Chapitre 119
Chapitre n°119 – Hoplite
Traducteur/Checker : SP76
De nombreux fabricants de Méchas avaient fait une entrée audacieuse sur le marché avec des modèles superstar. Seules quelques entreprises faisaient preuve d'une endurance suffisante pour persévérer jusqu'à aujourd'hui. La Compagnie d’Armement Lindholm avait dépassé ses modestes débuts pour devenir une gigantesque société inter-galactique. Lindholm était une marque très connue sur le marché, au point que les clients fidèles achetaient sans réfléchir leurs derniers produits.
Ves méprisait généralement les Méchas grand public, mais leur modèle d'entrée de gamme méritait le détour.
L'histoire de Lindholm commençait avec leur premier modèle, le Hoplite HPL-100P. Il y a 200 ans, le lancement du Hoplite propulsa une petite entreprise obscure au rang de leader galactique. Son modèle s'écartait considérablement des conventions.
Tout d'abord, le Hoplite utilisait une lance plutôt qu'une épée, comme arme principale. Mais Lindholm ne s’était pas contenté d'une simple lance. Ils avaient introduit une arme innovante, capable d'ajuster sa propre longueur. Grâce à une conception robuste à tubes superposés, le Hoplite pouvait allonger ou raccourcir la la lance à volonté. Le seul inconvénient était que la lance ne pouvait pas supporter beaucoup de force.
« C'est tout de même une innovation audacieuse. » déclara Ves avec admiration.
Certes, l'arme avait des défauts, mais elle fonctionnait bien pour ce modèle. Elle prouvait qu'un modèle n'avait pas besoin d'être parfait d'un point de vue technique pour bien se vendre.
Le Hoplite utilisait également un bouclier lourd peu conventionnel. Son grand bouclier rond était doté d'une pointe plate et large au centre, lui permettant de transpercer les armures lorsqu'il était utilisé comme arme. Lindholm avait expressément conçu le bouclier pour un usage offensif, en y ajoutant quelques améliorations.
Tout d'abord, ils avaient fixé des propulseurs miniatures à l'arrière du bouclier. Ceux-ci s'allumaient automatiquement lorsque le Hoplite amorçait un mouvement. Les propulseurs ne brûlaient que pendant un quart de seconde, mais cela suffisait pour amplifier l'impact jusqu'à 50 %.
Comme si cela ne suffisait pas, les créateurs de Lindholm avaient également intégré un manipulateur inertiel. Normalement, celui-ci restait inactif. Le module ne prenait effet que lorsque le Hoplite commençait à frapper. Il ne réduisait le poids du bouclier que de 30%, ce qui accélérait la frappe.
Au dernier instant, juste avant l'impact, le module inversait ses réglages, alourdissant le bouclier de 30%. Cela ralentissait la frappe, mais cela n'avait guère d'importance, puisque le bouclier frappait sa cible un instant plus tard. Le poids supplémentaire donnait plus d'élan à la frappe, rendant le bouclier plus difficile à repousser.
Les pilotes du Hoplite enchaînaient généralement en frappant leur cible avec une lance allongée. C'était la combinaison de base du Hoplite, celle qui avait propulsé ce modèle au premier plan.
Ces améliorations présentaient toutefois des inconvénients. Bien que Lindholm ait renforcé les propulseurs et le manipulateur inertiel contre les chocs, ceux-ci restaient sujets à des dysfonctionnements. Les améliorations ne pouvaient également supporter qu'un nombre limité de charges, suffisant pour trois utilisations.
Les critiques qualifièrent le module de gadget. Les pilotes qui effectuaient ce mouvement proclamaient leur amour pour le Mécha. Malgré la controverse, Lindholm avait commercialisé de manière agressive ce mouvement ridicule et avait vendu des centaines de milliers de Hoplites. L'engouement finit par s'estomper, mais à ce moment-là, Lindholm avait déjà gagné suffisamment d'argent pour financer le développement de meilleurs modèles.
Si ça s'était arrêté là, ce modèle aurait dû être oublié depuis longtemps. Au contraire, le Hoplite connaissait une popularité durable dans Iron Spirit grâce à sa dernière caractéristique.
Lindholm avait voulu imaginer un chevalier doté de prouesses offensives. Il ne suffisait pas d'améliorer les armes. Ils avaient également donné à leur Mécha la capacité de se précipiter à grande vitesse. Pour ce faire, ils avaient largement modifié le Hoplite sans recourir à des propulseurs.
L'installation de propulseurs était la méthode conventionnelle pour améliorer la poussée à courte portée d'un Mécha. Bien que puissants, ils imposaient également de nombreuses limites, dans le modèle. Au lieu de s'attaquer à des problèmes tels que le stockage du carburant et la gestion de la chaleur, Lindholm avait préféré renforcer les jambes.
Bien que les jambes conservaient leur apparence humanoïde, les créateurs avaient considérablement renforcé les muscles artificiels. Personne ne savait comment ils s'y étaient pris, mais ils avaient introduit un système musculaire original qui permettait aux Méchas de se propulser du sol avec une puissance extrême. Des griffes extensibles intégrées dans les pieds contribuaient à maximiser l'adhérence du Hoplite, ce qui l'empêchait de glisser.
Dans l'ensemble, Ves admirait les développeurs originaux du Hoplite. Ils n'avaient pas eu peur d'imposer leur propre vision à l'archétype traditionnel du chevalier. Le travail effectué sur la lance, le bouclier et les jambes complétait les forces de chacun, amplifiant leurs effets lorsqu'ils étaient combinés. Les créateurs avaient réussi à transformer leur vision extravagante en un produit pratique.
« Le Hoplite est un chef-d'œuvre. »
En termes de création, le modèle était difficile à améliorer, mais facile à ruiner. De nombreux créateurs avaient essayé sans succès de développer des variants qui amélioraient considérablement ses performances.
Ves n'avait pas peur des défis. Il voulait prouver qu'il était capable de s'attaquer à un modèle difficile comme le Hoplite. Pour cela, il devait réussir à créer un variant qui n’était pas une modification mineure du modèle de base.
[Compagnie d’Armement Lindholm Hoplite HPL-100P] : 1,2 million de crédits brillants
Il grimaça en voyant le prix. Même s'il disposait encore d'une somme d'argent considérable, il n'avait pas beaucoup de revenus, ces derniers temps.
« Je dois encore faire un autre achat. »
Ves avait un plan très simple en tête. Il voulait concevoir un modèle qui tirait parti de la tendance actuelle. De nombreux adolescents puissants affluaient actuellement vers Iron Spirit afin de polir leurs compétences.
La maîtrise d'un chevalier était l'un des cours de base proposés par les académies et les institutions de Méchas. C'était le type de Mécha le plus simple, et celui qui offrait aux débutants un excellent point de départ
L'une des raisons pour lesquelles le modèle de base ne jouissait que d'une popularité limitée était qu'il était construit autour de la lance. Les pilotes en formation ne s'entraînaient qu'avec des chevaliers maniant l'épée.
Il avait l'intention de répondre à leurs besoins en concevant un variant du Hoplite maniant l'épée. Bien que plusieurs variants du même genre figuraient déjà dans le catalogue, Ves pensait pouvoir apporter sa touche personnelle. Après avoir parcouru le catalogue, Ves trouva une arme appropriée, et l'ajouta à son panier.
[J.J.V. Limited Épée Impériale ISX34] : 250 000 crédits brillants
L'épée dite « impériale » avait un nom sophistiqué, mais elle avait la même forme que les armes utilisées par les cadets. Cette épée à une main n'était ni trop longue, ni trop courte, ni trop lourde, ni trop légère, etc. Elle ne présentait aucune caractéristique distinctive, car elle devait convenir à tous les pilotes, du moins au début de leur formation.
Ves choisit l'épée impériale car elle constituait une amélioration bien conçue par rapport aux épées d'entraînement bon marché et de qualité médiocre. J.J.V Limited avait consacré beaucoup de recherches à l'amélioration de la création simpliste de l'épée, en modifiant sa composition et en ajustant sa forme et son centre de gravité. Cela aboutit à une arme que de nombreuses recrues adoraient utiliser au début de leur carrière.
« Ce n'est pas une épée très excitante, mais c'est un modèle qui a fait ses preuves. Elle est tranchante, résistante, et pas trop chère. C'est suffisant pour la plupart des pilotes de Méchas. »
Après avoir confirmé son achat, ses économies fondirent. Il possédait désormais deux licences 3 Étoiles, suffisantes pour créer un variant décent. Il se cala dans son fauteuil, et réfléchit à la vision qu'il souhaitait ancrer à son design.
Comme toujours, il chercha un exemple dans l'histoire ancienne. « Un gladiateur ? Non, je ne veux pas créer un personnage qui en fait trop. Un Viking ? Trop agressif et indiscipliné. Un chevalier médiéval ? Ça pourrait marcher, mais je trouve que ça manque encore de quelque chose. »
Après quelques minutes de recherches infructueuses, Ves renonça à se référer à l'histoire. « Ai-je vraiment besoin de m'inspirer de la réalité pour créer une image cohérente ? »
Il repensa à ses créations jusqu'à présent. Ves laissait toujours son esprit vagabonder vers des actions spectaculaires, lorsqu'il essayait de définir son intention. Lorsqu'il repensa à des créations telles que le Marc-Antoine ou le Rôdeur des Brumes, Ves avait automatiquement limité son imagination pour se conformer à la réalité.
Et s'il enfreignait cette règle ?
« Le facteur X est quelque chose de vivant mais d'intangible. Quelque chose qui n'est pas ancré dans le plan physique n'a aucune obligation d'être lié par ses règles. »
Cela semblait simple, mais comment un ingénieur comme Ves pouvait-il ignorer aussi facilement les lois de l'univers ? Un Mécha était une machine. Sa structure et sa composition n'avaient rien de magique. Tant que les créateurs obtenaient leurs plans, ils pouvaient les reproduire sans problème.
À l'exception du métaphysique. L'existence apparente du Facteur X avait depuis longtemps convaincu Ves que les Méchas pouvaient avoir une présence proto-spirituelle. Il n'avait jamais exploré toutes les implications de cette pensée.
« Une existence spirituelle peut prendre n'importe quelle forme. »
Ves se souvint du moment où il avait fait une petite percée, dans ce domaine. À ce moment là, il participait pour la première fois à une compétition diffusée dans toute la galaxie. Il avait dû créer un Mécha le plus rapidement possible afin de pouvoir prétendre à un pilote de Mécha de haut rang dans la phase de combat libre.
Le Mécha issu de ses efforts acharnés avait été la Licorne. Malgré les nombreux défauts techniques, Ves l’avait imaginé comme un Mécha fier et inviolable, qui maniait sa lance telle une corne digne de son nom. Pour être honnête, il n'avait pas eu le temps de réfléchir à son histoire fantastique.
« Une licorne est une créature mythique. Chacun a sa propre idée de ce à quoi ressemble une licorne, et des pouvoirs qu'elle possède. Dans ce cas, la seule perspective qui compte est celle du créateur du Mécha. »
Si le Facteur X devait être ancré dans la réalité, alors une image fantastique devrait être préjudiciable. D'une manière ou d'une autre, Ves ne croyait pas que la Licorne souffrait d'effets néfastes. Il avait exceptionnellement bien fonctionné entre les mains de Lovejoy, et avait légèrement dépassé les limites de sa construction de mauvaise qualité.
« Est-ce vraiment aussi simple que cela ? »
Un seul exemple ne suffisait pas à prouver ses hypothèses. Pourtant, Ves croyait instinctivement qu'il était sur la bonne voie. « La question est : suis-je prêt à le tester ? »
Il souhaitait vivement tester cette nouvelle approche. Les risques étaient grands. S'il ratait le premier modèle qu’il faisait après avoir remporté la Compétition Ouvert de Leemar, il ne serait peut-être pas en mesure de générer suffisamment de ventes.
Mais que se passerait-il s'il échouait quand même ? Personne ne savait comment observer et mesurer quelque chose d'aussi éthéré que le facteur X. Tout au plus, ceux qui entraient dans le cockpit devaient supporter une ambiance désagréable.
Ves était d'humeur exubérante. Comme un enfant qui sortait de la maison pour la première fois, il voulait explorer ce nouveau monde. Seule son imagination le limitait.
Il n'avait même pas besoin de se référer à un mythe existant. Pourquoi ne pas inventer quelque chose de son cru ? Quelque chose qui s'harmoniserait avec les éléments dont il disposait, plutôt que d'essayer d'insérer une image préexistante dans un moule qui ne correspondrait pas.
« Optons pour quelque chose de fort, mais pas trop complexe. »
Son imagination débordante lui suggéra de nombreuses possibilités. Certaines étaient des dérivés à peine voilés de mythes existants, tandis que d'autres semblaient trop radicales pour être utiles.
Il choisit de baser son design sur l'image d'un immortel connu sous le nom de l'Instructeur. Celui-ci était autrefois un chevalier, et un épéiste audacieux, qui s'était illustré au combat contre les hommes et les bêtes. Chaque victoire lui avait donné plus de force et lui avait permis d'affiner son escrime.
Dans sa quête de la perfection, il chercha même à apprendre différents styles auprès d'autres maîtres de cet art.
L'Instructeur finit par atteindre l'illumination. Le guerrier comprit les secrets de l'immortalité, et rejoignit les rangs des êtres exaltés parmi les hommes.
Les années passèrent et les guerres s'apaisèrent. Finalement, l'Instructeur abandonna la passion de sa jeunesse. Il s'installa comme garde d'un empereur estimé qui lui accorda une épée officielle. Il maniait son épée non pas pour tuer, mais pour protéger.
Comme l'Empire qu'il servait régnait en maître, l'Instructeur n'avait pas l'occasion de prouver sa valeur. N'ayant rien d'autre à faire, il commença à enseigner l'art de l'épée à la jeune génération.
Peu à peu, il se fit connaître pour son enseignement. Non seulement l'Instructeur excellait dans l'art d'expliquer l'essence de l'épée, mais il acquit également de nombreuses connaissances au cours de ce processus. Il abandonna progressivement tous les effets de style et les mouvements excessifs de son répertoire, et distilla son art de l'épée pour en faire une forme plus pure.
« Est-ce que c’est pas trop vague ? » se demanda soudainement Ves. Il était très satisfait de l'histoire qu'il avait construite, mais il ne souhaitait pas perdre trop de temps à étoffer le décor. Si c’était le cas, autant devenir auteur. « Je n'ai pas trop réfléchi lorsque j'ai conçu la Licorne, donc ça devrait aller. »
Les détails n'avaient probablement pas beaucoup d'importance. Ce dont Ves avait réellement besoin, c'était d'un mythe pour soutenir la base de son intention. Avec une image forte et distincte, il devenait plus facile de s'en tenir aux points principaux, et de maintenir une intention cohérente pendant des heures. Une histoire compliquée rendait plus difficile de garder le fil conducteur.
L'histoire n'était pas sans but. Ves espérait atteindre plusieurs objectifs avec ce mythe spécifique. Tout d'abord, l'Instructeur était vieux. Il avait beaucoup vécu et combattu sur de nombreux champs de bataille. Il s'était adouci avec l'âge, mais conservait toujours son esprit combatif.
Il espérait que ce trait de caractère se traduirait par un sang-froid à toute épreuve, dans le feu de l'action.
Ves voulait également transmettre l'amour et l'obsession de l'instructeur pour l'art de l'épée. Il ne faisait pas de l'Instructeur un maître d'un seul style, mais l’exposait à de nombreuses formes différentes. Tout en étant flexible, l'Instructeur maîtrisait parfaitement les bases de l’épée grâce à sa grande expérience de l'enseignement.
Ce que Ves voulait accomplir ainsi, c'était rendre ses clients plus réceptifs aux percées. Il ne s'attendait pas à créer un miracle. Une légère poussée suffisait.
« Tout cela est trop vague. Je ne sais même pas si je me fais des illusions avec toutes ces hypothèses », dit Ves en riant doucement. « Fantaisie ou pas, ça ne coûte rien d'essayer. »