Chapitre 1 193
Ves lança à Lucky le bouton sans valeur de son uniforme.
« Miaou ? »
« Mange-le. »
« Miaou ! »
« Qu’est-ce que tu veux dire, il a un goût infect ? Tu digères les exotiques les plus étranges ! Tu devrais pouvoir avaler un simple bouton d’uniforme sans problème ! »
« Miaou, miaou, miaou ! »
« Oui, je sais qu’il est fait de matériaux composites. Peu m’importe qu’il ait mauvais goût. Je dois me débarrasser de ce bouton sans laisser la moindre preuve derrière moi. »
Après avoir discuté encore un peu, Ves finit par forcer Lucky à avaler le bouton. Son chat poussa aussitôt un sifflement plaintif.
Le bouton avait un goût infect pour Lucky ! Son système digestif remarquable n’en tirait presque rien d’utile !
Ves secoua la tête devant son animal de compagnie ronchon. Il n’avait vraiment pas beaucoup d’options pour faire disparaître la preuve. Il ne faisait pas confiance aux conduits à déchets du complexe réservé aux invités : qui savait combien de capteurs enregistraient ce qu’il jetait ?
Si les Ylvainiens consultaient les enregistrements des conduits à déchets et découvraient que l’un des objets jetés par Ves était une de leurs reliques, il ne pourrait jamais fournir d’explication satisfaisante !
Heureusement, Lucky resta à ses côtés et couvrit toute la pièce de son champ de guerre électronique. Sous la protection de ce brouillage, Ves voulait traiter les autres reliques aussi vite que possible afin de s’en débarrasser sans tarder.
Plus il garderait la graine et le médaillon en sa possession, plus il risquait de se faire prendre la main dans le sac !
« Le meilleur moyen d’éviter de me faire prendre la main dans le sac, c’est d’avoir effacé toute trace avant le retour des autorités. »
Face à quelqu’un d’aussi perspicace et observateur que le grand inquisiteur Xefin Lin Poxco, Ves n’oserait jamais garder en sa possession les deux véritables reliques de la Grand Église du Martyr Gris. Si le grand inquisiteur se trouvait juste derrière la porte, il les fourrerait toutes les deux dans la gueule de Lucky sur-le-champ !
« Seulement deux échantillons, hein ? Ça va être difficile. »
Chacune de ces reliques lui offrait une précieuse occasion de vérifier ses dernières théories. Plus il mènerait d’expériences, plus il aurait de certitudes. Avec seulement deux essais, Ves devait réussir du premier coup !
« Je ne pourrai pas obtenir beaucoup d’autres reliques. Dès que les Serviteurs de Ylvaine s’apercevront qu’il en manque, ils renforceront sûrement la sécurité autour des autres ! »
Lucky pillait souvent les réserves de matériaux de la Pouponnière de méchas quand il avait envie d’un en-cas ; c’était donc un petit voleur plutôt doué. Mais cela ne signifiait pas qu’il pouvait s’introduire partout et dérober des objets de valeur en toute impunité !
À tout le moins, Lucky ne pouvait pas se rendre totalement invisible. Tout ce qui était gardé par des humains ou des entités organiques représentait un risque important.
« Je devrai garder ma prochaine occasion pour quelque chose qui en vaille vraiment la peine. »
Ves baissa les yeux sur les deux petits objets qu’il tenait dans ses mains. La graine ne contenait pas beaucoup d’accumulation spirituelle, aussi ne se sentirait-il pas mal s’il en abîmait la qualité spirituelle.
Le médaillon avait bien plus de valeur et renfermait une accumulation beaucoup plus importante. Il lui serait bien plus difficile de manipuler quelque chose d’aussi puissant.
« Dommage que je ne puisse pas les garder intacts une fois que j’en aurai fini avec eux. Ils sont bien trop compromettants pour que je les conserve. »
Même si ses expériences réussissaient, il ne voulait rien incorporer de lié au Martyr Gris dans son prochain concept de mécha.
« Mon mécha héroïque repose sur le concept d’un mécha à fort impact. Pourquoi l’associer à un vieux maître placide ? »
Le Facteur X de son mécha devait correspondre à sa vision. Associer un mécha agressif à un esprit de conception pacifique ne ferait que diminuer les qualités des deux. Au lieu d’une synergie, le résultat serait inférieur à la somme de ses parties !
« Ce serait extrêmement néfaste si différents aspects de ma conception ne cessaient de s’opposer ! »
Ves avait déjà une autre source en tête pour renforcer le Facteur X de son mécha. Mais il pouvait oublier son projet si ses expériences en cours ne portaient pas leurs fruits. Inutile d’aller plus loin dans ses réflexions si ses capacités ne suivaient pas ses ambitions !
Il posa le précieux médaillon et commença par la graine. S’il bloquait tous ses sens spirituels, elle ressemblait à une simple petite graine recouverte d’une substance conservatrice qui la protégeait des éléments extérieurs.
Rien ne distinguait particulièrement cette petite graine. Le Martyr Gris ne l’avait effleurée que très légèrement, ce qui n’avait pas favorisé l’accumulation spirituelle.
Ves avait observé une corrélation entre la force du sentiment originel et l’accumulation spirituelle qui s’était formée autour de lui. Si le premier était faible, la seconde n’avait guère de quoi croître.
« Et ce n’est qu’une graine insignifiante. Si elle n’était pas liée au Martyr Gris, elle ne vaudrait rien du tout ! »
Comment les fidèles ylvainiens pouvaient-ils ressentir de la révérence devant cette petite graine ? Même s’ils vouaient un véritable culte au Martyr Gris, une graine n’inspirait pas grande dévotion.
Et cela servait justement ses desseins. L’expérience qu’il avait en tête reposait surtout sur la finesse. Comme l’accumulation spirituelle était plus faible, Ves n’aurait pas besoin de fournir trop d’efforts pour effectuer ses modifications.
Ce serait différent s’il commençait par le médaillon. Son accumulation spirituelle plus forte l’obligerait non seulement à faire preuve de précision, mais aussi à déployer beaucoup de puissance. Essayer de faire les deux en même temps sans s’être entraîné représentait un défi énorme.
« Mieux vaut maîtriser la technique avant d’y mettre toute ma force. »
Sur cette pensée, il se concentra avec soin et fit parcourir la graine à ses sens spirituels.
Il ne détecta la présence d’aucune entité consciente ou vivante. L’énergie spirituelle enfermée dans la graine présentait quelques traces de vitalité, mais pas plus qu’une bactérie, sans doute. Elle n’opposait qu’une résistance instinctive minime à son intrusion omniprésente.
« Intéressant. Si l’accumulation spirituelle était plus forte, elle pourrait peut-être entraver mon intrusion. »
Son énergie spirituelle portait des marques remarquablement différentes, incompatibles avec les attributs associés à la Foi Ylvainienne.
Ves vénérait les méchas, tandis que les Ylvainiens vénéraient leur Prophète et ses prédictions. Forcément, ces dernières se sentiraient offensées par sa présence !
Il prit également en compte le contexte dans lequel la Foi Ylvainienne était apparue.
« Le Prophète Ylvaine a vécu au crépuscule de l’Âge de la Conquête. Même si quelques prototypes de méchas avaient déjà été conçus à l’époque, ils n’étaient pas encore largement répandus. C’était encore une époque dominée par les vaisseaux de guerre et les armes de destruction massive. »
Certaines prédictions du Prophète avaient un lien avec les circonstances de cette époque. Avant son assassinat, il avait presque rien dit sur les méchas, laissant ainsi de nombreuses lacunes dans la Foi Ylvainienne quand celle-ci adopta cette nouvelle technologie.
En fait, les détracteurs de la Foi Ylvainienne soulignaient cette lacune manifeste dans les prédictions du Prophète Ylvaine pour prouver qu’il était un charlatan.
Si le Prophète Ylvaine pouvait vraiment prédire l’avenir, pourquoi n’avait-il rien dit sur l’avènement de l’Âge des Méchas ?
« Il y a toujours une explication », marmonna Ves.
La réponse habituelle de la Foi Ylvainienne consistait à affirmer que le Prophète ne formulait que des prédictions pertinentes. Même si l’essor des méchas constituait un tournant historique majeur, il ne changeait pas l’essence de la Foi Ylvainienne.
Grâce à cette excuse, les Serviteurs de Ylvaine écartaient toutes les accusations selon lesquelles leur Prophète ne faisait que sortir des prédictions de son cul, en se fondant sur sa vision limitée de son époque !
Il reporta son attention sur la graine. Que le Prophète fût moins exceptionnel qu’il ne l’avait prétendu ou non, sa religion avait acquis une existence propre. Le Martyr Gris et bien d’autres Ylvainiens avaient développé une foi sincère en la Foi Ylvainienne.
« Même si tout repose sur des mensonges et des chimères, ça n’a plus d’importance. Une croyance reste une croyance. »
Depuis son arrivée au Protectorat d’Ylvain, Ves avait découvert qu’une foi puissante provoquait d’étranges interactions avec la spiritualité. Le service religieux à la Grande Église avait été un événement très marquant pour lui, car il avait senti la faible spiritualité de dizaines de milliers de personnes entrer en résonance sur une fréquence commune.
Ves avait réussi à déterminer certains des attributs liés à la Foi Ylvainienne, bien qu’il n’eût pas la sensibilité nécessaire pour en cerner la nature exacte. Peut-être que d’autres confessions partageaient ces mêmes attributs, tandis que certains étaient propres à chaque croyance.
Il était beaucoup plus facile d’identifier des empreintes que des attributs. Pour y parvenir, il devait comprendre la composition de l’énergie spirituelle à un niveau très profond.
On pouvait aussi décrire ces attributs comme des saveurs. Chacune avait une qualité différente : l’une était chaude, l’autre froide, une autre sucrée et une dernière épicée.
Toutes les saveurs ne convenaient pas à toutes les situations. Par exemple, si Ves voulait boire un café à l’ancienne, il ne le voulait pas salé !
Quant aux empreintes, Ves ne trouvait pas de meilleure comparaison que celle d’un parfum laissé sur l’énergie spirituelle. Chaque personne avait une odeur unique et, dès lors qu’il parvenait à associer une senteur à quelqu’un, il pouvait la reconnaître partout.
Odeur et saveur. Elles avaient beau être liées, elles restaient distinctes.
« Ce n’est qu’une métaphore pour m’aider à comprendre. Inutile de la prendre trop au sérieux. » Ves secoua la tête.
Pour l’instant, Ves ne comptait pas manipuler les saveurs. Il voulait simplement éliminer toutes les odeurs indésirables jusqu’à ce qu’il n’en reste qu’une, la plus agréable. Puis, il voulait renforcer cette senteur afin qu’elle procure la même stimulation.
C’était la méthode la plus simple qu’il avait trouvée pour obtenir ce qu’il voulait.
Il se rappela certaines des manipulations effectuées par le fragment spirituel de Qilanxo et tenta d’en reproduire les méthodes.
Le résultat… fut à la fois prometteur et décevant.
« On dirait que je manque de doigté. » Ves secoua la tête.
C’était comme essayer de fabriquer à la main un mécha miniature avec les membres d’une exobête. Il força trop au début. Maîtriser sa Spiritualité se révélait bien plus éprouvant qu’il ne l’avait cru !
Non seulement il avait du mal à contrôler sa force, mais sa précision était lamentable. Il avait l’impression d’être revenu à l’époque où sa mère lui avait tendu une tablette pour qu’il joue. Il se souvenait d’un jeu où il devait colorier avec les doigts l’image d’un mécha.
À l’époque, comme tout petit garçon, il débordait souvent des lignes avec ses couleurs, et son dessin devenait tout barbouillé !
Ves ne se laissa pas décourager par ces revers. Il avait toujours su qu’il manquait de finesse. « Ce n’est que le début. Je ne pense pas pouvoir m’entraîner à progresser dans les deux domaines. »
Il se plongea dans son exercice. C’était la première fois qu’il faisait quelque chose d’aussi remarquable ; il savourait donc l’occasion d’exercer sa Spiritualité avec une telle minutie.
Une heure passa tandis que Ves s’absorbait dans ses expériences. Lucky sifflait de ressentiment de temps à autre, mais restait vigilant et protégeait la pièce contre toute tentative d’espionnage ou d’intrusion.
Une heure ne représentait pas beaucoup de temps pour s’entraîner, mais Ves apprenait vite. La procédure qu’il essayait d’exécuter n’était pas très compliquée, à la base. Il lui suffisait de comprendre quelques astuces pour manier sa Spiritualité comme il le souhaitait.
Dès qu’il réussit une fois, il lui fut beaucoup plus facile de reproduire le processus !
En fait, il avait déjà réussi au cours des trente premières minutes, mais par hasard. Il passa le reste du temps à affiner sa méthode et à entraîner sa Spiritualité pour qu’elle l’exécute avec plus de précision.
Il voulait continuer à s’exercer, mais il avait déjà effacé toutes les empreintes spirituelles indésirables de l’accumulation spirituelle de la graine.
« Je devrais passer à l’étape suivante », murmura-t-il en reposant momentanément son esprit.
Il était capable d’effacer les empreintes indésirables. La question, à présent, était de savoir s’il pouvait appliquer l’empreinte restante à l’énergie spirituelle « sans propriétaire ».
« Cette technique est très importante. Elle ouvre la voie à de nombreuses applications ! »
La manipulation de l’empreinte de l’énergie spirituelle était la clé pour forcer un pilote de mécha à devenir un candidat expert !