Chapitre 1 181
Ves renonça à engager des mercenaires ou des gardes du corps privés. Leur présence aurait non seulement dérangé les Protecteurs de la Foi, mais il ne savait pas non plus à qui faire confiance.
Jusqu’ici, son voyage d’affaires au Protectorat d’Ylvain n’avait fait qu’accentuer son sentiment d’isolement. Bien qu’il séjournât dans la capitale animée d’une planète moyennement industrialisée, Ves se sentait terriblement seul. Seuls les compagnons qu’il avait emmenés avec lui lui tenaient compagnie.
Les Ylvainiens se montraient moins amicaux et ouverts aux étrangers que les Reinaldais. Peu d’étrangers visitaient le Protectorat ; les habitants n’avaient donc guère l’habitude de côtoyer des gens qui ne partageaient ni leur culture ni leurs croyances.
Il était facile, pour des gens comme Ves, de se sentir étrangers aux habitants, tant les obstacles étaient nombreux. Ves ne comprenait pas pourquoi Calabast voulait qu’il considère le Protectorat d’Ylvain comme sa seconde patrie, alors qu’il était si différent du citoyen ylvainien moyen. Leurs croyances à elles seules l’éloignaient de la société ylvainienne !
Lorsque Ves évoqua certaines de ses inquiétudes pendant le dîner, plus tard dans la soirée, Ketis ricana.
« Tu nous as, non ? Tu n’es jamais seul, Ves. Qu’est-ce qu’on en a à faire de ce que les Ylvainiens pensent de nous ? S’ils ne nous aiment pas, c’est leur problème. Tant qu’ils ne viennent pas nous frapper en pleine figure, ils peuvent bien penser ce qu’ils veulent. »
« J’en fais peut-être un peu trop, admit Ves. C’est juste que je commence à peine à prendre la mesure du choc culturel. C’est incroyablement gênant d’être entourés de croyants ylvainiens sans partager aucune de leurs convictions. On dirait que notre présence souille leur petit paradis parfait. »
Gavin prit la parole. « C’est normal de ressentir ça. Il faut être quelqu’un de particulier pour se sentir à l’aise dans un environnement complètement étranger. Les Ylvainiens n’ont pas été très accueillants envers les étrangers comme nous non plus. »
Le Protectorat d’Ylvain formait une bulle destinée à protéger ses citoyens d’une galaxie largement hostile à leurs croyances. Mais leur isolement les avait aussi couvés, au point de les rendre incapables de faire preuve de beaucoup de bienveillance ou d’hospitalité envers les étrangers.
Le problème était si profond que Ves commença à douter de l’intérêt de développer davantage ses activités dans cet État.
Il posa une question de fond. « Tu crois que les Ylvainiens méritent d’avoir la possibilité d’acheter nos produits ? »
Tous les convives se turent. Melkor, Chette et Rhode n’avaient pas grand-chose à dire, puisqu’ils n’étaient que des pilotes de méchas.
Quand Ves se tourna vers Ketis, elle continua de caresser le dos de Lucky, qui grignotait une petite écuelle d’exotiques, au lieu de réfléchir à ses paroles.
« Je ne comprends toujours pas pourquoi tu en fais toute une histoire, dit-elle en remarquant son regard. La galaxie est vaste et étrange. Même si la plupart des humains se ressemblent, ils sont complètement différents sous leur peau. Tant qu’on a un camarade à ses côtés, aucune adversité ne peut nous briser ! »
Ces mots lui venaient du fond du cœur. Comment aurait-elle pu oublier les épreuves terrifiantes vécues sur Aeon Corona VII et dans les territoires reculés ? Ils avaient plongé tout droit dans l’un des endroits les plus périlleux de la Région stellaire de Faris, mais avaient réussi à garder le moral grâce à la compagnie de leurs camarades, les Vandales flagrants et les Épéistes de Lydia !
Une petite révélation s’imposa à Ves. « Tu as raison. Avoir mes amis et ma famille à mes côtés, c’est comme emporter un morceau de chez moi. Tant qu’on apprécie la compagnie les uns des autres, cet environnement étranger ne pourra jamais nous engloutir ! »
Il ne disait pas cela pour lui seul, mais pour eux tous ! Il ne fallait pas que Ves soit le seul ici à se sentir malvenu au milieu des Ylvainiens.
On ne pouvait pas reprocher aux habitants leur froideur et leur méfiance envers les étrangers. Une fois que le Protectorat aurait commencé à ouvrir ses frontières, leur attitude changerait probablement à mesure qu’ils seraient davantage en contact avec des visiteurs d’autres États.
« Puisqu’on parle de solitude, quand est-ce que tu vas te trouver une petite amie, Ves ? » demanda Melkor, rompant le silence confortable.
Ves faillit recracher son thé. « Ça ne te regarde pas ! »
« Au contraire, ça regarde tout le monde, rétorqua le Commandant des Avatars. Tu es l’un des membres les plus importants de la Famille Larkinson en ce moment. Même si tu ne passes pas beaucoup de temps au Domaine Larkinson, tout ce que tu fais rejaillit sur notre famille et tes affaires. Certains anciens de la famille m’ont même contacté pour me demander si tu allais bientôt te marier. »
Il était logique que les Larkinson s’intéressent à sa vie amoureuse. La famille avait toujours accordé beaucoup d’importance aux relations, surtout après une guerre. C’était le moment idéal pour un Larkinson de se poser et d’avoir des enfants !
Pour Ves, la question du mariage devenait particulièrement pressante. La pérennité de la LMC après sa mort ou sa retraite dépendait largement de sa capacité à élever un successeur compétent.
Il ne lui serait pas très difficile de trouver un successeur extérieur pour reprendre la LMC, mais les Larkinson ne voulaient pas confier leur joyau à quelqu’un qui ne faisait pas partie de la famille.
L’idéal serait que ses enfants, ou un autre concepteur de méchas Larkinson, reprenne l’entreprise quand Ves passerait à autre chose ! Même si cela n’arriverait pas avant un siècle ou davantage, les Larkinson commençaient déjà à s’inquiéter !
Gavin eut un sourire narquois. « Avec ton statut et ta renommée, tu peux avoir presque toutes les filles que tu veux, tu sais. »
« Tais-toi, Benny. »
Pendant la discussion, Ketis baissa la tête et serra Lucky contre elle. Quelles que fussent ses pensées sur la question, elle ne voulait pas attirer l’attention pour le moment.
« Voyons, qu’est-ce que tu attends, Ves ? La guerre est finie et tu es libre. Même si tu es très occupé par ton travail, ça ne veut pas dire que tu dois négliger tes autres responsabilités. C’est le devoir de tout homme de trouver une compagne pour la vie ! »
La devise de l’entreprise prenait soudain un tout autre sens.
« Je ne te vois pas traîner avec des filles, Melkor. »
« C’est parce que je suis encore jeune. »
« Je suis aussi vieux que toi. Si tu peux prendre ton temps, moi aussi. J’ai une espérance de vie de presque deux cents ans. Je peux attendre. »
« Ce n’est pas une raison pour attendre. Je ne suis pas comme toi, Ves. Les Larkinson ne se soucient pas de ma descendance. Toi, c’est différent : la famille s’attend à ce qu’au moins un de tes enfants reprenne ce que tu as commencé. »
« Je peux former d’autres Larkinson pour en faire des concepteurs de méchas compétents, concéda Ves. Je n’exclus pas cette possibilité, à condition qu’ils réussissent bien leurs études. »
Melkor secoua la tête. La surface de sa visière scintilla sous la lumière de la salle à manger. « Ce n’est pas pareil, et tu le sais. Tu ne consacreras jamais autant d’attention à former d’autres concepteurs de méchas Larkinson qu’à élever tes propres enfants pour qu’ils suivent tes traces ! Et puis, tu es le seul Larkinson à avoir brisé le moule.
En tant que premier concepteur de méchas Larkinson exceptionnel, tu es censé, aux yeux des anciens Larkinson de Rittersberg, transmettre au moins une partie de ton talent à tous tes enfants. »
Une telle idée ne venait pas à l’esprit de Ves. Il attribuait l’essentiel de ses premiers succès au Système de Conception de Méchas. Même si son corps avait été transformé à de nombreuses reprises, au point que ses gènes étaient devenus exceptionnels, il ignorait toujours s’il était encore capable d’avoir des enfants.
L’un des inconvénients des modifications génétiques poussées était que beaucoup de gens perdaient la capacité de concevoir des enfants naturellement ! Seuls des généticiens et d’autres spécialistes pouvaient alors les aider à en avoir.
Ves toussa. « Ma carrière me prend trop de temps pour que je cherche une petite amie en ce moment. »
« C’est gonflé, venant de toi, ricana Melkor. Tu ne viens pas de dire à Madame Cecily que ses gardes du corps devraient profiter de la vie ? Ça vaut aussi pour toi. À quoi bon courir après la richesse et le pouvoir si tu n’as personne avec qui les partager ? Si on te retire ton entreprise et tes capacités de conception de méchas, qu’est-ce qu’il te reste ? »
Cette question laissa Ves sans voix. Même s’il avait mené une vie plus variée que la seule conception de méchas, il devait bien admettre que tout tournait autour de ça. Il n’avait aucun loisir digne de ce nom, et presque aucun ami proche ni membre de sa famille avec qui partager ses joies, à part peut-être Ketis et Lucky.
Ayant compris combien il était important de mener une vie bien remplie, Ves ne pouvait plus nier qu’il avait gravement négligé d’en diversifier les aspects.
S’il conservait une spiritualité aussi puissante malgré cette vie à sens unique, c’était pour d’autres raisons. Peut-être sa mère lui avait-elle transmis sa force dans ce domaine à sa naissance. Peut-être le Système avait-il provoqué un changement en lui. Peut-être la Fleur Céleste qu’il avait mangée pendant la Mission de Groening avait-elle déclenché son essor fulgurant.
Quoi qu’il en soit, toutes ces explications possibles impliquaient une croissance due à des facteurs extérieurs. Au lieu de continuer à dépendre de forces externes, Ves ferait mieux de développer sa spiritualité par ses propres efforts.
Pour cela, il devait suivre son propre conseil et mener une vie plus riche et plus variée.
Ves expira avec lassitude. « Bon. Il est peut-être temps que je me trouve une petite amie. Mais ce n’est pas le moment. Nous sommes loin de chez nous et entourés d’Ylvainiens. »
« Qui sait, tu pourrais tomber amoureux d’une Ylvainienne. Certaines sont plutôt séduisantes, le taquina Gavin. Par exemple, Madame Cecily ne t’admire-t-elle pas beaucoup ? Elle est jolie et de très haute naissance. Vous seriez faits l’un pour l’autre ! »
Ves fusilla Gavin du regard. « S’il te plaît, ne salis pas la réputation de notre employeuse. Il n’y a rien entre nous. »
L’idée de se mettre avec quelqu’un d’aussi louche que Calabast ne lui traversait même pas l’esprit. Elle était magnifique, certes, mais cela ne voulait pas dire grand-chose, puisque presque toutes les femmes subissaient quelques interventions pour embellir leur apparence. Dans la société moderne, trouver une femme laide était aussi rare que de tomber sur un pilote expert au milieu d’une foule de pilotes de méchas !
« Hmm, à bien y réfléchir, épouser une Ylvainienne serait difficile sans se convertir à leur foi. »
Les citoyens de la République Lumineuse grandissaient avec un fort préjugé contre la religion. Aucun État laïque ne voyait la religion d’un bon œil. Tous avaient un intérêt marqué à étouffer toute attirance pour la religion, car sa propagation menaçait leur souveraineté et leur identité !
Si la République Lumineuse se montrait plus ouverte à la Foi Ylvainienne, qu’est-ce qui empêcherait alors les croyants de fusionner cet État autrefois laïque avec le Protectorat d’Ylvain ?
La séparation de l’État et de l’Église n’existait pas !
« Alors, quel est ton genre de femme, Ves ? demanda Melkor. Tu serais attiré par une autre conceptrice de méchas ? »
Ves haussa les épaules, peu désireux de réfléchir davantage à la question. « Ça pourrait aider. Je crois que la qualité la plus importante, c’est la confiance. Si je me sens suffisamment à l’aise avec quelqu’un pour lui confier mes secrets, je pourrais envisager de partager le reste de ma vie avec cette personne. À quoi bon se marier si on ne peut pas faire confiance à son conjoint ? »
C’était pour cela qu’il ne pouvait pas s’imaginer épouser quelqu’un comme Calabast, malgré tous les avantages qu’une telle union lui apporterait. Elle était manifestement exceptionnelle et tout à fait digne de l’accompagner dans son ascension.
Pourtant, malgré tout ce qu’elle savait de Ves, plus que quiconque dans la galaxie, jamais il ne parvenait à lui ouvrir son cœur. Calabast était une femme calculatrice qui n’avait jamais cessé de considérer Ves comme une mine à exploiter !
S’il voulait se mettre avec quelqu’un, il lui fallait au moins une personne auprès de qui il se sentirait à l’aise.
Son regard se posa un instant sur Ketis, puis s’en détourna.
« Pourquoi l’amour est-il si compliqué ? » songea-t-il.
« Parce qu’on ne peut pas le concevoir comme on conçoit ses méchas. Il faut le trouver soi-même. »