Chapitre 1 196
Ses expériences précédentes l’avaient tellement épuisé qu’il alla rapidement se coucher et dormit douze heures d’affilée. Il ne retrouva son énergie que le lendemain.
Ves fut soulagé de se sentir de nouveau en pleine forme après cette longue nuit. « Si c’est le prix à payer pour pratiquer ces techniques, alors ça vaut largement le coup ! »
La seule chose qui le préoccupait, c’était de n’avoir travaillé que sur des reliques mineures la veille. S’il voulait en faire autant avec une relique plus précieuse, il lui faudrait peut-être dormir une semaine entière avant de se remettre de l’épreuve !
« Ça en vaut la peine, tant que je finis par récupérer. »
Ce qu’il avait retiré de cette expérience dépassait de loin le prix à payer. Il le devait en grande partie à sa forte spiritualité !
Bien qu’il se fût déjà débarrassé des reliques, il se souvenait encore des sensations éprouvées. La médaille commémorative, en particulier, avait retenu son attention. Après toutes ces transformations, le sentiment initial qu’elle renfermait s’était renforcé au point d’atteindre le seuil nécessaire pour qu’il en fasse un fragment spirituel.
Malheureusement, Ves n’avait aucun usage d’un tel fragment spirituel. Le Grand Martyr n’était pas un personnage belliqueux ; incorporer son fragment spirituel à un mécha conçu pour le combat aurait donc été une mauvaise idée.
Ves aurait peut-être pu l’utiliser s’il avait voulu concevoir un mécha d’apparat, industriel ou agricole. Mais il n’avait pas le temps de s’en occuper pour le moment, et dut donc laisser tomber.
Pendant toute la matinée, Ves récapitula ses résultats. Il avait développé tant de nouvelles techniques d’un seul coup qu’il ressentait le besoin de leur donner une structure.
À sa connaissance, il avait mis au point six applications de la spiritualité qui pourraient devenir des outils de prédilection dans sa panoplie.
Ses Sens spirituels formaient la base de tout ce qu’il pouvait faire avec sa spiritualité. S’il ne pouvait pas sentir, percevoir et observer ce qu’il faisait avec sa propre spiritualité, il ne serait jamais capable de pratiquer ses autres techniques ! Cette faculté lui conférait un avantage décisif, qui le plaçait très loin devant dans ce domaine ésotérique !
Une autre aptitude qu’il avait développée assez tôt était sa technique de Projection spirituelle. Projeter son énergie spirituelle sous la forme de tentacules ou d’autres figures lui permettait d’interagir avec d’autres entités spirituelles. En étendant sa spiritualité et en s’en servant comme d’un membre spirituel, il pouvait agir de manière proactive au lieu de rester simple observateur !
Une aptitude plus récente, mais d’une importance capitale, était sa technique de Renforcement spirituel. En utilisant son imagination pour créer une image, il n’obtenait qu’une chose creuse et sans vie. Mais en y insufflant un fragment spirituel ou sa propre énergie spirituelle, il pouvait lui donner vie et transformer une simple création de son imagination en quelque chose de plus tangible !
Sa technique de Renforcement spirituel était la clé pour doter ses conceptions de méchas d’un Facteur X plus puissant !
Plus il renforçait ses images, plus le Facteur X gagnait en puissance !
Son aptitude suivante était sa technique d’Exploration spirituelle. En envoyant son esprit hors de son propre esprit, il pouvait plonger dans le royaume imaginaire et en explorer les merveilles.
Le royaume imaginaire était presque entièrement vide et cerné d’une brume corrosive, mais Ves savait que bien d’autres dangers et trésors pouvaient s’y dissimuler. Pour l’heure, les risques étaient trop grands : il ne pouvait pas s’y aventurer à l’aveuglette. Il préférait donc laisser cette technique de côté, sauf s’il avait besoin de voler un fragment spirituel à quelqu’un.
Sa technique la plus incertaine était sa capacité à imiter la volonté d’un pilote expert. Elle n’avait pas la puissance de l’original, et Ves ignorait s’il était judicieux de s’y essayer.
« Je suis concepteur de méchas, pas pilote de mécha. »
Il lui restait ses deux aptitudes les plus récentes.
La première était ce qu’il appelait sa technique de Manipulation de l’empreinte spirituelle. Elle regroupait tout un ensemble de méthodes permettant de manipuler les empreintes spirituelles. Qu’il s’agisse de la sienne ou de celle d’un autre, il pouvait en effacer une ou favoriser son développement, à condition d’avoir assez de puissance et de maîtrise.
Cette dernière possibilité n’était envisageable qu’en recourant simultanément à une autre technique. Sa toute nouvelle Dissimulation spirituelle lui permettait de revêtir un déguisement spirituel capable de tromper d’autres entités spirituelles.
Ses déguisements imparfaits ne tromperaient rien de vivant et d’intelligent, mais ils suffisaient amplement à duper l’empreinte spirituelle d’une personne morte depuis plusieurs siècles !
Toutes ces techniques constituaient les outils qu’il avait mis au point pour atteindre ses objectifs. Elles se distinguaient tellement de ses compétences et sous-compétences liées à la conception de méchas qu’elles méritaient une panoplie spirituelle à part !
L’importance de cette panoplie spirituelle ne faisait aucun doute. Pour la première fois depuis qu’il avait adopté sa philosophie de conception, il s’était enfin constitué un ensemble élémentaire, mais complet, de tous les outils nécessaires pour exploiter sa spécialité abstruse !
Une immense satisfaction envahit son esprit et son âme, les revigorant tous deux. Même sa graine de conception palpita de plaisir !
« Pour un créateur, rien n’a plus de valeur que de posséder une panoplie complète ! »
S’il consignait un jour ses découvertes dans un manuel et le publiait, celui-ci deviendrait sans aucun doute un ouvrage fondateur de toute l’industrie des méchas ! En fait, il ouvrirait les yeux non seulement aux concepteurs de méchas, mais aussi aux pilotes et à tous les autres !
Bien sûr, il ne ferait jamais une chose aussi stupide !
« Pour l’instant, je vais devoir garder mes découvertes pour moi. Je n’ai rien à gagner à dévoiler mes techniques. »
Peut-être que cela changerait un jour. Une fois qu’il aurait gravi les échelons et acquis le pouvoir et le statut nécessaires pour se protéger, il n’aurait rien contre l’idée de contribuer à l’industrie des méchas, surtout s’il pouvait en tirer de belles récompenses.
« Mais ce ne sera pas pour tout de suite, je pense. »
Il lui faudrait probablement atteindre le rang de Maître concepteur de méchas ou de Concepteur stellaire avant d’en arriver là.
« Qu’est-ce qui te réjouit autant ? » demanda Ketis, qui caressait un Lucky d’humeur maussade.
Le chat s’était aussitôt éloigné de son maître après avoir été forcé d’avaler la médaille.
« J’ai progressé dans ma spécialité, répondit-il sans détour. Je ne voulait pas dissimuler sa satisfaction. — J’ai fait plusieurs percées qui devraient m’aider à concevoir de meilleurs méchas. »
« C’était quoi, déjà, ta spécialité ? »
« La Symbiose métaphysique homme-machine. »
Comme prévu, Ketis eut l’air complètement déconcertée. « Est-ce que je veux vraiment en savoir plus ? »
« Tout le monde n’a pas une spécialité simple, expliqua Ves. Et c’est quelque chose de personnel ; tu devrais donc faire attention à ce que tu révèles aux autres. Non seulement tu dévoilerais l’essence même de ton avantage concurrentiel, mais tu ferais aussi du tort à ceux qui ne sont pas assez mûrs pour connaître tes secrets. »
Elle accepta l’explication. Ves l’avait déjà mise en garde contre les conséquences d’un contact avec des connaissances dangereuses, susceptibles de menacer sa philosophie de conception.
« Alors, tu penses pouvoir faire du bon travail, maintenant ? »
Il hocha la tête. « Je suis sûr, maintenant, de pouvoir concevoir un mécha fantastique, à la hauteur du Titan de l’Aurore ! »
« Ce serait impressionnant ! » s’exclama-t-elle, stupéfaite.
Ketis avait probablement compris de travers et croyait que Ves doutait de pouvoir égaler le Titan de l’Aurore parce qu’il ne collaborait pas avec un concepteur senior cette fois-ci. Ves ne prit pas la peine de corriger son erreur. Moins elle en savait, moins il risquait d’être découvert.
Ce que Ves prévoyait de faire serait extrêmement dangereux. Mais s’il parvenait à ses fins, sa conception de mécha ne manquerait pas d’éblouir les Ylvainiens !
Après avoir terminé son petit-déjeuner et sa routine matinale, il fit appeler Leon. Celui-ci se trouvait souvent dans le complexe réservé aux invités afin d’assurer la liaison pour Madame Cecily.
« Vous m’avez fait appeler, monsieur Larkinson ? »
« Oui. » Ves acquiesça avec calme. « J’effectue des recherches sur la culture ylvainienne. Lors de notre malheureuse visite à la Grande Église, j’ai remarqué que votre peuple accordait beaucoup de valeur aux reliques. Pourquoi donc ? »
Leon esquissa un sourire amer. « Ce sont les vestiges de figures majeures de la Foi Ylvainienne, qui nous ont quittés trop tôt. Nous honorons leur contribution et leurs sacrifices. La plupart des objets exposés dans l’église ne vous impressionneraient guère, en tant que laïc, mais nous, les Ylvainiens, croyons que ces reliques nous permettent d’entrer en contact avec les grandes figures de notre foi. »
« Je n’en avais jamais entendu parler. »
« Ce n’est pas vraiment un dogme officiel. C’est plutôt un espoir qu’autre chose. Les Serviteurs de Ylvaine sont assez partagés sur la question, car le Prophète Ylvaine n’en a jamais dit grand-chose. La plupart des croyants n’y réfléchissent pas tant que ça. Mais dès qu’on leur présente une relique authentique du prophète ou de l’un de ses Disciples Martyrisés, ils ne manquent pas de lui rendre hommage ! »
« Kesseling VIII ne semble pas abriter beaucoup de reliques de valeur », remarqua Ves, qui essayait d’orienter la conversation dans une direction bien précise.
« C’est vrai. Le Système de Kesseling n’a pas autant d’importance stratégique que certains autres systèmes stellaires du Protectorat. Les Serviteurs de Ylvaine ne jugent pas utile d’y investir beaucoup de reliques. Les plus importantes passeraient presque inaperçues si on les plaçait dans le système de la capitale du Protectorat. »
« Ah ? Pouvez-vous me décrire la plus importante ? »
« Bien sûr. Comme vous le savez, les reliques associées au Prophète Ylvaine sont de loin les plus précieuses à nos yeux. Nous avons la chance d’avoir recueilli de nombreux objets que le prophète a touchés, mais les Serviteurs de Ylvaine en gardent la plupart sous clé. Ceux qu’ils exposent sont assez insignifiants. »
« Il y a une relique du prophète lui-même exposée sur cette planète ? »
« Oui. À ma connaissance, l’emballage d’un sachet nutritif jeté est exposé dans la grande cathédrale ! »
« L’emballage… d’un sachet nutritif ? »
Ves était loin d’être impressionné. Parmi tous les objets que les Serviteurs de Ylvaine auraient pu exposer, ils avaient choisi de vénérer de vulgaires déchets ?!
Il avait déjà eu entre les mains des emballages de sachets nutritifs jetés qui avaient appartenu au Grand Martyr, mais ceux-ci n’avaient rien de particulièrement remarquable !
Leon haussa les épaules. « Je sais que ça paraît étrange que la relique la plus importante de notre planète soit l’emballage d’un sachet nutritif. Mais c’est mieux que rien. La Dynastie Poxco ne veut pas exposer quoi que ce soit de plus précieux, d’autant que notre planète n’a pas beaucoup d’importance.
Même si cette relique n’a rien d’impressionnant, presque tous les Ylvainiens nés sur cette planète se sont rendus à la grande cathédrale pour rendre hommage à l’emballage du sachet nutritif ! C’est ce qui permet aux Ylvainiens d’ici de s’approcher le plus du prophète ! »
Ves se redressa en entendant cela. Même s’il méprisait ces quelques lambeaux d’emballage d’un repas à usage unique, le simple fait que le prophète en eût consommé le contenu suffisait aux Ylvainiens du coin pour le déifier ! Déchet ou non, l’accumulation spirituelle qu’il avait amassée au fil des siècles devait être prodigieuse !
Il paria que la quantité d’accumulation spirituelle dépasserait sans aucun doute celle de la médaille commémorative du Grand Martyr d’au moins un ordre de grandeur !
Ves ramena rapidement la conversation vers des sujets plus ordinaires, comme la préparation de l’atelier de méchas pour son usage. Mais il ne cessa jamais de penser à l’emballage du sachet nutritif du prophète.
S’il pouvait voler cet emballage et en extraire l’accumulation spirituelle, il pourrait peut-être en tirer un puissant fragment spirituel, lié sans l’ombre d’un doute au Prophète Ylvaine !
Ce qu’il pourrait faire avec un fragment spirituel aussi sacré ! Les Ylvainiens n’avaient probablement jamais eu affaire à quelque chose de semblable ! S’il l’incorporait à la conception de son prochain mécha héroïque, quel Ylvainien ne tomberait pas à genoux pour vénérer ses méchas ?
C’était brillant !