, les nombreux conseils pratiques qu’elle apportait au projet grâce à sa maîtrise approfondie de l’escrime suffisaient à lui valoir le statut de conceptrice contributrice.
Le fait que Ves soit un compagnon ne signifiait pas qu’une novice comme Ketis ne pouvait jouer aucun rôle. Tout concepteur de méchas pouvait apporter une contribution précieuse, pour peu que sa spécialité couvre un domaine auquel Ves n’avait pas accordé beaucoup d’attention.
À ce stade, Ketis n’était pas en mesure d’exprimer sa philosophie de conception de façon remarquable. L’influence ténue qu’elle avait imprimée au Messager transcendant était si infime que Ves aurait dû utiliser un microscope spirituel pour la percevoir.
« Ça changera probablement avec le temps », marmonna-t-il.
Sa collaboration avec le professeur Ventag lui avait déjà montré le potentiel du travail avec des concepteurs de méchas plus accomplis. Tant que leurs philosophies de conception ne s’opposaient pas et ne se recoupaient pas, ils pouvaient se compléter, voire, dans certains cas, créer une véritable synergie !
Cela semblait particulièrement vrai lorsqu’une philosophie de conception englobait un seul aspect d’un mécha entier. Des concepteurs comme Ves possédaient un rare avantage : ils pouvaient collaborer avec presque tous leurs confrères.
La seule exception serait un concepteur de méchas spécialisé lui aussi dans le Facteur X et la spiritualité !
Bien sûr, ces questions relevaient de l’avenir. Pour l’instant, Ves prenait en charge l’essentiel du travail de conception du Messager transcendant.
« Concevoir un mécha héroïque, c’est entrer dans une tout autre dimension. »
Il avait déjà conçu des méchas héroïques, mais l’Ouroboros était une créature bien différente du Messager transcendant.
Non seulement il avait conçu l’Ouroboros en une journée à l’aide d’un système de conception automatique, mais il avait aussi largement exploité la haute technologie terrienne. N’importe quel mécha de première classe pouvait encore vaincre des centaines de Messagers transcendants sans même transpirer !
Après avoir goûté aux principes de conception terriens, Ves avait l’impression d’être retombé du paradis. Les composants de méchas haut de gamme de troisième classe qu’il avait sélectionnés étaient peut-être très estimés dans la République Lumineuse et le Protectorat d’Ylvain, mais ils ne valaient pas mieux que des déchets dans un super-État de premier plan !
Chaque composant était au moins trois fois plus volumineux, mais ses performances étaient au moins dix, voire cent fois inférieures ! Cet écart considérable de puissance et de capacités ramenait brutalement Ves aux réalités de la conception de méchas de troisième classe.
Technologie inférieure, matériaux inférieurs, méthodes de fabrication inférieures, pilotes de méchas inférieurs et concepteurs inférieurs : tout cela donnait des méchas qui ressemblaient à des jouets comparés aux machines de guerre d’élite de la Confédération terrienne.
Il soupira. « Je souffre encore de jalousie technologique. »
Sa dernière expérience de Maîtrise lui avait beaucoup appris, mais repenser à toutes les technologies avancées qu’il avait découvertes ne faisait qu’attiser cette jalousie.
Comme après son retour du Starlight Megalodon, Ves devait réajuster son état d’esprit et oublier la plupart des merveilles technologiques auxquelles il avait été exposé. Il lui fallait lâcher prise pour se libérer de l’influence toxique de cette jalousie et se concentrer sur son objectif : faire du Messager transcendant le meilleur mécha héroïque qu’il pouvait concevoir à l’heure actuelle.
En se lançant dans la conception d’un mécha héroïque sans l’aide d’un système de conception automatique digne d’une triche, Ves découvrit par lui-même l’immense difficulté que représentait l’intégration de deux systèmes d’armement complètement différents dans un seul mécha.
Heureusement, son expérience passée dans la conception de chevaliers hybrides l’empêcha de perdre pied.
« La clé, pour les méchas dotés de plusieurs systèmes d’armement, c’est leur architecture interne. » Ves donna ces explications à Ketis dès le début. « Nous avons sélectionné beaucoup de bons composants, mais il sera difficile de les faire tenir dans une structure qui n’offre qu’un espace limité.
Une architecture interne bien conçue permet d’accueillir davantage de composants en utilisant le moins possible de conduits et de structures de soutien. »
La tâche se compliquait encore lorsqu’un mécha employait plusieurs systèmes. Ves se sentait à l’étroit dans le volume interne limité dont il disposait.
Comme si cela ne suffisait pas, il peinait aussi avec l’asymétrie inhérente à son mécha héroïque. Un mécha qui tenait un sabre dans un bras et un fusil balistique dans l’autre penchait forcément d’un côté.
Il devait régler ce problème de manière globale en concevant l’architecture interne de son mécha.
Pour résumer sa solution, il combattait l’asymétrie par l’asymétrie.
La masse était-elle trop concentrée du côté du sabre ? Dans ce cas, Ves n’avait qu’à placer davantage de structures lourdes du côté du fusil.
Si cela paraissait simple, les solutions concrètes étaient extrêmement complexes : Ves semblait jongler avec plus d’une centaine de paramètres en même temps !
S’il était encore apprenti, il doutait de pouvoir s’en tirer seul. Les calculs à effectuer et les compromis complexes, étroitement liés les uns aux autres, dépassaient ce qu’un simple mortel pouvait supporter.
« Heureusement que je ne suis plus limité par les capacités humaines. »
Ses facultés mentales surhumaines et son patrimoine génétique optimisé l’aidaient déjà à porter le fardeau qu’il s’imposait.
Mais l’influence de sa graine de conception, elle, était nouvelle. Ves savait déjà que sa présence améliorait globalement ses capacités de conception de méchas. Ce ne fut qu’en travaillant sans système de conception automatique qu’il en comprit le potentiel.
Sa graine de conception agissait à certains égards comme un système de conception automatique interne. Elle accélérait ses calculs, lui fournissait régulièrement des raccourcis heuristiques et affinait son intuition en matière de conception de méchas.
Elle n’était pas aussi performante qu’un système de conception automatique, mais Ves n’avait pas l’impression qu’elle lui venait de l’extérieur. Cette graine venait de lui et avait toujours entretenu un lien étroit avec son esprit.
La meilleure façon de voir les choses était peut-être de considérer la graine de conception comme une part considérable de sa Spiritualité, qui s’était spécialisée dans la conception de méchas.
Si ses effets n’égalaient pas encore ceux du système de conception automatique qu’il avait utilisé, leur portée était incroyablement vaste. Ils renforçaient de nombreux processus, dont certains étaient très flous et ésotériques.
Quelle que soit l’attention avec laquelle Ves observait le fonctionnement de sa graine de conception, il ne croyait jamais en avoir percé tous les secrets.
Ves se gratta le menton. « C’est plus qu’un système de conception automatique interne. »
Sa prochaine visite au siège sectoriel de l’AM pourrait peut-être l’éclairer sur la question. Ves doutait que l’AM ignore l’existence de la graine de conception, même si elle ne pouvait en observer le fonctionnement qu’indirectement.
« Quoi qu’il se passe exactement, une chose est sûre : ça m’aide pour mon travail de conception manuel ! »
Difficile d’estimer l’ampleur de cette aide, mais Ves évaluait grossièrement que sa productivité effective avait presque doublé. Il abattait deux fois plus de travail qu’avant sa progression !
Toutes ses craintes de ne pas terminer sa conception à temps s’évanouirent. La vitesse à laquelle il démêlait les différents problèmes de conception ne cessait de le stupéfier. Elle lui rappelait l’époque où il avait conçu l’Ouroboros avec l’aide du système de conception automatique d’Axelar.
Une idée lui traversa l’esprit. « Peut-être… que le système de conception automatique a été modelé sur la graine de conception. »
Cette hypothèse était plutôt inquiétante. Si elle était juste, quelqu’un voulait imiter le fonctionnement d’une graine de conception !
L’objectif ultime du développement de systèmes de conception automatique était d’automatiser le travail qu’effectuaient actuellement les concepteurs de méchas de haut rang !
Cette perspective menaçait énormément sa profession, mais Ves se contenta de ricaner. Grâce à sa compréhension approfondie du lien entre spiritualité et conception de méchas, aucun système artificiel ne pourrait jamais reproduire toutes les fonctions d’une graine de conception.
Pour l’instant, les concepteurs de méchas pouvaient respirer tranquilles.
Il reporta son attention sur le Messager transcendant et poursuivit sa conception selon sa vision.
Le fragment spirituel d’Ylvaine jouait lui aussi un rôle important dans ses choix de conception. Il devenait de plus en plus intelligent avec le temps. Au départ, il ne connaissait rien aux méchas, mais Ves remarqua qu’à force de l’observer travailler, il avait fini par bien comprendre ce qu’ils représentaient.
Le fragment ne l’aidait pas à améliorer son travail comme le faisait sa graine de conception, mais il lui apportait parfois des conseils sur l’apparence et l’allure du mécha.
Il joua un rôle particulièrement important lorsque Ves acheva la structure générale de l’extérieur de son mécha héroïque et commença à lui donner une touche ylvainienne.
« Les Ylvainiens adorent transformer leurs méchas en forteresses mobiles de la foi. »
Cela ne signifiait pas qu’ils voulaient en faire des églises ambulantes. Après avoir perpétué cette coutume pendant plusieurs siècles, ils avaient imaginé différentes façons d’exprimer leur foi à travers leurs méchas.
Pour son mécha héroïque, Ves décida de rester relativement sobre et opta pour l’apparence d’un paladin sacré. Il destinait ces méchas héroïques à servir de gardes du corps cérémoniels. Ils devaient en imposer et sembler capables, afin que leur seule présence dissuade toute menace avant même qu’elle ne se manifeste.
« Ils doivent aussi attirer les regards de façon à rehausser le prestige de Madame Cecily. »
Les priorités étaient complexes. Pourtant, grâce au fragment spirituel d’Ylvaine, Ves parvint à donner au Messager transcendant l’apparence d’un mécha investi d’une mission sacrée : protéger sa protégée tout en répandant l’Évangile d’Ylvaine.
« Il ressemble vraiment à un guerrier sacré. » Ves sourit, satisfait.
Il ajouta quelques détails visuels distinctifs au projet. D’abord, il drapa un tabard blanc sur le torse du Messager transcendant. Cet ajout purement esthétique rappelait fortement les anciens ordres de chevalerie de la Vieille Terre.
Le tissu était constitué d’un matériau composite sophistiqué, extrêmement résistant à la saleté et à l’usure quotidienne.
« Bon, s’il est abîmé d’une façon ou d’une autre, il suffira de le remplacer par un autre. » Ves haussa les épaules.
Il représenta plusieurs sceaux et armoiries sur le devant du tabard blanc. Le sceau principal représentait le Prophète Ylvaine, tandis que les armoiries symbolisaient les Protecteurs de la Foi et Madame Cecily Curin.
Une fois la conception visuelle achevée, Ves recula d’un pas et contempla le résultat. « J’ai l’impression qu’il manque quelque chose. »
Il trouva après un bref instant de réflexion. « J’ai oublié le générateur de particules ! »
Ves ajouta rapidement le Générateur de particules de secours au projet. C’était le seul composant sous licence qu’il utilisait sans l’avoir emprunté aux Ylvainiens.
Pour renforcer le caractère sacré du Messager transcendant sans en faire trop, Ves décida de placer de minuscules modules sur toute la structure du mécha. De la plante des pieds jusqu’au sommet du crâne, le mécha était constellé de petits Générateurs de particules de secours qui n’occupaient presque pas d’espace.
Une fois activés, ils enveloppaient toute sa structure de particules blanches et lumineuses, donnant l’impression qu’une aura de pure sainteté les entourait.
Avec les autres éléments de sa conception visuelle, le Messager transcendant exprimait la foi avec plus d’éclat que la grande majorité des méchas ylvainiens du marché !
« C’est pratiquement une œuvre d’art ! »