Chapitre 1 188
Ves ne fut pas impressionné par les reliques exposées à la Grande Église du Martyr Gris.
Il s’agissait surtout de vêtements divers, de tablettes de données mises au rebut, de sachets nutritifs vides et autres objets du même genre. On aurait dit que les premiers fidèles ylvainiens avaient fouillé dans la benne de recyclage du Martyr Gris pour en sauver les déchets avant leur traitement.
Que penserait le Martyr Gris si des millions d’Ylvainiens dévoués visitaient chaque année la Grande Église et vénéraient les emballages vides de ses sachets nutritifs ?
« C’est plutôt absurde, quand on y pense ! Comment ses déchets peuvent-ils être considérés comme des reliques ? »
Le Martyr Gris avait probablement laissé derrière lui des reliques plus précieuses, mais une Grande Église sur Kesseling VIII n’avait pas assez d’importance pour en abriter de telles.
Malgré tout, Ves fut agréablement surpris de découvrir que certains bibelots à l’allure plus sentimentale possédaient une touche de spiritualité. Sans avoir examiné leur composition ni leur nature en détail, il pensait que ces objets avaient peut-être absorbé une partie de l’énergie spirituelle du Martyr Gris lui-même !
Au cours de sa brève visite de l’aile muséale, il remarqua toutefois un autre détail important. De nombreuses empreintes spirituelles hétérogènes s’étaient mêlées aux faibles présences spirituelles.
Ces ajouts amplifiaient la quantité infime d’énergie spirituelle que le Martyr Gris avait laissée sur certaines reliques, mais ils en diminuaient aussi la pureté.
C’était comme remplir d’eaux usées une tasse presque vide. Elle contenait certes beaucoup plus de liquide, mais la majeure partie n’était que saletés, ce qui ne convenait pas à ses projets !
D’après ce qu’il savait de la spiritualité, les reliques avaient acquis toute cette énergie spirituelle hétérogène grâce à l’accumulation des prières des Ylvainiens de passage.
L’énergie spirituelle d’un humain moyen était infime. Les humains ne pouvaient pas non plus maîtriser leur propre énergie spirituelle.
Ainsi, même si des milliards d’Ylvainiens dévots avaient visité les reliques, la quantité totale d’énergie spirituelle accumulée restait vraiment dérisoire. Ves pourrait les réduire en miettes d’une simple pression.
Pourtant, cette interaction lui inspira une autre idée. Si de vulgaires objets ayant appartenu au Martyr Gris pouvaient accumuler une quantité modeste d’énergie spirituelle, qu’en était-il d’un objet plus important ?
D’autres lieux exposaient des reliques bien plus significatives. Sa robe grise caractéristique, qu’il avait portée pendant des décennies depuis l’essor de la Foi Ylvainienne, par exemple.
Combien d’énergie spirituelle les Ylvainiens de passage avaient-ils cédée au fil des siècles ?
Une relique aussi importante, marquée par une empreinte puissante du Martyr Gris, devait avoir accumulé une quantité massive d’énergie spirituelle hétérogène !
Une idée audacieuse lui vint à l’esprit. Pourrait-il trouver un moyen d’éliminer les empreintes chaotiques de cette énergie spirituelle hétérogène ?
Ce processus revenait à traiter les eaux usées pour n’en garder que l’eau pure !
La deuxième étape consistait à mêler toute cette énergie à l’empreinte spirituelle du Martyr Gris. S’il y parvenait, il obtiendrait finalement une relique dotée d’une présence spirituelle très puissante et cohérente !
Ves savait qu’une telle procédure était possible. Le fragment spirituel de Qilanxo en avait déjà fait la démonstration.
Il n’avait cependant jamais essayé de la reproduire. Il n’avait tout simplement ni la force brute ni le contrôle nécessaires pour imiter une procédure aussi complexe.
Mais depuis qu’il était passé au rang de compagnon, Ves avait davantage confiance en sa spiritualité. Il était encore loin d’égaler l’immense puissance spirituelle de Qilanxo, mais il avait tout de même réduit l’écart.
La question, désormais, était de savoir s’il était assez puissant pour manipuler les empreintes d’énergie spirituelle.
« Ça ne devrait pas être trop difficile. »
Plusieurs éléments jouaient en sa faveur. D’abord, une relique ayant appartenu à une figure impressionnante comme le Martyr Gris pouvait contenir beaucoup d’énergie spirituelle, mais l’intéressé était mort depuis longtemps.
Même si un puissant vestige spirituel du Martyr Gris subsistait quelque part dans le royaume imaginaire, il avait subi des siècles d’érosion. Il ne devait pratiquement plus rester de pensée consciente.
Son empreinte spirituelle ne devrait donc pas opposer beaucoup de résistance si Ves décidait de la manipuler d’une façon ou d’une autre.
Il en allait de même pour les empreintes spirituelles présentes dans l’immense accumulation d’énergie spirituelle hétérogène.
La quantité totale d’énergie spirituelle serait assurément importante, mais elle n’était pas cohérente. L’empreinte spirituelle d’un humain moyen était si infime que Ves pourrait probablement l’effacer d’une seule pensée, à condition de trouver la bonne méthode.
Tout le problème était là. Rien de tout cela ne fonctionnerait si Ves ne parvenait pas à reproduire la méthode révélée par le fragment spirituel de Qilanxo.
Ves prit sa décision. « Je dois mettre ces idées à l’épreuve et m’entraîner. De préférence sur quelque chose de petit et de faible, pour commencer. »
Ce ne serait pas facile. Les Ylvainiens ne lui confieraient jamais leurs reliques pour qu’il fasse des expériences dessus. Il aurait peut-être eu une chance auparavant, mais maintenant qu’il était devenu une figure controversée de la société ylvainienne, il pouvait oublier l’idée d’obtenir quoi que ce soit !
Personne ne voulait le voir profaner leurs saintes reliques de son contact démoniaque !
Pour autant, Ves ne renonça pas à cette idée. Plus il y réfléchissait, plus elle lui plaisait. Si cette méthode s’avérait viable, il pourrait l’appliquer dans bien d’autres situations que la conception de méchas ylvainiens !
L’un des principaux obstacles à ses ambitions était qu’il était difficile de trouver des fragments spirituels !
Le royaume imaginaire était pour l’essentiel vide, dépourvu d’entités spirituelles puissantes. Pour obtenir à coup sûr un fragment spirituel doté des attributs qu’il recherchait, il devait traquer les présences spirituelles de pilotes de méchas et de concepteurs de méchas haut gradés, puis leur voler une partie de leur précieuse énergie spirituelle.
Mais cette méthode était vraiment risquée ! Les quelques fois où il l’avait utilisée, il avait toujours eu l’impression de risquer de se faire prendre !
« Je ne suis qu’à une seule erreur de me faire démasquer ! »
Pour Ves, voler l’énergie spirituelle de quelqu’un d’autre n’était qu’un dernier recours. Depuis son passage au rang de compagnon, il avait remarqué qu’une grande partie de sa force spirituelle était enfermée dans sa graine de conception. L’énergie spirituelle libre qu’il pouvait manier restait puissante, mais pas au point de lui permettre de surpasser la volonté de chaque pilote expert.
S’il n’avait pas d’autre choix, il emploierait tout de même cette méthode, mais uniquement pour les conceptions de méchas auxquelles il tenait profondément. Cela ne valait pas la peine de risquer d’être découvert ou de subir un contrecoup s’il commettait une erreur un jour.
Il n’aurait pas à en arriver là s’il pouvait vérifier la validité de la méthode qu’il venait d’imaginer. Voler la spiritualité d’un objet inanimé était une solution beaucoup plus sûre et moins nocive !
Quant aux dégâts infligés aux reliques en manipulant et en leur dérobant l’énergie spirituelle accumulée, qui s’en souciait ? Ce n’étaient que des objets inanimés, après tout ! La vie qu’elles avaient acquise au contact de personnages importants et grâce au culte de nombreuses personnes perdurerait dans ses conceptions de méchas !
« Je rends service aux Ylvainiens ! »
Évidemment, obtenir la permission de manipuler les reliques restait son principal problème. Ves s’en préoccupa un moment.
Il décida d’abord de soumettre sa demande à Calabast. Il se donna un mal fou pour se rendre à son quartier général et passa tous les contrôles de sécurité avant de la retrouver dans son bureau.
« Qu’y a-t-il, Ves ? Tu as changé d’avis ? » demanda-t-elle avec un sourire plein d’espoir.
« Non. Je veux toujours essayer à ma façon. Je suis venu te soumettre une demande difficile. Elle va te sembler plutôt étrange, mais si tu y réponds favorablement, mes chances de réussite pourraient facilement tripler ! »
Cette vantardise attira aussitôt son attention. « J’espère que tu n’exagères pas. Vas-y, dis-moi. Qu’est-ce que tu veux ? »
« J’ai besoin… J’ai besoin d’obtenir une relique historique ylvainienne. Elle n’a pas besoin d’être très précieuse ni importante. Si tu peux en dénicher une parmi celles qui étaient autrefois conservées dans la Grande Église du Martyr Gris, ce serait l’idéal ! »
La demande stupéfia Calabast, mais elle se maîtrisa autant que possible pour garder un visage impassible. Le fait que Ves n’ait rien pu lire sur son expression témoignait de ses talents d’espionne.
« Sois franc. Tu es sérieux ? »
« Oui. »
Cette fois, Calabast prit délibérément un air contrarié. « Chaque relique qui possède un lien solide avec le Prophète Ylvaine et ses Disciples Martyrisés est un trésor pour les Ylvainiens. Les Serviteurs de Ylvaine sont chargés de les retrouver et de les garder, et ils sont extrêmement fanatiques quand il s’agit de les conserver sous leur autorité !
Il est impossible qu’une Curin comme moi emprunte une relique à ces fanatiques ! »
La Dynastie Poxco penchait fortement du côté des traditionalistes. Ses membres étaient les croyants les plus fervents de la Foi Ylvainienne, mais cela signifiait aussi qu’ils étaient les plus suffisants et les plus repliés sur eux-mêmes du lot.
S’il y avait une dynastie dirigeante qu’ils détestaient plus que les autres, c’était la Dynastie Curin, à cause de ses idées progressistes ! Elles s’opposaient fermement sur la façon de préparer le Protectorat d’Ylvain à la guerre imminente contre le Collectif de la Foi stellaire !
« Il n’y a vraiment aucun moyen de convaincre les Serviteurs de Ylvaine de se séparer d’une de leurs reliques ? demanda-t-il. Je n’ai même pas besoin de la garder longtemps. Quelques heures suffiraient. »
« Non. Absolument pas. Oublie ça. Tu es probablement la personne qu’ils aiment le moins dans le Protectorat, en ce moment. D’ailleurs, qu’est-ce que tu veux faire avec une relique ? Ça ne te suffit pas de l’observer de loin ? »
Ves envisagea de se rendre dans un musée ou une église abritant une relique, mais secoua la tête.
La distance ne le gênait pas autant, mais plus il s’approchait, plus il pouvait exercer un contrôle précis.
Un autre facteur était que la portée de ses efforts spirituels diminuait avec la distance.
Il ignorait s’il pourrait réussir sa méthode à distance. Même s’il y parvenait, il aurait l’air sacrément suspect s’il restait planté dix minutes devant une seule vitrine. Ce serait terrible si les gardes soupçonnaient qu’il préparait un mauvais coup !
« Ah, au fait, je te déconseille de sortir pour l’instant, avertit Calabast. Après la première attaque contre la Grande Église, les Curin ont consacré beaucoup d’efforts à vérifier si Kesseling VIII courait d’autres menaces. Ils n’ont encore rien trouvé de concret, mais ils ont des raisons de croire que tu es toujours une cible ! »
Ves grimaça. « Alors je ne peux plus me déplacer sans danger ? »
« Tu peux aller à mon quartier général ou à l’atelier de méchas que j’ai mis à ta disposition. Pour le reste, tu peux oublier, sans même parler d’une institution culturelle importante comme une église ou un musée ! Les Curin ont déjà ordonné de restreindre tes déplacements.
Les Protecteurs de la Foi chargés de te garder veilleront à ce que tu ne t’écartes pas de ton itinéraire ! »
Un bref silence suivit, le temps que Ves assimile la nouvelle. Il ne se sentit pas irrité d’être ainsi restreint. Dans l’intérêt de la sécurité publique, il était parfaitement logique de l’éloigner des sites de valeur fréquentés par de nombreuses personnes.
Il secoua la tête, déçu mais résigné. « D’accord. Si tu ne peux pas m’aider, je trouverai autre chose. »
Ils ne se quittèrent pas en bons termes. Ves comprenait que Calabast subissait beaucoup de pression et faisait de son mieux pour eux deux. Lui demander de lui prêter une relique avait de toute façon été une tentative désespérée.
Dès son retour au complexe réservé aux invités, il se renseigna et finit par retrouver Lucky. Son animal dormait confortablement sur le rebord d’une fenêtre, profitant des rayons du soleil qui réchauffaient son corps.
« Lucky ? Réveille-toi. J’ai du travail pour toi ! »