Chapitre 1 180
Ves prit le temps de discuter avec les six pilotes de mécha kronons après qu’ils eurent démontré leur talent lors des combats simulés.
Dans l’ensemble, ils n’avaient pas grand-chose à se dire. Ces pilotes d’élite consacraient une grande partie de leur vie au pilotage de méchas et à la Foi Ylvainienne.
Ves fut impressionné par leur intensité tranquille et leur ferveur religieuse, mais, en dehors de leurs centres d’intérêt limités, il les trouva plutôt ternes. Les décrire comme des moines-guerriers lui parut approprié. Ils n’avaient pas vraiment de vie en dehors de leur dévouement au service des Protecteurs de la Foi.
Même s’ils étaient devenus les moutons noirs de la Dynastie Kronon, ils gardaient foi en leur mission !
L’un d’eux se distinguait légèrement des autres. Alors que les cinq autres Kronons manifestaient clairement leur aversion à l’idée d’interagir avec un étranger qui ne partageait pas leurs croyances, un jeune homme dévisageait Ves avec une intensité troublante.
« Comment t’appelles-tu ? » demanda Ves.
« Taon Melin, monsieur. » Le Kronon s’exprima avec respect.
« Tu n’as pas l’air aussi réservé que les autres. Pourquoi ? »
« J’ai déjà vu des exemplaires de vos méchas lors de ma précédente affectation, expliqua Taon. Le… Blackbeak, c’est bien ça ? Dès que je les ai aperçus, j’ai eu envie de les piloter. Même s’il ne ressemblait en rien à un mécha ylvainien, je voulais le piloter plus que n’importe quelle autre machine ! »
Ses cinq collègues jetèrent à Taon des regards en biais. De toute évidence, son absence de xénophobie ne leur plaisait pas entièrement.
Ves se désigna du doigt. « Le fait que je sois un étranger ne te dérange pas ? »
« Qu’y a-t-il à craindre ? Nous sommes tous destinés à transcender, au bout du compte. Que vous soyez ylvainien ou non, nous finirons tous par devenir frères et sœurs ! »
L’un des autres pilotes de mécha eut l’air contrarié. « Taon, je crois que ton interprétation des prédictions d’Ylvaine est un peu trop généreuse. »
Taon ne prêta aucune attention à cette critique. De légères disputes sur leurs croyances éclataient tout le temps.
« Que M. Larkinson soit un étranger ou non, ses méchas sont exceptionnels. Vous n’avez pas entendu parler de ce qui s’est passé lors de la présentation de son modèle Titan de l’Aurore ? »
Tous gardèrent le silence un instant. Le Protectorat d’Ylvain ne prêtait généralement pas beaucoup d’attention à ce qui se passait dans les autres États, mais l’ascension fulgurante de Ves et de Jannzi Larkinson était trop spectaculaire pour passer inaperçue ! La nouvelle de cet événement remarquable s’était répandue dans les États voisins, éveillant l’intérêt de nombreux spécialistes des méchas.
« Imaginez ce qu’il peut faire pour nous, maintenant qu’il conçoit un mécha pour notre compte, poursuivit Taon. M. Larkinson a prouvé qu’il était capable de créer un mécha qui aide quelqu’un à progresser. Piloter ses méchas est notre meilleure chance de faire un pas en avant sur le chemin de l’ascension ! »
Pendant cet échange, Ves jeta un coup d’œil à Calabast, qui avait repris son identité ylvainienne.
Elle croisa son regard et acquiesça. « Mes pilotes de mécha n’auraient jamais accepté de travailler avec toi sans ton coup d’éclat récent. Ils râleront un peu, mais ils peuvent mettre leur aversion pour les étrangers de côté s’ils ont la possibilité de piloter un mécha aussi bon que le Titan de l’Aurore. »
« Vous croyez qu’il est facile de concevoir un mécha comme le Titan de l’Aurore, madame ? répliqua Ves. J’ai collaboré avec un éminent concepteur senior pour cette conception. J’ai beau être passé au rang de compagnon, les conditions qui m’ont permis de créer une machine aussi réussie que le Titan de l’Aurore ne sont pas réunies. »
« Fais de ton mieux. Ces pilotes de mécha croient tous que tu peux recréer la magie de ta conception précédente. »
Depuis que le Titan de l’Aurore avait fait sensation dans la presse, Ves semblait être devenu le concepteur de méchas capable d’aider les pilotes à atteindre le rang de pilote expert.
Il ricana intérieurement. Comment pouvait-on progresser aussi facilement ? Tant de pilotes de mécha s’efforçaient toute leur vie de s’affranchir de leur condition ordinaire, mais seule une infime minorité y parvenait. Un bon mécha pouvait peut-être aider un peu, mais c’était surtout aux pilotes eux-mêmes de briser leurs chaînes mortelles.
Par curiosité, Ves se servit de sa vision spirituelle pour jeter un rapide coup d’œil aux six pilotes de mécha.
Comme prévu, aucun ne possédait une quantité notable d’énergie spirituelle. Leur esprit était bien plus discipliné et concentré que celui des autres pilotes de mécha, mais leur pensée et leurs émotions manquaient vraiment de diversité.
Ves avait constaté ce genre de situation chez de nombreux pilotes de mécha d’élite. Même les Épéistes souffraient de ce problème.
Malgré leur entraînement rigoureux et leur discipline, qui auraient dû favoriser la formation d’une volonté cohérente, l’énergie spirituelle nécessaire au processus n’était tout simplement pas au rendez-vous.
À l’inverse, la Famille Larkinson n’imposait pas un entraînement aussi sévère à ses pilotes de mécha, et parvenait pourtant à former quelques pilotes experts à chaque génération.
Il échafauda une hypothèse pour expliquer cette différence. Un esprit fort et discipliné ne suffisait pas à former une volonté.
Quel sens avait la vie si elle se résumait au service ? Tous ces pilotes d’élite consacraient entièrement leur existence à leur travail, au détriment de tout le reste. Ils ne se faisaient aucun ami en dehors de leur cercle et négligeaient leur famille dans leur quête de progrès.
Ils n’avaient aucun loisir digne de ce nom et, en dehors de leur profession, leur existence était tout à fait insignifiante.
Leur quotidien monotone les rendait semblables à des robots sous forme humaine. Ves ignorait toujours ce qui constituait réellement l’énergie spirituelle, mais il commençait à pressentir qu’elle entretenait un lien complexe avec la vie !
Ves percevait de nombreuses personnes grâce à ses sens spirituels. Très peu possédaient une quantité importante d’énergie spirituelle. Il n’était donc pas certain de la solidité de son hypothèse. Il était possible qu’un pilote de mécha d’élite qui ne faisait rien d’autre parvienne quand même à progresser.
Quoi qu’il en soit, même si Ves ne percevait aucune énergie spirituelle notable chez Taon et les autres pilotes de mécha pour le moment, cela pourrait changer à l’avenir. Ils n’étaient pas non plus obligés de s’appuyer sur l’énergie spirituelle qu’ils produisaient eux-mêmes pour former une volonté : le cas d’Eloise Pelican l’avait déjà prouvé !
Quand Ves, Madame Cecily et les autres prirent congé des pilotes de mécha et s’éloignèrent, il ne put s’empêcher de faire une remarque.
« Tu devrais accorder un peu de répit aux jeunes pilotes de mécha, de temps en temps. »
Calabast haussa un sourcil. « Hmm ? »
« Ce n’est pas bon pour eux de passer chaque instant de leur temps éveillé dans un cockpit, une capsule de simulation ou une salle d’entraînement. »
« Ils sortent déjà régulièrement. Comme tout Ylvainien pieux, ils assistent souvent aux offices de l’église la plus proche. »
« Ce n’est pas suffisant. » Ves secoua la tête. « Prends ça comme un conseil de Larkinson. Un pilote de mécha épanoui doit avoir autre chose dans la vie que son travail et sa foi. »
« Ce n’est pas à moi de gérer la vie des Protecteurs de la Foi. Ils ont leur propre chaîne de commandement. Même s’ils sont chargés de me protéger, ils ne sont pas tenus d’obéir à mes ordres. » Calabast soupira.
Bien qu’elle disposât d’une autorité considérable sous son identité de couverture, sa capacité à agir directement était désormais plus limitée qu’avant.
Ves se souciait tout de même un peu de la question. « Alors, transmets cette suggestion à leurs commandants. Qu’ils soient pilotes de mécha d’élite ou non, tu leur rends un mauvais service en laissant tes gardes du corps vivre repliés sur eux-mêmes. »
« C’est là la sagesse des Larkinson ? »
Marchant aux côtés de Ves, Ketis ne put s’empêcher d’exprimer son avis. « Si leur travail et leur foi sont les seules raisons de vivre, que se passera-t-il si on les leur enlève un jour ? »
« Il ne leur restera rien », répondit Ves.
Ces paroles leur donnèrent matière à réflexion. Ils finirent par atteindre le rez-de-chaussée du quartier général.
« Les concepteurs de méchas que nous avons invités arriveront dans deux jours, annonça Calabast. J’espère que tu en trouveras au moins un avec qui travailler. Aucun n’est exceptionnel, mais ils sont très disposés à coopérer. »
« On verra », répondit Ves sans s’engager. Il avait ses propres exigences. « Y a-t-il autre chose que je doive faire pendant les deux jours qui nous séparent de leur arrivée ? »
Calabast réfléchit un instant. « Demain, j’enverrai Leon te chercher pour t’emmener à un office à la Grande Église. Notre foi est au cœur de notre identité. Tu dois bien la comprendre si tu veux concevoir des méchas qui plaisent à notre peuple. »
« Je te remercie de me donner cette occasion », répondit Ves.
Il n’arrivait pas à concilier la Calabast qu’il connaissait avec l’image douce et pieuse de Madame Cecily.
Ves et les autres remontèrent à bord d’une navette sous bonne escorte pour regagner leur résidence temporaire. À leur arrivée, Leland les attendait, le visage sombre.
« Quelqu’un a fouillé nos bagages pendant notre absence », annonça-t-il dès que Ves arriva.
Ves leva la tête, alarmé. « Quoi ? Mais il y a des gardes ! »
« Eh bien, quelqu’un a quand même réussi à les contourner. L’intrus a également déjoué les systèmes de sécurité, et pas en se contentant de brouiller leurs signaux. Celui qui s’est introduit dans la résidence a dû utiliser une porte dérobée ou un système de piratage très avancé. »
Celui qui s’était introduit dans la résidence pour fouiller leurs effets personnels avait donc été envoyé par une organisation puissante !
Une question lui vint aussitôt à l’esprit. « Comment l’avez-vous découvert ? Si l’intrus est aussi habile, il n’aura laissé aucune trace. »
« C’est exact. Toutes les précautions que j’avais prises ont été déjouées. » Leland secoua la tête, déçu. « Les gardes n’ont remarqué quelque chose d’anormal que lorsqu’une sorte de bagarre a éclaté dans l’une de nos chambres. D’après ce qu’on a pu établir, notre intrus est tombé sur un autre intrus et les deux en sont venus aux mains ! »
Ves cligna des yeux, stupéfait. « Il y en avait donc un autre ? Et ils ne sont pas alliés ? »
« Plusieurs puissances du Protectorat d’Ylvain ne nous aiment pas, répondit Leland. Certaines ne s’entendent pas non plus entre elles. Le seul problème pour nous, c’est que les intrus sont partis rapidement après avoir échangé quelques coups. Ils n’ont laissé aucun indice qui puisse nous aider à découvrir à qui ils sont liés. »
Il pouvait s’agir des Poxcos, des Vrais Croyants ou des concepteurs de méchas traditionalistes. Des groupes d’intérêt de toutes sortes avaient pu s’introduire dans leur résidence.
Cette évolution inattendue convainquit Ves que d’autres ennuis se préparaient. La menace était suffisamment grave pour qu’il organise une réunion privée avec Melkor.
Après que Ves lui eut expliqué certaines des dangereuses tensions souterraines qu’il avait découvertes ces derniers jours, Melkor ne parut pas ravi.
« Pourquoi ne peux-tu pas être normal, pour une fois, Ves ? Je croyais que ce voyage d’affaires dans le Protectorat d’Ylvain devait être des vacances studieuses. »
Ves se frotta le visage, épuisé. « J’ai sous-estimé l’ampleur des tensions politiques dans le Protectorat. Je pensais que, puisque tout le monde partageait la même foi ici, les gens s’entendraient tous. La vérité est bien moins optimiste que je ne le croyais. »
Les conflits politiques dans le Protectorat d’Ylvain n’étaient pas différents de ceux de la République Lumineuse. En fait, la foi ne faisait qu’accentuer les divisions !
Melkor tapota le dos de son cousin. « Ce n’est pas si grave. Tu es entouré d’un nombre considérable de Protecteurs de la Foi. La Dynastie Curin semble sincèrement vouloir coopérer avec toi. Avec autant de méchas et de soldats à tes côtés, personne ne devrait envisager de t’attaquer directement. »
C’était vrai. Même si quelqu’un avait fouillé leurs bagages, qu’aurait-il pu faire ? Il ne s’agissait que de vêtements et d’autres effets personnels sans importance. Leur équipement le plus précieux, comme les armures sur mesure achetées chez Renny’s Outfitters, était rangé sur le Seigneur de Cristal personnel de Melkor, afin que leurs propriétaires puissent toujours le récupérer facilement.
Ils continuèrent à discuter de certaines mesures de sécurité, mais ne pouvaient pas faire grand-chose. Melkor avait déjà amené tous les Avatars du Mythe qu’il pouvait se permettre de détacher.
À part engager des mercenaires, ils n’avaient guère d’autre moyen de renforcer leur protection.