Chapitre 1 152
Ves frappa tandis qu’Axelar dormait. L’esprit assoupi de ce dernier se délectait encore du cocktail de substances chimiques qui se déversaient continuellement dans son sang, mais les drogues qu’il avait l’habitude de prendre pendant son sommeil étaient plutôt douces.
Axelar dormait, assommé par ses stimulants soporifiques. Ves cessa de dissimuler sa présence.
Après une longue hésitation, il se décida enfin à passer à l’acte. Que cela fonctionne ou non, il ne risquait rien à essayer. Si Axelar devait un jour renoncer à la drogue et faire quelque chose d’utile de sa vie, il fallait que Ves intervienne directement !
Il décida donc de voir s’il pouvait prendre possession du corps d’Axelar.
« Je suis maintenant un Concepteur de méchas compagnon. Ma spiritualité et ma conscience sont bien plus fortes qu’avant ! »
Axelar avait beau être un pilote de mécha très doué, son esprit était constamment embrumé. Même sobre, il n’aurait jamais pu rivaliser avec Ves sur le plan spirituel.
En temps normal, Ves n’aurait jamais cru qu’une telle chose puisse fonctionner sur quelqu’un d’autre. Mais la situation était différente : il partageait directement l’espace où se trouvait la conscience d’Axelar.
« Je suis déjà à l’intérieur de la forteresse de son esprit. »
Prendre un château de l’intérieur ! Nombre des contraintes qui empêchaient Ves d’influer sur l’esprit d’autrui ne s’appliquaient plus dans ce cas précis.
« Voyons si mon intuition est bonne. »
Ves concentra sa conscience et déploya sa considérable spiritualité. Il étendit son énergie spirituelle et la façonna en une multitude de tentacules.
Il les déploya ensuite à partir de sa conscience, puis les fixa en divers points de l’esprit largement désert d’Axelar.
« Laisse-moi prendre possession de ton corps ! » cria mentalement Ves.
Sa méthode était grossière et rudimentaire. Dès que ses tentacules se relièrent à l’esprit et au corps d’Axelar, une quantité écrasante de stimuli et d’impulsions inconscients submergea sa conscience !
« Bon sang ! C’est trop ! »
Même en réduisant les connexions qu’il avait établies avec l’esprit d’Axelar, Ves ne parvenait pas à endiguer ce flot intense de données parasites ! C’était comme si chaque cellule du corps d’Axelar réclamait toute son attention !
« Bon sang, ça ne marche pas ! »
Ves n’abandonna pas pour autant. Il affina ses connexions et filtra une quantité toujours plus grande de données inutiles avant qu’elles n’atteignent sa conscience.
Il cherchait à créer quelque chose qui s’apparenterait au lien unissant un pilote de mécha à son mécha !
Mais le lien entre deux hommes qu’il tentait maladroitement de former ne prit pas.
« C’est parce que mon cerveau n’est pas fait pour ça ? » se demanda-t-il.
Peut-être aurait-il réussi s’il avait été pilote de mécha. Mais, même en limitant autant que possible le flux de données, il ne parvenait pas à en filtrer suffisamment pour exercer le moindre contrôle sur Axelar.
La première méthode échoua.
« J’imagine que ça ne marchera jamais tant que je ne serai pas pilote de mécha. »
Il passa à la deuxième méthode. Au lieu de se lier à l’esprit et au corps d’Axelar pour le « piloter » comme un mécha, Ves choisit une approche plus dangereuse.
Il rassembla sa conscience et concentra ses pensées, tentant d’imiter la volonté impérieuse de la Vénérable Foster.
C’était un peu plus difficile que prévu. Son ascension au rang de Concepteur de méchas compagnon avait transformé une grande partie de son énergie spirituelle : de souple et gazeuse, elle était devenue une graine de conception cristalline et immuable.
Sa force spirituelle totale avait beau avoir augmenté, la proportion qu’il pouvait modeler à sa guise était limitée !
« C’est comme si mon développement spirituel était figé depuis mon ascension au rang de Concepteur de méchas compagnon ! »
Voilà une nouvelle qui ne lui plaisait guère. Son rêve d’imiter toute la gamme des capacités des pilotes de méchas de haut rang venait de voler en éclats.
Un être humain ne pouvait être que pilote de mécha ou concepteur de méchas, pas les deux.
Cette règle n’était peut-être pas aussi rigide dans les rangs inférieurs, mais dès qu’une personne devenait pilote expert ou Concepteur de méchas compagnon, sa voie de progression ne déviait plus !
« Rien n’est impossible dans la galaxie, cela dit, se rappela Ves. Il existe probablement au moins une exception à cette règle, même si je n’en ai jamais entendu parler. »
Quoi qu’il en soit, Ves ne faisait pas partie de ces rares exceptions. Sa capacité à imiter la volonté de la Vénérable Foster était donc un peu plus faible qu’avant.
« Même affaiblie, elle devrait suffire à ce que je veux faire. »
Ves doutait de ses chances face à un véritable pilote expert, mais Axelar était loin d’égaler la force mentale d’un demi-dieu.
En fait, l’esprit d’Axelar ne pouvait pas être plus faible ! Les stimulants récréatifs et la vie de débauche auxquels s’adonnait le rejeton du clan Streon avaient détruit en lui la moindre trace de discipline. La seule conviction solide de ce bon à rien était son envie d’essayer sans cesse de nouvelles formules !
« Une conscience aussi faible que la tienne ne demande qu’à être exploitée ! Tu ne pourras t’en prendre qu’à toi-même pour ce que je m’apprête à faire ! »
Ves enveloppa sa conscience de cette volonté qu’il avait imitée. Cela ressemblait un peu au champ d’énergie résonnant dont s’entourait un expert.
Il rapprocha ensuite lentement sa conscience des profondeurs de l’esprit d’Axelar, jusqu’à ce qu’elle effleure la conscience centrale de son hôte.
Ce que Ves s’apprêtait à faire était très dangereux !
« Voyons si ça marche ! »
D’un violent effort mental, la conscience de Ves se jeta contre celle d’Axelar et tenta de la pousser sur le côté !
Elle ne bougea pas !
« Bon sang, elle est ancrée quelque part. »
La violente collision n’eut pas l’effet escompté, mais la conscience centrale d’Axelar sembla vaciller, au bord du détachement.
« Je dois peut-être y mettre plus de force. »
Ves ramena sa conscience protégée en arrière et recommença !
Cette fois, le progrès fut plus net !
« Encore ! »
Après plus d’une douzaine de collisions, Ves obtint enfin le résultat espéré ! La conscience centrale d’Axelar se détacha de son ancrage et fut projetée dans un coin de son esprit désert !
Le déplacement laissa derrière lui un trou béant, que la conscience de Ves s’empressa d’occuper !
Réussite !
Une masse de sensations étranges et confuses submergea la conscience de Ves. Il eut soudain l’impression de prendre partiellement possession du corps d’Axelar. Son intégration était loin d’être parfaite, mais la connexion était assez profonde et stable pour produire de véritables changements !
Le seul problème, peut-être, était que la conscience centrale d’Axelar revint à sa place et se heurta à l’intrus qui l’occupait.
On aurait dit qu’elle se plaignait à Ves, réclamant sa place légitime.
« Tais-toi et assieds-toi, imbécile ! Tu ne fais rien de ton corps depuis tout ce temps. Il est grand temps de redresser ta vie ! »
La conscience centrale d’Axelar ressemblait à un robot de nettoyage qui ne cessait de buter contre le même obstacle. Elle n’était pas vraiment consciente, mais elle possédait un instinct très puissant qui la poussait à regagner sa place !
La conscience centrale d’Axelar se heurta donc continuellement à celle de Ves, chargée d’énergie spirituelle. Ces faibles collisions ne lui faisaient pas grand-chose, mais Ves avait l’impression que ses forces spirituelles s’épuisaient peu à peu.
« On dirait que je suis limité dans le temps. Si je continue ainsi plus de quelques jours, je vais m’épuiser. »
Il devait donc se dépêcher de mettre ses plans à exécution.
Il passa à la première étape : prendre le contrôle du corps d’Axelar.
Ves devait en maîtriser suffisamment les mouvements. S’il ne contrôlait pas assez bien le corps, Benny ou les autres membres du personnel risquaient de remarquer que quelque chose clochait !
« Je ne peux pas éveiller les soupçons de Benny. »
Axelar pouvait bien se comporter un peu différemment, Benny n’y prêterait sans doute pas trop attention. Son humeur changeait souvent en fonction du cocktail de stimulants qui agissait sur lui.
Une bonne demi-heure après en avoir pris le contrôle, Ves commença à s’habituer à manipuler un corps étranger. Il parvenait prudemment à contrôler celui d’Axelar, mais sa motricité fine laissait beaucoup à désirer !
Quand le corps d’Axelar ouvrit les yeux au petit matin, un regard tout différent se posa sur le monde. La conscience engourdie et embrumée qui contrôlait jusque-là le corps avait disparu !
Ves tendit d’abord la main et appuya sur un bouton de son communicateur.
« Vous m’avez appelé, maître Axelar ? » La voix de Benny retentit dans le canal de communication.
« Oui. Veuillez purger mon corps. J’ai envie de changer un peu. »
« Pardonnez-moi, maître Axelar, mais l’heure prévue pour votre purge n’est pas encore venue. »
« Fais ce que je te dis, Benny ! » cria Ves de la voix d’Axelar. « J’en ai assez de toujours planer de la même façon ! »
Bien que cet ordre sorte de l’ordinaire, Benny s’y conforma tout de même.
Après avoir conduit le corps d’Axelar au centre de soins de sa villa, le personnel médical commença à le débarrasser de la plupart des substances enivrantes qu’il contenait. Puis, on le plongea dans un bassin et on activa différents procédés destinés à réparer l’essentiel des dégâts causés par les stimulants.
D’un point de vue purement physique, le corps d’Axelar avait retrouvé l’état dans lequel il se trouvait avant qu’il ne devienne dépendant aux stimulants !
Normalement, Axelar se serait aussitôt injecté tout un assortiment de drogues afin de retrouver les mêmes sensations.
Mais Ves n’était pas Axelar. Quand Benny s’approcha de lui, une seringue à la main, le corps d’Axelar leva la paume.
« Arrête. Je n’en veux plus pour l’instant. »
Benny fronça les sourcils. Cet ordre était extrêmement étrange et ne ressemblait pas du tout à l’ancien Axelar ! « Pardonnez-moi, maître Axelar ? »
« Dis-moi, quelle sensation est la meilleure ? L’euphorie provoquée par la trente-septième formule, ou l’adrénaline d’une bataille où je risque ma vie ? »
« Je ne saurais vous dire, maître Axelar. »
« Il n’y a pas photo ! Toutes ces formules ont fini par me lasser. Je n’ai plus rien de nouveau à découvrir, maintenant que j’ai essayé tous les stimulants qui existent. Je crois savoir où je pourrais trouver une meilleure dose d’excitation ! Je devrais partir au combat ! »
Benny resta un instant sans voix. « C’est… une déclaration très audacieuse. »
« La première chose à faire, c’est de vendre ma société pharmaceutique. Je n’ai plus besoin de mes formules. Débarrassez-vous de toutes mes réserves. »
« Vous en êtes certain, maître Axelar ? »
« Comment veux-tu que je me jette dans la bataille si des solutions plus faciles me tendent les bras ? À partir de maintenant, ne te contente pas de te débarrasser de mes stimulants : empêche-moi d’en prendre ne serait-ce qu’une dose ! Même si je supplie et hurle pour en avoir, ne cède sous aucun prétexte, compris ?! »
« …Compris, maître Axelar. Nous exécuterons vos ordres du mieux possible. »
Que Benny obéisse réellement ou non importait peu. Ves voulait simplement faire croire qu’Axelar recherchait désormais une autre forme d’euphorie. Et l’idée qu’on puisse désormais l’empêcher de s’injecter des stimulants était une vengeance mesquine de la part de Ves.
Tout en ricanant intérieurement à l’idée qu’Axelar ramperait à genoux pour obtenir une nouvelle dose, Ves reprit ses instructions.
« Deuxièmement, veuillez préparer ma candidature au Programme d’entraînement d’élite du Sentier des Larmes. »
Cette fois, Benny regarda son maître avec inquiétude. « Maître Axelar ! Je vous conjure d’y réfléchir. Le Programme d’entraînement du Sentier des Larmes est l’un des plus éprouvants de la Grande Confédération unie terrienne pour les pilotes de méchas ! L’année dernière, un seul pilote de mécha sur plusieurs milliers est parvenu à devenir candidat expert ! Un participant sur quatre a péri, et la moitié des survivants sont revenus brisés et traumatisés ! »
« Ma décision est prise ! » cria Ves de la voix d’Axelar. « Le Sentier des Larmes ne me fait pas peur ! Je suis trop fort pour échouer à ce programme d’entraînement ! Prépare ma candidature immédiatement ! »
« Très bien, maître Axelar. Je vais prendre les dispositions nécessaires. »
Ves reconnut le ton docile qu’employait Benny chaque fois qu’elle recevait un ordre qu’elle n’avait pas l’intention d’exécuter. Inscrire Axelar au redoutable Sentier des Larmes serait difficile, mais Ves avait ses moyens.
Un sourire malicieux se dessina sur le visage détourné d’Axelar.