Chapitre 1 194
Ves avait déjà fait le premier pas vers la maîtrise des techniques révélées par le fragment spirituel de Qilanxo. S’il n’avait pas assisté de près au processus, il n’aurait pas su par où commencer !
« Et pas seulement ça : je n’aurais même pas su que quelque chose de pareil était possible ! »
On pouvait dire que ce qu’il avait vu en échangeant des points du système contre la Maîtrise du Chevalier Spatial I lui avait ouvert de nouveaux horizons. Il n’avait jamais imaginé qu’il serait possible de créer artificiellement un pilote expert !
Depuis, Ves avait toujours voulu reproduire le processus.
C’était plus facile à dire qu’à faire. Non seulement l’énergie spirituelle était plutôt difficile à obtenir, mais même s’il en avait à sa portée, sa maîtrise et sa puissance n’étaient que l’ombre de celles de Qilanxo.
Il n’avait commencé à reprendre confiance qu’en devenant compagnon. Sa Spiritualité n’était probablement pas aussi puissante que celle d’un Concepteur de méchas senior, mais il avait au moins fait quelques progrès.
Jusqu’ici, il avait vu juste. Après quelques tâtonnements, il était parvenu à effacer les empreintes spirituelles d’un nombre incalculable d’Ylvainiens !
Il n’avait rencontré que très peu de résistance. Chaque empreinte était faible, et Ves avait surtout pris soin de limiter la portée de ses interventions pour éviter de déborder et d’endommager quelque chose d’important.
« Si l’accumulation spirituelle ne contient qu’une seule empreinte, elle opposera probablement bien plus de résistance », marmonna Ves.
Il se rappela que le fragment spirituel de Qilanxo avait cédé une part considérable de sa propre énergie spirituelle afin de favoriser l’apothéose d’Eloise Pelican.
Ves n’avait pas encore expérimenté avec sa propre énergie spirituelle, mais il savait qu’il ne rencontrerait aucune résistance en effaçant sa propre empreinte spirituelle.
Il eut un sourire en coin. « C’est ma propre empreinte. Comment pourrais-je me résister à moi-même ? »
Le seul inconvénient, c’était que l’énergie spirituelle avait beaucoup de valeur ! Il ne s’était même pas encore entièrement remis de la perte subie en cédant une petite partie de sa propre énergie spirituelle pour donner de la force aux images qu’il avait créées pour Ouroboros !
Il tenait à son énergie spirituelle libre, d’autant qu’il n’en avait plus beaucoup à sa disposition depuis que sa graine de conception en avait absorbé une grande quantité.
Si l’apparition de sa graine de conception lui avait été d’un grand secours, elle avait aussi restreint ses possibilités.
« La progression passe par la spécialisation », supposa Ves. « Comme dans la conception de méchas, il y a toujours un compromis. Devenir meilleur dans un domaine signifie sacrifier de la polyvalence. »
Heureusement, son passage au rang de compagnon n’avait pas entravé sa capacité à manipuler l’énergie spirituelle. Il ne deviendrait probablement jamais un maestro dans ce domaine, mais la maîtrise et la puissance qu’il avait acquises suffisaient pour accomplir quelques opérations limitées.
Il se demanda si sa capacité à manipuler l’énergie spirituelle de cette manière allait se renforcer ou s’affaiblir avec le temps. Si sa polyvalence diminuait encore à mesure que sa graine de conception gagnait en puissance et se transformait, cela compromettrait ses projets futurs.
« À l’inverse, si ma graine de conception devient plus puissante, je dépendrai moins des sources extérieures. »
Il valait mieux pouvoir tout faire lui-même. S’il pillait l’énergie spirituelle de reliques précieuses, c’était parce qu’elles pouvaient améliorer sa capacité à concevoir des méchas.
Il reporta son attention sur la deuxième étape de son plan. Il savait qu’elle serait bien plus délicate que la première technique.
« Détruire est plus facile que créer. »
Certaines réflexions qui lui étaient venues en concevant Ouroboros lui étaient restées en tête. Destruction et création étaient les deux faces d’une même pièce, mais elles présentaient aussi de nombreuses différences.
Effacer l’empreinte spirituelle de quelqu’un d’autre s’apparentait à une destruction. Ves n’avait pas besoin de se creuser la tête pour trouver la technique : il lui suffisait de passer son doigt spirituel sur l’empreinte, comme pour la barbouiller.
En revanche, remplacer cette empreinte par une autre était un peu plus compliqué. Il ne pouvait pas appliquer sa Spiritualité à la va-vite en espérant créer quelque chose de nouveau sous la forme souhaitée.
Il devait trouver un moyen de répandre l’empreinte spirituelle du Martyr Gris dans la masse d’énergie sans propriétaire.
Il mit au point plusieurs approches.
La plus simple consistait à vérifier si les empreintes spirituelles du Martyr Gris pouvaient « contaminer » le vaste nuage d’énergie spirituelle sans propriétaire.
Une telle expérience permettrait aussi de tester la nature des empreintes spirituelles. Leur quantité était-elle fixe, ou pouvaient-elles se reproduire spontanément tant qu’il y avait assez de place ?
L’autre possibilité consistait à considérer la réplication de l’empreinte spirituelle de quelqu’un comme une production en série. À l’image d’une imprimante 3D qui tournerait jour et nuit, le seul moyen pour Ves de dupliquer massivement une empreinte spirituelle serait de s’appliquer consciemment à la copier, encore et encore.
Cette technique reposait sur l’hypothèse que Ves était capable d’imiter le fonctionnement d’une imprimante 3D.
Ves essaya de se rappeler ce qu’il avait observé à l’époque auprès du fragment spirituel de Qilanxo.
« La première étape consiste à effacer l’énergie spirituelle qu’il a librement cédée à Eloise Pelican. La deuxième consiste à mêler le vaste nuage d’énergie spirituelle sans propriétaire aux émotions intenses du pilote de mécha. »
Cette fois, Ves n’essayait pas de créer un candidat expert ou un pilote expert. Il n’avait pas accès à un Martyr Gris vivant, capable de lui fournir les pensées et les émotions nécessaires !
Il se retrouvait donc face à un problème qui l’empêchait de suivre aveuglément l’exemple de quelqu’un d’autre.
Il devait trouver sa propre solution.
« Bon, on ne sait jamais. »
Il commença par l’approche la plus simple, celle qu’il préférait de loin. S’il pouvait laisser l’empreinte spirituelle faire elle-même l’essentiel du travail, il n’aurait pas à dépenser trop d’énergie pour favoriser la contamination.
Espérant que cela fonctionnerait, Ves concentra son esprit et essaya plusieurs méthodes pour faire sortir l’empreinte spirituelle liée au sentiment d’origine et la pousser à contaminer le grand nuage d’énergie spirituelle juste à côté !
Une demi-heure frustrante s’écoula tandis que Ves tâtonnait maladroitement. Il lui arrivait souvent d’employer trop de force et d’endommager accidentellement la précieuse empreinte spirituelle.
« Je ne peux pas continuer comme ça. » Il soupira et interrompit ses efforts. « Il est évident que les empreintes spirituelles ne peuvent pas se propager seules. »
Il avait espéré que sa théorie de la contamination serait juste, car il aurait alors pu se contenter de superviser le processus.
Au lieu de cela, il semblait devoir intervenir plus activement.
Le seul problème, c’était que Ves ne savait pas par où commencer. Il ignorait de quoi était faite une empreinte spirituelle, et encore plus comment en reproduire une qui appartenait à quelqu’un d’autre.
« Ce serait plus facile avec ma propre empreinte », marmonna-t-il.
D’après ce qu’il avait vu à l’époque, une empreinte se formait sur l’énergie spirituelle après que celle-ci avait fusionné avec les pensées et les émotions d’une personne. C’était en somme une marque qui rattachait l’énergie spirituelle à l’origine de ces pensées et de ces émotions.
Ves y vit une piste.
« Les pensées et les émotions du Martyr Gris sont bien documentées. »
Bien qu’il ne se fût pas intéressé de près à la vie du Martyr Gris lors de sa visite à la Grande Église, il s’était fait une assez bonne idée de l’homme qu’il avait été.
« Si je reproduis certaines de ses pensées et de ses émotions, pourrais-je faire quelque chose de son empreinte ? » se demanda Ves.
Cela valait la peine d’essayer. Même en cas d’échec, il ne risquait au pire que de ruiner l’accumulation spirituelle d’une graine insignifiante. Il pourrait toujours tenter autre chose avec la médaille commémorative.
Après avoir vécu quelques semaines dans le Protectorat d’Ylvain, Ves comprenait mieux la Foi Ylvainienne que la plupart des citoyens de la République Lumineuse. Cela ne faisait pas de lui un érudit aussi averti qu’un fervent croyant ylvainien qui aurait mémorisé par cœur toutes les prédictions et paroles d’Ylvaine, mais il en comprenait au moins quelques croyances fondamentales.
« La croyance centrale de la Foi Ylvainienne, c’est la certitude que toute forme de vie transcendera sa condition mortelle pour accéder à la divinité ! »
C’était une hypothèse audacieuse et radicale. Cette croyance fondamentale avait tant d’implications et soulevait tant de problèmes que Ves ne savait même pas par où commencer.
« Pourtant, la plupart des Ylvainiens n’expriment pas le moindre doute. »
Un Lumineux comme Ves douterait constamment de la validité de cette croyance radicale et la remettrait en question. Un Ylvainien, lui, l’accepterait tout simplement comme une vérité. Tout au plus, certains détails pourraient varier selon la diversité des interprétations, mais la plupart des Ylvainiens adhéraient à l’interprétation la plus répandue, définie par le Martyr Gris lui-même !
Les choses en étaient facilitées pour Ves. Il connaissait les bases de la Foi Ylvainienne et savait que les croyances personnelles du Martyr Gris ne s’écartaient pas beaucoup de l’interprétation dominante.
La suite s’avéra un peu délicate. Pour lancer le processus de réplication, il devait fournir le combustible nécessaire sous la forme de ses propres pensées et émotions.
Mais il ne pouvait pas s’agir de ses propres pensées et émotions. Il ne voulait pas imprégner de sa propre essence l’accumulation spirituelle de la petite graine. À quoi bon concevoir un mécha ylvainien s’il portait l’aura d’un Lumineux laïc ?
Non. Il devait adopter un état d’esprit proche de celui du Martyr Gris. Il se remémora les leçons apprises lors de sa visite de l’aile du musée de la Grande Église.
« Le Martyr Gris était avant tout un enseignant. »
Cet homme n’avait rien d’un universitaire. Il avait grandi comme un citoyen ordinaire et n’avait rien accompli de remarquable avant que le prophète ne le convertisse, sur le tard.
Il avait endossé le rôle d’enseignant et d’interprète parce qu’il n’était pas capable de faire davantage.
« D’après les archives, le Martyr Gris était un homme curieux, qui cherchait sans cesse le sens caché des prédictions et des paroles du prophète. Il souhaitait aussi faire part de sa compréhension aux autres, afin de mieux saisir les intentions originelles du Prophète Ylvaine. »
Ves se construisit une image du Martyr Gris dans son esprit. Il reconstitua la personnalité d’origine de l’homme à partir des renseignements recueillis, en y ajoutant quelques suppositions personnelles.
L’image du Martyr Gris gagna peu à peu en richesse. Ce que faisait Ves n’était pas différent de la création d’une image destinée à définir le Facteur X de ses méchas !
La seule différence, cette fois, c’était qu’il n’allait pas utiliser son image sur un mécha.
Lorsqu’il eut terminé, l’image du Martyr Gris était riche, mais largement creuse et inconsistante. Pour l’instant, ce n’était qu’un produit de son imagination.
D’ordinaire, après avoir formé l’image, l’étape suivante consistait à lui insuffler la vie en lui transmettant de l’énergie spirituelle. Cette énergie provenait de lui-même ou d’un fragment spirituel récupéré quelque part.
Mais pas cette fois.
Ves formula une hypothèse audacieuse. Au lieu d’insuffler la vie à une image, que se passerait-il s’il faisait entrer l’image dans son propre esprit ? Pourrait-il l’« incarner » et en adopter la personnalité et les traits ?
« Ce serait comme mettre le masque de quelqu’un d’autre. »
Après quelques tâtonnements, il trouva comment mettre ses idées en pratique. Il amplifia l’image et tenta de la fusionner avec son propre esprit.
Rien de bouleversant ne se produisit au début. Il était encore occupé à intégrer l’image à son esprit, ce qui n’avait rien de facile, car celui-ci refusait de se laisser envahir par une personnalité étrangère !
Il dut abaisser ses défenses mentales et déployer beaucoup de force pour fusionner l’image avec son esprit. Malgré cela, le processus ne s’accomplit que progressivement et avec hésitation.
Au bout de vingt minutes, Ves remarqua que son état d’esprit avait considérablement changé. Lorsqu’il repensa à la Foi Ylvainienne, il fut surpris de ressentir aussitôt une profonde dévotion envers le prophète !
Il s’était hypnotisé pour devenir un fervent adepte de la Foi Ylvainienne !