Chapitre 1 170
Après une inspection minutieuse, le Barracuda franchit les frontières de la République Lumineuse et du Protectorat d’Ylvain. Les Protecteurs de la Foi semblaient sévères et distants, mais ils ne maltraitèrent pas les Lumineux.
Les autorisations obtenues par Ves et son entourage étaient parfaitement authentiques. Un membre influent de la Dynastie Curin les avait invités ; les Protecteurs de la Foi n’avaient donc aucune raison de leur interdire l’entrée dans leur État.
Avant de monter à bord de la navette d’inspection amarrée au Barracuda, le chef inspecteur leur adressa tout de même un avertissement.
« Les étrangers, surtout les Lumineux comme vous, ont tendance à remettre notre foi en question. Au nom du Prophète, je vous conseille de ne pas abuser de notre hospitalité. Nos croyances nous appartiennent. Nous savons qu’il serait vain d’espérer que le reste de la galaxie se convertisse à notre foi, mais nous attendons au moins de nos invités qu’ils se mêlent de leurs affaires. »
Leland répondit à la place de Ves. « Nous sommes conscients des différences culturelles entre nos États. Nous respectons les Ylvainiens et ne mettrions jamais en péril nos relations avec votre État. »
« Pour votre bien, j’espère que vous êtes sincère. Critiquer la Foi Ylvainienne à l’intérieur de nos frontières est un crime. » L’inspecteur ajouta d’un ton sinistre : « Malgré cet avertissement adressé à chaque visiteur, au moins cinq pour cent des étrangers qui entrent dans notre État finissent tout de même par enfreindre cette loi. »
« Que leur arrive-t-il, inspecteur ? » demanda Gavin.
« Les étrangers sont dispensés de respecter certaines de nos lois, mais pas toutes. Convertir nos citoyens à l’apostasie est un crime passible de la peine capitale ! Si un Ylvainien cherche à corrompre les croyances des fidèles, il subira les tourments les plus atroces que nous soyons capables d’infliger à son corps ! Ne vous inquiétez pas, toutefois. Les étrangers coupables du même crime sont exécutés proprement.
Nous ne voulons pas envenimer davantage les relations entre nos États. »
Après cela, l’équipe d’inspection quitta le Barracuda, laissant tout le monde, sauf Leland, mal à l’aise.
L’agent de renseignement sous couverture sourit. « Même si le Protectorat ne tient pas à rendre publics ce genre d’incidents, il exécute beaucoup d’étrangers. La République Lumineuse a protesté contre le traitement draconien réservé à nos citoyens lorsqu’ils se retrouvent mêlés à des tentatives d’“éclairer” les fidèles locaux, mais le Protectorat n’a jamais cédé sur ce point.
Ne comptez pas sur notre État pour vous tirer d’affaire si vous ne tenez pas compte de cet avertissement. »
Dans les documents qu’ils avaient signés pour entrer dans le Protectorat, ils avaient reconnu de leur plein gré qu’ils seraient soumis à certaines lois du Protectorat relatives à la Foi Ylvainienne.
Le meilleur moyen de mettre un Ylvainien en rogne, c’était de railler sa foi, de la critiquer ou de la remettre en question !
Ves observa ses compagnons. Gavin et Leland avaient assez de jugeote pour ne pas enfreindre cette loi. Il ne s’inquiétait pas trop non plus pour Ketis, habituée à côtoyer toutes sortes de sectaires aux croyances extrêmes.
Il tenait tout de même à leur dire quelque chose. « Ce voyage d’affaires est très important pour la LMC. Il l’est aussi pour moi. J’espère que vous ferez tous attention à votre conduite parmi les Ylvainiens. Je sais qu’ils sont bizarres et que certaines de leurs croyances sont plutôt… extrêmes.
J’espère que vous garderez une attitude respectueuse, quoi que nous rencontrions au cours de notre visite. Je ferai de mon mieux pour vous défendre, mais ici, mon influence est inexistante. »
Dans la République Lumineuse, Ves pouvait s’appuyer sur son influence personnelle et ses relations avec les Larkinson, les Tovars, Flashlight, le Corps des Méchas et le professeur Ventag pour riposter à toute accusation.
Ici, aucune de ces relations n’aurait beaucoup de poids. Le Protectorat était un État très fermé, qui s’isolait délibérément même de ses voisins les plus proches. Ves ne pouvait que faire confiance à Madame Cecily Curin pour lui prêter main-forte s’il avait des ennuis avec les habitants.
Le trajet jusqu’au Système de Kesseling se poursuivit sans le moindre retard. Ce système n’était pas un système portuaire, mais ses deux étoiles facilitaient l’accès, surtout pour une corvette haut de gamme comme le Barracuda.
Pendant le voyage, Ves compléta les connaissances acquises lors de sa récente expérience de Maîtrise en parcourant des ouvrages écrits par d’autres concepteurs de méchas.
Il remarqua rapidement que tout ce qu’il lisait sur les méchas héroïques ne concordait pas avec ses convictions.
[… À mesure que la technologie et le niveau de vie progressent, les pilotes de mécha deviennent de plus en plus capables de piloter des méchas complexes. La demande de méchas conçus pour une seule application ne pourra que diminuer. L’essor des méchas polyvalents dans les régions les plus développées de l’espace humain annonce déjà le glas des méchas spécialisés à l’extrême dans les confins galactiques…]
[… Les méchas héroïques gagneront donc en popularité et feront office de solution intermédiaire entre les méchas spécialisés et les méchas polyvalents. On s’attend à ce qu’ils deviennent le type de mécha dominant pendant la transition, afin de préparer les pilotes à l’inévitable passage aux méchas polyvalents…]
« Un mécha héroïque comme outil d’entraînement ? Absurde ! »
Les concepteurs de méchas qui avaient écrit ces livres avaient tous conçu des méchas héroïques, mais Ves se demandait s’ils en avaient vraiment compris le principe.
« Un mécha héroïque ne peut plus porter ce nom s’il est produit en masse ! »
S’il avait lu ces livres avant son expérience de Maîtrise, il aurait adopté un point de vue similaire à celui de leurs auteurs. Mais maintenant qu’il avait forgé ses propres convictions, il se montrait bien plus sceptique à l’égard des opinions qui s’y opposaient.
Son interprétation des méchas héroïques était devenue sa foi personnelle ! Il ne laisserait personne la remettre en question !
Ves renifla. « Peut-être que les Ylvainiens ressentent la même chose lorsqu’un Lumineux pompeux débarque et dénigre la Foi Ylvainienne. »
Comparée à toutes les religions délirantes de la galaxie, la Foi Ylvainienne ne sortait pas vraiment du lot. Ses adeptes avaient été plus fervents du vivant du Prophète Ylvaine, mais sa mort, suivie de celle de toute la Dynastie Ylvainienne, leur avait appris que la galaxie ne tolérerait aucune manifestation de fanatisme intolérant.
Les Ylvainiens avaient déjà goûté à la défaite, et cela les avait depuis rendus plus humbles.
« Tous les États du Secteur stellaire de Komodo ont un passé semblable. Nous descendons tous d’exilés. »
En reprenant la lecture de quelques manuels virtuels trouvés sur le réseau galactique, Ves eut de plus en plus l’impression d’avoir gaspillé son argent. Il avait payé plusieurs centaines de milliers de crédits pour acquérir ces exemplaires dans la bibliothèque virtuelle de l’AMH, attiré par leurs excellentes notes et leurs bonnes critiques !
« Hmpf. En fait, ce ne sont que des moutons ignorants qui suivent aveuglément un âne égaré. »
Plusieurs auteurs partageaient certaines de ses convictions, mais ils n’allaient pas assez loin. Presque tous les concepteurs de méchas pensaient que les méchas héroïques connaîtraient forcément un immense succès dans les générations à venir !
À son grand dépit, Ves ne pouvait pas entièrement écarter cette possibilité. Les méchas équipés de deux systèmes d’armes pourraient bien devenir assez viables pour que le marché en réclame en grande quantité.
Tant que la demande serait là, les concepteurs de méchas feraient tout leur possible pour y répondre, quels que soient leurs sentiments à l’égard des méchas héroïques !
Ves pressentait que les méchas héroïques conçus à cette époque prendraient alors un tout autre sens.
« Les méchas héroïques ne seront plus qu’un terme vide de sens. Peut-être que l’industrie des méchas aura assez de décence pour choisir une autre appellation. »
Quoi que les autres pensent des méchas héroïques, Ves était bien décidé à en concevoir un qui corresponde à ses propres convictions pour la commande à venir.
Tandis qu’il se débattait avec ses convictions au sujet des méchas héroïques, le Barracuda finit par atteindre le Système de Kesseling.
Ses deux étoiles émettaient une quantité considérable de chaleur et de radiations. Les Ylvainiens qui avaient colonisé le Système de Kesseling à l’origine avaient laissé les régions intérieures à l’abandon et s’étaient installés sur les planètes les plus éloignées.
Kesseling VIII devint le siège du gouvernement local, car c’était la planète la plus agréable à habiter. La Dynastie Curin avait même renforcé son importance en y installant le siège du Ministère de l’Industrie et du Commerce.
À l’arrivée du Barracuda en orbite haute autour de Kesseling VIII, la corvette ne put aller plus loin. Les Protecteurs de la Foi interdisaient à toute navette ou à tout vaisseau n’appartenant pas à un Ylvainien d’atterrir sur la planète.
Ves prépara sa tenue et ses bagages. Il examina sa silhouette dans un reflet holographique et hocha la tête, satisfait. Les robots stylistes de sa cabine avaient fait du bon travail : ses vêtements d’affaires formels lui donnaient une apparence présentable.
Il sortit de sa cabine, ses coffres à bagages flottants à sa suite, et rejoignit les autres, qui emportaient eux aussi leurs affaires.
Madame Cecily leur avait déjà réservé une navette. Dès que le véhicule s’amarra au Barracuda, Ves, Lucky, Ketis, Gavin et Leland y rangèrent leurs bagages et prirent place.
La navette se détacha du Barracuda et descendit prudemment vers la surface de la planète où ils séjourneraient pendant toute la durée du voyage.
« Il paraît que Kesseling VIII est divisée entre réformateurs et traditionalistes, fit remarquer Gavin tandis que Ves observait par le hublot les océans et les continents de cette planète terraformée. Bien que la majeure partie de la planète soit administrée par la Dynastie Curin, la Dynastie Poxco est présente sur chaque planète. »
Le Protectorat ne serait pas un État religieux s’il ne répandait pas ses églises partout. Les Serviteurs de Ylvaine veillaient avec zèle à ce que chaque Ylvainien assiste aux offices !
« Quelle est la tendance actuelle, Benny ? »
Gavin soupira, exaspéré. Son patron ne pouvait-il pas au moins se souvenir de son nom ? « Les classes supérieures, qui ont tout à gagner de l’ouverture du Protectorat, sont en grande majorité favorables à une réforme de l’État. Les classes populaires, elles, résistent davantage. Même si leur situation s’améliorerait aussi avec l’essor du commerce, elles ne s’attendent pas à en tirer beaucoup d’avantages.
Les Serviteurs de Ylvaine n’ont donc aucun mal à les garder dans leur camp. »
« Tu ferais mieux de surveiller tes paroles, Gavin. Souviens-toi où nous sommes. » Leland intervint depuis l’autre bout de la navette ylvainienne. « Tu insultes tous les Ylvainiens en réduisant la force de leur dévotion à leurs intérêts personnels. Ne généralise pas sur les citoyens de Kesseling VIII en fonction de leur classe sociale.
Il y a des croyants extrêmement pieux parmi les plus hauts responsables du gouvernement, et des Ylvainiens très peu pratiquants parmi les millions d’ouvriers agricoles et d’usine. »
« Ah, désolé, répondit Gavin, conscient de son erreur. Nous avons de la chance d’avoir quelqu’un du Ministère des Affaires étrangères dans notre délégation d’affaires. »
Ves ne put s’empêcher de se mordre la lèvre. « Nous avons effectivement la chance d’avoir Leland avec nous. Mais j’espère que vous vous souviendrez tous de qui commande ici. »
Leland tourna la tête et lança à Ves un regard noir discret. « Bien sûr, Ves. Je ne ferai jamais rien qui aille à l’encontre de tes objectifs. »
Il restait à voir. Que Leland plaisantât ou non, Ves espérait ne pas être mêlé à des histoires !
Au bout d’un certain temps, la navette se posa sur une aire d’atterrissage, à côté de l’imposante bâtisse semblable à une villa qui abritait le Bureau de la gestion stratégique des méchas.
« Waouh ! » s’exclama Ketis en sortant de la navette, son béret bouffant sur la tête. « Les Ylvainiens ont vraiment du style ! Ça me rappelle un peu certaines de tes créations, Ves ! »
Les Ylvainiens raffolaient d’une architecture inspirée du style baroque ancien. C’était un moyen infaillible de donner à leur État et à leur religion une apparence majestueuse et digne.
Ves et son entourage furent escortés à l’intérieur, où ils subirent un contrôle de sécurité de routine qui les obligea à remettre toutes leurs armes et la plupart de leurs appareils, à l’exception de leurs communicateurs.
Ce n’est qu’après que Ves eut retiré sa ceinture à outils et le holster où se trouvait Repos paisible que les gardes l’autorisèrent à rencontrer la cliente.
« Et mon équipe ? » demanda-t-il lorsque les gardes conduisirent les autres ailleurs.
« Madame Cecily souhaite vous rencontrer en privé, monsieur Larkinson. Votre équipe sera dirigée vers une salle d’attente pendant votre première entrevue. »
« Je peux au moins emmener mon animal de compagnie ? »
« Je vous prie de m’excuser, monsieur Larkinson. Madame Cecily interdit strictement la présence d’animaux de compagnie à l’intérieur. Qu’il soit mécanique ou organique, votre chat devra rester dans la cour. »
La règle n’avait rien d’étonnant, étant donné qu’un animal pouvait être bourré de matériel d’espionnage, mais Ves trouvait tout de même cela dommage.
« Reste dehors et ne pars pas vadrouiller tout seul, compris, Lucky ? »
« Miaou ! »
Après avoir installé Lucky, Ves suivit l’un des gardes jusqu’aux étages supérieurs. Après des semaines de voyage, il allait enfin rencontrer la cliente !