Chapitre 1 208
Les fragments spirituels avaient une grande valeur et étaient extrêmement difficiles à obtenir. Pour mettre la main sur celui de Ylvaine, Ves avait dû non seulement voler une relique d’une grande importance culturelle, mais aussi exécuter plusieurs techniques spirituelles dangereuses.
Il n’avait aucune envie de revivre cette expérience chaque fois qu’il concevrait un mécha ylvainien ou adapterait ses autres modèles au marché local.
Il se demanda s’il ne devrait pas transformer le fragment spirituel de Ylvaine en esprit de conception commun. Ce serait formidable s’il pouvait englober tous les méchas que son entreprise vendrait sur le marché des méchas du Protectorat d’Ylvain.
Sa compréhension de la spiritualité était trop superficielle pour qu’il connaisse la réponse, mais il prit sérieusement cette idée en considération. Pouvoir partager un seul esprit de conception entre plusieurs modèles était bien trop pratique pour qu’il l’ignore.
Bien sûr, cela ne signifiait pas qu’il comptait se montrer paresseux et réutiliser constamment ses anciens esprits de conception. Il voulait simplement recourir à cette solution lorsque les coûts l’emportaient sur les bénéfices.
Le cas où la LMC adapterait ses futurs modèles de méchas au marché des méchas du Protectorat d’Ylvain entrait sans aucun doute dans cette catégorie.
S’il ne pouvait pas mettre en place une solution de ce genre, que pouvait-il faire d’autre ? Il doutait qu’il soit facile de voler une autre relique, surtout si elle avait appartenu au Prophète Ylvaine. Un premier vol avait déjà alarmé le Protectorat d’Ylvain. Un autre rendrait probablement les Ylvainiens fous de rage !
« Ce n’est qu’un emballage de sachet nutritif, marmonna-t-il. Qu’est-ce que ça peut faire ? »
Le fragment spirituel de Ylvaine émit une onde de désapprobation.
« Pff. »
Depuis qu’il s’était installé dans son esprit et avait évolué, le fragment avait commencé à prêter attention aux agissements de Ves. Chaque fois qu’il faisait quelque chose qui dénigrait les Ylvainiens ou leur foi, le fragment émettait une pulsation de désapprobation.
« C’est comme si je vivais avec un prêtre dans ma tête. »
En fait, c’était pire que ça ! Héberger un vestige du fondateur de la Foi Ylvainienne devait être le rêve de la plupart des Ylvainiens, mais Ves détestait cette expérience !
Plus d’une fois, il s’était demandé s’il ne devrait pas fabriquer un mécha miniature ou quelque chose du genre pour y loger temporairement le fragment.
Mais s’il faisait cela, l’objet risquait de se faire voler. Peut-être que ses gardes ylvainiens confisqueraient la miniature, parce qu’ils y percevraient d’une manière ou d’une autre un caractère sacré.
Au moins, héberger le fragment dans son esprit lui permettait de dissimuler l’essentiel de son aura et de le garder à portée de main s’il voulait un jour s’échapper.
« Tu n’iras nulle part. »
Une autre raison le poussait à conserver le fragment dans son esprit. Il espérait nouer des liens avec lui au fil de leurs interactions.
Bien qu’ils eussent des croyances et des visions de la vie très différentes, Ves espérait gagner son respect. Tant que le fragment l’apprécierait, il serait bien plus susceptible de se prêter à ce qu’il lui réservait pour l’avenir.
Car Ves voulait le réutiliser pour d’autres méchas et d’autres modèles conçus pour les Ylvainiens.
Au départ, il avait prévu de s’en servir pour son prochain mécha héroïque, mais pourquoi limiter son usage ? Le fragment était très puissant, mais aussi très polyvalent. Ves ne l’avait pas spécifiquement lié à un seul type de mécha ou à un seul modèle.
Sa principale force résidait dans sa pureté et sa foi absolue. Il n’offrait pas grand-chose d’autre. Cela le rendait particulièrement adapté à l’amélioration d’autres modèles de méchas dotés de leurs propres esprits de conception.
Tant qu’ils jouaient le jeu, l’esprit de conception de Ylvaine pourrait servir d’assaisonnement sacré à tous les plats qu’il préparerait pour les Ylvainiens.
« C’est la meilleure solution. »
Il était heureux de ne pas avoir rendu trop complexe l’image qu’il avait formée du Prophète Ylvaine. Il était également heureux de ne pas avoir utilisé la technique de la Division Triple pour tenter d’enfermer le fragment dans un type de mécha précis. Son universalité actuelle était essentielle s’il voulait concrétiser ses projets.
Lorsque Ves présenta soigneusement ses idées au fragment spirituel, celui-ci répondit par la confusion et la perplexité. Il ne comprenait pas ce que Ves voulait faire. Il ne connaissait presque rien aux méchas, puisque le Prophète Ylvaine n’avait pas vécu assez longtemps pour voir l’avènement de l’Âge des méchas.
« Peut-être que je dois présenter ma proposition autrement. »
Ves réfléchit à l’essence de la vie du Prophète Ylvaine. Cet homme croyait avoir reçu des révélations extraordinaires et estimait qu’il était de son devoir de les répandre. Ylvaine se définissait comme un messager désireux de transmettre son évangile au plus grand nombre !
Ses yeux s’illuminèrent. Le Prophète Ylvaine était déjà mort, mais le vestige de sa spiritualité pouvait reprendre cette mission !
« Réfléchis-y ! Plus tu engloberas de méchas, plus tu seras proche des fidèles de ton créateur ! »
Ves imagina un avenir où des millions de méchas produits par la LMC se répandraient sur le marché ylvainien. Chacun posséderait des caractéristiques qui lui seraient propres, mais tous partageraient un point commun.
Ils seraient tous reliés au même esprit de conception !
L’esprit de conception entrerait en contact avec davantage de fidèles ylvainiens, mais pourrait aussi étendre son influence dans tout le Protectorat d’Ylvain et au-delà !
« Plus tu seras lié à de méchas, plus tu pourras répandre ton message ! »
Ves ignorait si c’était seulement possible, mais la vision qu’il lui présentait était assez convaincante pour obtenir l’approbation du fragment spirituel !
À partir de ce moment, le fragment se montra un peu plus à l’aise dans sa situation. Tant que Ves tiendrait ses promesses, il pourrait poursuivre la mission de sa source.
Il continua néanmoins à porter un jugement sur Ves. Sa nature n’avait pas changé le moins du monde.
Ves ignora les pulsations d’approbation et de désapprobation incessantes, puis reporta son attention sur son travail. À ce stade, Ketis et lui avaient fait tout leur possible pour finaliser leur ébauche et leur vision de leur mécha héroïque.
Ils étaient prêts à passer à l’étape suivante du processus de conception et à choisir les pièces qui correspondraient le mieux à leur vision.
« Nous devrions nous rendre à l’atelier de méchas que Madame Cecily nous a réservé, dit-il. Même si les allers-retours sont assez risqués, il vaut bien mieux développer un modèle là-bas qu’à la maison. »
Ketis acquiesça. « Avant de partir, ne serait-il pas temps de donner un nom au modèle ? J’en ai assez de l’appeler “notre mécha héroïque” ou “notre mécha ylvainien”. »
« Tu as raison. Il est temps de lui trouver un nom. »
Ils se mirent tous deux à réfléchir. Le nom du mécha avait une importance particulière pour Ves, car il contribuait à orienter le regard du public.
Son modèle de mécha héroïque devait être une œuvre révolutionnaire, qui ouvrirait à la LMC les portes du marché des méchas du Protectorat d’Ylvain. Ves voulait prouver que même un non-croyant pouvait concevoir et produire un fantastique mécha ylvainien.
Affiner le fragment spirituel de Ylvaine était l’étape essentielle de son plan, et l’avoir menée à bien signifiait qu’il était en bonne voie de le concrétiser. Un bon nom renforcerait l’effet qu’il souhaitait obtenir.
« Le thème général du mécha s’articule autour du prophète que les Ylvainiens vénèrent, déclara Ves. Son Facteur X, mais aussi son apparence, reflètent son dévouement au Prophète Ylvaine. Nous devrions choisir un nom qui fait référence à lui, sans être grossier ni irrespectueux. »
Comme les six méchas héroïques qu’il comptait créer s’articuleraient autour des six vertus qu’il avait choisies, Ves voulait donner à ce modèle un nom qui refléterait cet ensemble.
Parmi toutes les inspirations auxquelles il aurait pu puiser, jamais il n’aurait cru que le fragment spirituel de Ylvaine lui en proposerait une !
Heureusement, le fragment fit preuve d’un certain discernement dans sa suggestion. Le prophète avait donné un grand nombre de noms au cours de sa vie.
« Appelons-le… le Messager transcendant. »
« Ça se tient, dit Ketis. »
Elle ne s’intéressait pas du tout à la Foi Ylvainienne et ne prêta guère attention au sens et au symbolisme du nom.
Pour Ves, c’était un nom particulièrement ingénieux et élégant pour le modèle qu’il comptait concevoir. Il ne correspondait pas tout à fait à son style de combat violent, fondé sur l’élan, mais sa signification convenait très bien à l’esprit de conception qu’il voulait lui donner.
Le Prophète Ylvaine ne se désignait certes pas souvent en public comme un messager, mais ce mot faisait bel et bien référence au prophète sans le nommer trop directement. En y faisant allusion de manière indirecte, Ves évitait de froisser les croyants les plus fervents et les plus extrêmes. Ils n’apprécieraient probablement pas qu’il « profane » le nom de leur prophète.
Appeler simplement le modèle « Messager » ne suffisait pas. Cela faisait trop générique et évoquait l’image d’un coursier d’un autre âge qui livrait des colis.
« Mon mécha n’est pas ce genre de messager. »
C’était pourquoi le fragment spirituel avait ajouté « transcendant » au nom. Ves avait l’impression que le fragment employait ce mot pour décrire sa propre existence remarquable.
À bien y réfléchir, le fragment spirituel était le prolongement vivant du prophète ! Il était apparemment devenu assez intelligent pour réfléchir à son existence et avait décidé que son état actuel correspondait à la définition d’une forme de vie transcendée !
Ves eut presque envie de vomir en comprenant cela. Se croyait-il immortel ou quelque chose comme ça ? Ce n’était qu’un vestige spirituel qui se prenait pour un dieu !
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Il secoua la tête. Décidément, Ylvaine était tout aussi délirant mort que vivant. Même un vestige du prophète croyait que ses prophéties s’étaient réalisées !
Maintenant qu’ils avaient choisi un nom pour leur mécha, ils sortirent pour la première fois depuis des semaines.
Les Protecteurs de la Foi et les Avatars du Mythe équipèrent leurs méchas et commencèrent à escorter la navette blindée dans laquelle Ves et Ketis avaient pris place.
Le convoi progressait lentement dans les rues presque désertes de Krent. La loi martiale persistante avait transformé la ville en ville fantôme ; la plupart des habitants s’étaient barricadés chez eux. En chemin, ils ne croisèrent que d’autres Protecteurs de la Foi et des véhicules gouvernementaux.
Ves prêta peu attention à la désolation qu’il avait causée. Il tourna plutôt le regard vers Lucky, qui se blottissait joyeusement contre Ketis.
« Hihihi ! Tu es vraiment adorable, Lucky ! Tu veux un autre bisou ? »
« Miaou ! »
Ketis embrassa la tête de Lucky, pour le plus grand plaisir du chat, et Ves commença à froncer les sourcils.
Il n’en pouvait plus. « Lucky, viens ici. Tu adores les câlins, non ? »
Le chat ne tint aucun compte de ses paroles et continua à se blottir dans les bras de Ketis. Tous deux semblaient passer un moment merveilleux, tandis que Ves restait à l’écart !
« Allez ! Tu ne m’as toujours pas pardonné ce que j’ai fait ? C’était une urgence ! »
Lucky tourna brièvement la tête vers Ves et lui lança un regard noir, tout en fouettant l’air de sa queue. Puis il se retourna vers Ketis et ferma les yeux de plaisir.
Ves comprit que son animal ne lui avait toujours pas pardonné !
« Lucky… gémit Ves. Tu me manques. »
« Miaou ! » renâcla Lucky, avant d’ignorer Ves jusqu’à la fin du trajet.
« Qu’est-ce que tu lui as fait, Ves ? » demanda Ketis, qui profitait ouvertement de l’affection de Lucky.
« Je lui ai donné quelque chose qu’il n’aimait pas. »
Elle eut un sourire en coin. « Waouh, pas étonnant que Lucky te déteste. Il tient plus à la nourriture qu’à tout le reste. Lui donner quelque chose qu’il ne veut pas manger, c’est presque de la maltraitance animale ! »
« Je ne maltraite pas les animaux ! »
Ves avait l’impression de vomir du sang. Même Ketis prenait le parti de Lucky !
« Tu sais, Lucky est un animal de compagnie formidable, remarqua-t-elle. Tu crois que je pourrais en avoir un moi aussi ? Je voudrais quelque chose d’aussi intelligent que Lucky. »
« Les animaux de compagnie mécaniques aussi intelligents que Lucky sont extrêmement rares, fit remarquer Ves. Tu ferais mieux de prendre un animal biologique génétiquement modifié pour être docile et intelligent. »
Les animaux mécaniques convenaient aux familles ordinaires, mais ils étaient trop vulnérables au piratage pour les gens qui avaient les moyens. Pour trouver un compagnon mécanique fiable, Ves devrait importer un animal d’un super-État de premier ordre, mais son prix serait exorbitant.
Ketis lui fit les yeux doux. « S’il te plaît, Ves. Je veux vraiment mon propre animal ! Tu ne pourrais pas m’en offrir un pour mon anniversaire ? »
« Je vais y réfléchir », promit-il.