Chapitre 1 185
La Grande Église du Martyr Gris était une immense bâtisse construite avec un mélange de pierre et de matériaux plus avancés. Cette structure protégeait l’église des attaques de méchas, mais pouvait s’avérer meurtrière dès lors que les murs et les plafonds ne tenaient plus en place.
La pluie de pierres et d’alliages lourds qui s’abattit sur tout le groupe fut dévastatrice, aussi bien pour les Protecteurs de la Foi que pour la foule de fanatiques qui les attaquait ! Leur poids était bien trop important pour qu’un individu puisse y résister !
Même les armures de combat des Protecteurs de la Foi ne résistèrent pas à cette soudaine pluie de débris lourds ! Beaucoup furent tués sur le coup, tandis que ceux qui avaient été moins ensevelis subirent de graves blessures que leurs armures défaillantes s’efforcèrent désespérément de soigner !
Alors que la bataille faisait toujours rage ailleurs dans la Grande Église, le silence retomba un instant sur la partie effondrée.
Une demi-minute plus tard, une silhouette en armure éraflée, mais intacte, dégagea prudemment le tas de débris qui s’était accumulé au rez-de-chaussée. Le Dragon Rouge Ascendant tenait avec précaution Leon, qui tentait de retenir ses cris de douleur tout en serrant son bras brisé et à moitié broyé.
« Ça fait mal ! »
« Tais-toi ! » rétorqua Ketis en le laissant brusquement retomber sur les débris. « Comment avez-vous pu, vous les Ylvainiens, laisser votre Grande Église se faire attaquer aussi ouvertement ? »
« Je n’en sais rien ! Je n’aurais jamais cru que la Nouvelle Dynastie Ylvaine avait une présence aussi importante sur Kesseling VIII. Ça n’a aucun sens ! »
Ketis ne s’attarda pas sur les suppositions erronées de Leon. L’important, pour l’instant, était de survivre à cette attaque !
« Reste là ! Je vais dégager Ves ! »
Elle rengaina son Udor, puis se pencha pour écarter les morceaux qui recouvraient l’endroit où Ves s’était jeté pour protéger le corps de Gavin.
Elle se servit de la force mécanique supérieure de son Dragon Rouge Ascendant pour déplacer les petits morceaux. Quant aux plus gros, elle dégaina sa grande épée et les découpa soigneusement en morceaux plus faciles à déplacer.
Cinq minutes s’écoulèrent avant qu’elle ne parvienne à ouvrir un petit trou au-dessus du dos cabossé du Sparous Vize.
« Tu es encore en vie, là-dessous ? » demanda Ketis.
« Ouais », répondit Ves, toujours dans une position inconfortable. « Lucky m’a aidé à survivre à l’effondrement. »
« Miaou. »
Le chat se glissa hors de son armure, l’air beaucoup moins énergique.
Au moment où Ves s’était jeté sur Gavin, Lucky avait bondi au-dessus d’eux et s’était servi de ses griffes énergétiques pour découper les plus gros débris ! Ses efforts n’avaient pas changé grand-chose, mais ils avaient tout de même empêché le Sparous Vize d’être enseveli.
Dès que Ketis eut dégagé suffisamment de débris, Ves se releva prudemment. Le Sparous Vize avait bien plus souffert que le Dragon Rouge Ascendant, mais sa qualité lui avait tout de même permis d’éviter le sort de son équipe de gardes.
Son générateur de bouclier avait également absorbé une partie de la charge lors des premiers impacts.
« On en a eu pour notre argent », dit Ves en aidant Gavin à se relever et à sortir du trou.
Son assistant avait subi un choc terrible. Tout son corps tremblait et il peinait à garder l’équilibre sur le tapis de débris.
« Je croyais qu’on allait mourir ! »
Alors que Leon et Gavin tentaient de se remettre de cette épreuve, Ves reporta son attention sur Lucky.
« Il y a d’autres menaces dans les environs, Lucky ? »
« Miaou. »
« Les combats sont déjà en train de s’apaiser ? »
« Miaou. »
« Plus aucune menace ne se dirige vers nous ? »
« Miaou. »
« D’accord, compris. Active un champ de contre-mesures électroniques autour de nous et maintiens-le, par précaution. Les Vrais Croyants enverront peut-être une autre vague d’assaillants s’ils pensent que nous avons survécu à l’effondrement du plafond. »
« Miaou ! »
« Je sais que tu as dépensé beaucoup d’énergie, mais je te dédommagerai plus tard ! Je demanderai directement une compensation à Madame Cecily ! »
Ves était furieux contre Calabast, qui n’avait pas anticipé la menace immédiate que représentaient les Vrais Croyants. Elle était censée être une espionne ! C’était son travail de rester au fait de ce genre de menaces ! Comment avait-elle pu être assez incompétente pour ne pas repérer tout le matériel et tous les hommes que les Vrais Croyants avaient mis en place ?
De toute évidence, son réseau de renseignement n’était pas encore à la hauteur. Celui qui lui avait assuré que les Vrais Croyants ne représentaient qu’une menace négligeable avait réussi à la berner.
Ves et Ketis déplacèrent Leon et Gavin jusqu’à une position défendable, loin du plafond effondré. Ils s’y blottirent sous le champ de contre-mesures électroniques de Lucky, tandis que le chat continuait de balayer les environs avec ses capteurs.
Les combats dans la grande salle et à l’extérieur de l’église commencèrent à s’apaiser. Aucun autre assaillant ne s’approcha de leur position.
À peine quinze minutes après le début de l’attaque, les Protecteurs de la Foi arrivèrent enfin en force à la Grande Église !
À ce moment-là, les traîtres parmi les méchas postés à l’église avaient déjà été éliminés. Quant aux méchas assaillants qui avaient déferlé dans l’église de toutes parts, la plupart avaient déjà été mis hors de combat.
Les Avatars du Mythe repoussèrent les assaillants de façon exemplaire, en éliminant vingt d’entre eux avec seulement quelques Seigneurs de Cristal !
Une fois qu’un grand nombre de Protecteurs à pied eurent investi la grande salle de la Grande Église, ils balayèrent les derniers fanatiques avec une force écrasante.
Mais il était trop tard. De nombreux Ylvainiens innocents avaient péri dans les tirs croisés, la bousculade et sous les débris. De larges trous perçaient le haut plafond de l’église, laissant la lumière révéler le sang et les corps qui jonchaient l’intérieur.
Comme les Protecteurs de la Foi étaient la cible principale de cette attaque, ils envoyèrent des commandos vers la dernière position connue de Ves. À leur approche, Lucky désactiva son champ de contre-mesures électroniques, leur permettant de détecter les survivants.
« Monsieur Larkinson ! Suivez-nous ! »
Les commandos emmenèrent de force Ves, Ketis et les blessés.
Quelques heures plus tard, Ves regagna le quartier général du Bureau de la gestion stratégique des méchas. Le Système de Kesseling était désormais en état d’alerte maximale, et le quartier général abritait quatre fois plus de méchas de garde qu’à l’ordinaire !
À peine sortis d’une bataille, les Avatars du Mythe ne prirent qu’un court repos avant de remonter dans leurs méchas. Aucun d’eux ne voulait prendre le risque que la Nouvelle Dynastie Ylvaine ait déjà épuisé toutes ses ressources sur Kesseling VIII.
« Alors, Calabast… » lança Ves, assis dans son bureau, toujours vêtu de son armure cabossée. Pour l’instant, il ne voulait pas renoncer à sa protection. « Je me souviens que tu m’as parlé des Vrais Croyants. »
« Je maintiens ce que j’ai dit, Ves, répondit-elle. Ce n’est pas parce que les assaillants parlaient comme des Vrais Croyants qu’ils en étaient vraiment. L’attaque a été trop soudaine. »
Ves haussa un sourcil. « Tu essaies de nier que tu t’es trompée ? »
« Bon sang, Ves ! Ne te laisse pas abuser par ce qui s’est passé en apparence ! Les Vrais Croyants n’ont jamais été les terroristes les plus rationnels, mais ils ne seraient jamais assez fous pour semer la mort et la destruction à une telle échelle, surtout dans la Grande Église du Martyr Gris ! »
« Alors, qu’est-ce qui s’est réellement passé, selon toi ? »
« Je pense qu’une autre organisation est responsable. Ce pourrait être les traditionalistes. Ou les Serviteurs de Ylvaine. » Calabast se pinça l’arête du nez. « Je suis presque sûre que ce ne sont pas les Vrais Croyants. Ça n’a tout simplement aucun sens. »
« Le Prophète Ylvaine n’a jamais eu beaucoup de sens. »
Calabast fronça les sourcils. « Quoi que tu penses de la Nouvelle Dynastie Ylvaine, elle ne peut pas se permettre de s’aliéner sa base populaire. Elle ne s’est jamais privée de sacrifier des civils, mais elle n’a jamais fait preuve d’un tel mépris pour les dégâts collatéraux. Cet attentat terroriste va faire chuter son soutien de façon spectaculaire. »
Ils finirent par changer de sujet. Calabast semblait étrangement déterminée à s’en tenir à ses théories.
« Qu’est-ce qui va m’arriver, maintenant ? » demanda Ves.
« Je n’en sais rien. Je dois rencontrer les hauts responsables de la Dynastie Curin pour savoir ce qu’ils en pensent. Ils voudront peut-être mettre fin à ta mission et te renvoyer en République Lumineuse aussi vite que possible. »
Ves fronça les sourcils. « Ce ne serait pas céder aux exigences des terroristes ? »
« La nouvelle de ton implication s’est déjà répandue. » Elle lui lança une tablette contenant des articles qu’elle avait recueillis sur les portails d’information locaux. « Même si tu es une victime, les médias ont déjà commencé à te faire porter le chapeau ! »
Il parcourut les titres.
LA CAUSE DE L’ATTAQUE : VES LARKINSON EST UN DANGER POUR LA SOCIÉTÉ YLVAINIENNE
RENTRÉE CHEZ TOI, VES ! ON NE VEUT PAS DE TOI ICI !
LES VRAIS CROYANTS JURENT DE POURSUIVRE LEURS ATTAQUES JUSQU’À CE QUE VES LARKINSON SOIT MORT OU PARTI !
« Ce sont des articles à charge ! »
« Plusieurs portails d’information les ont publiés dès que les premiers détails de l’attaque ont émergé, expliqua Calabast. Les publications les plus rapides sont pour la plupart proches des traditionalistes et des Serviteurs de Ylvaine. Même si elles désignent les Vrais Croyants comme principaux responsables de l’attaque, leurs journalistes essaient tous de te faire porter une partie du blâme.
Si tu n’avais pas été dans le Protectorat, ce massacre n’aurait jamais eu lieu ! »
Ves eut envie de vomir du sang. « C’est rejeter la faute sur la victime ! »
« Et ça marche. Beaucoup d’Ylvainiens se laissent influencer par ces articles. Il faut que tu saches que les Ylvainiens ont toujours été méfiants envers les étrangers. L’opinion publique se retourne contre ta présence. Même certains partisans des réformes commencent à douter de l’intérêt de ta participation. »
Toutes ces révélations commencèrent à éveiller les soupçons de Ves. « Ça sent le complot, et un complot prémédité, en plus. »
Que les Vrais Croyants aient réellement été impliqués ou non, au moins une faction de la société ylvaine voulait le voir partir. Elle savait que tant que Ves réussirait à impressionner les habitants avec ses méchas, il pourrait faire bien davantage d’affaires dans le Protectorat et, par là même, faire avancer les réformes.
« En ce moment, mon équipe et moi faisons tout notre possible pour préserver notre accord, expliqua-t-elle. J’ai même sollicité quelques anciens employeurs pour qu’ils influencent les décisions des dirigeants. J’ai dépensé énormément de capital social, tu sais. »
« Je suis censé te remercier ? Je ne sais même pas pour qui tu travaillais avant de venir dans le Protectorat ! »
La situation semblait désespérée. Ves était soulagé d’avoir pu sauver sa vie et celles de ses camarades, mais son moral s’effondra à l’idée que tous ses projets pour le Protectorat d’Ylvain étaient sur le point d’être anéantis par un complot visant les réformes !
« Détends-toi, Ves. La Dynastie Curin ne nous abandonnera pas, dit Calabast. Le seul problème, c’est qu’il nous sera difficile de poursuivre nos projets. »
« Pourquoi ? »
« Les traditionalistes essaient de se servir de cet incident pour convaincre le public qu’il ne vaut pas la peine de s’allier à des concepteurs de méchas étrangers. Ils n’apportent pas grand-chose aux méchas vendus dans le Protectorat. En fait, leur présence ne fera qu’attirer de nouvelles attaques terroristes destructrices ! »
C’était céder à l’intimidation, tout bonnement. Pourtant, même si cette opinion gagnait du terrain parmi les Ylvainiens, Ves entrevoyait malgré tout une lueur d’espoir dans cette situation désastreuse.
Ves se mit à sourire. « Je vois. Dans ce cas, le seul moyen de prouver que les traditionalistes ont tort, c’est de concevoir un mécha exceptionnel. Si mon mécha séduit les Ylvainiens, le public finira par comprendre que travailler avec un étranger comme moi en vaut largement la peine ! Ma conception répondra à leurs critiques ! »
« Tu crois qu’il est facile d’impressionner les sceptiques parmi la population ylvaine ? rétorqua Calabast. La barre est désormais plus haute. Les enjeux sont importants. Avec autant de gens qui scrutent ton travail, il ne suffit pas que tu répondes aux attentes élevées que nous avons placées dans ce projet. Si tu veux vraiment regagner assez de soutien, tu dois dépasser les attentes de tout le monde ! »
« Calabast, s’il y a bien une chose dont je suis sûr, c’est de ma capacité à concevoir des méchas. Attends un peu. Dans quelques mois, je rallierai tous les sceptiques avec mon mécha héroïque ! »