Chapitre 1 150
La Grande Confédération unie terrienne était la dernière incarnation du plus ancien État ininterrompu de la civilisation humaine. Même si les noms changeaient, les humains qui revendiquaient l’héritage de la Vieille Terre se désignaient toujours comme des Terriens.
Comme on pouvait s’y attendre, les Terriens avaient une haute opinion d’eux-mêmes. La Vieille Terre était le berceau originel de l’humanité et, même à l’Âge des méchas, elle continuait de jouer un rôle primordial en tant que l’une des institutions culturelles les plus importantes de la race humaine.
Les clans antiques imbus d’eux-mêmes, qui régnaient au sommet de la société, étaient si tyranniques et insupportables qu’un grand nombre de colonies se soulevèrent à un moment donné, durant l’Âge de la Conquête !
Inutile de dire que beaucoup d’humains nés ailleurs que sur Terre détestaient les élites terriennes et n’attendaient qu’une occasion de se libérer de leur domination !
Les Terriens réussirent à réprimer la plupart des révoltes à temps grâce à leur formidable puissance militaire, mais leurs dirigeants lâches gardèrent trop de vaisseaux de guerre près de chez eux. Cela donna à certaines colonies rebelles plus puissantes et plus éloignées de la Vieille Terre un temps précieux pour s’établir !
Lorsque les Terriens conservateurs finirent par comprendre les conséquences de leur prudence défensive et de leur passivité, le Nouvel Empire de Rubarth avait déjà vu le jour !
Depuis lors, les Terriens durent composer avec ce nouveau venu.
Libérés de l’emprise des Terriens engoncés dans leurs traditions, les Rubarthais, tout juste apparus sur la scène, les rattrapèrent rapidement avant de les dépasser ! Les réformes audacieuses qu’ils appliquèrent à tous les échelons de leur société leur permirent de devenir incroyablement productifs !
Voyant les Rubarthais s’élever et s’emparer de la couronne qui revenait de droit au berceau originel de l’humanité, la Grande Confédération unie terrienne entreprit timidement de réformer sa propre société.
Elle n’avait pas le choix ! Si elle s’en tenait aux vieilles méthodes qui avaient poussé la plupart de ses colonies lointaines à prendre les armes, les Terriens continueraient de décliner !
Au bout du compte, les Terriens mirent en œuvre un grand nombre de réformes convenables, mais les clans antiques étaient bien trop réticents à l’idée de permettre à d’autres de contester leur monopole du pouvoir. Beaucoup d’observateurs extérieurs jugeaient ces réformes trop timides. De nombreuses inefficacités et les mêmes excès qui affligeaient les anciens Terriens persistaient encore à l’époque moderne.
C’était pourquoi la plupart des habitants de la galaxie considéraient le Nouvel Empire de Rubarth comme le nouveau porte-étendard de l’humanité. À l’exception des Deux Grands, la majeure partie de l’espace humain se tournait désormais vers les Rubarthais pour être guidée.
Ves avait toujours pensé que la faiblesse de la Grande Confédération unie terrienne était exagérée. Une grande partie de la galaxie s’était tellement habituée à l’omniprésence des influences pro-rubarthaises qu’elle ne tenait absolument pas compte du fait que la Confédération demeurait une superpuissance de premier ordre !
Mais, maintenant que le Système avait de force plongé sa conscience dans l’esprit d’un junkie décadent comme Axelar Streon, il commençait à croire que les Rubarthais n’avaient peut-être pas tort !
Axelar possédait un talent et des aptitudes extraordinaires, mais il gâchait tout !
Le simple service de conception de méchas automatique à la carte auquel il avait accès constituait un outil incroyablement puissant entre de bonnes mains ! Ves n’avait jamais vu un profane assembler un mécha avec autant de facilité !
Entre de bonnes mains, un pilote de mécha pouvait se servir du concepteur automatique pour choisir une à une les caractéristiques de son mécha, de fond en comble !
C’était extrêmement précieux, car un pilote de mécha n’était pas obligé de s’en tenir aux mêmes forces et faiblesses que celles de ses méchas actuels. Celui qui exploitait pleinement le concepteur automatique pouvait assembler un mécha capable de contrer précisément ses adversaires !
Avec, en plus, une technologie de matérialisation qui reproduisait fidèlement n’importe quel modèle de mécha, jusqu’à l’atome, les pouvoirs et les possibilités à la disposition d’Axelar auraient dû suffire à lui assurer la domination…
Mais qu’avait fait Axelar de tout ce pouvoir ?
Il avait simplement choisi des composants au hasard et laissé les IA les assembler sans se soucier le moins du monde de leur compatibilité ni de leur synergie !
Ves parvenait vaguement à déterminer la date grâce à certaines technologies qu’il avait aperçues dans le catalogue du concepteur automatique. Il estimait que le Système l’avait renvoyé au moins quatre-vingt-dix ans en arrière, cette fois-ci.
Et pourtant, la plupart des technologies de pointe à la disposition d’Axelar l’ahurissaient ! Même si ce junkie n’avait probablement pas été assez lucide pour savoir ce qu’il installait dans son propre mécha, les pièces qu’il avait choisies coûtaient toutes une fortune !
Le mécha qu’Axelar avait fini par obtenir était techniquement polyvalent. Il était équipé d’une demi-douzaine de systèmes d’armes, dont la plupart étaient intégrés un peu partout dans le torse et la tête de l’abomination produite par les IA.
Par habitude, Axelar s’était contenté d’ajouter un fusil à positrons et une Épée Destructrice.
Le mécha héroïque hypertrophié qui en était ressorti avait des bras mal adaptés aux armes qu’ils portaient, un système de ciblage qui ne fonctionnait bien qu’avec des armes d’artillerie lourde, des jambes un peu trop légères pour toute la masse qu’elles devaient supporter, un système de vol doté d’ailes bien trop imposantes et encombrantes, un blindage qui n’aurait dû équiper que des méchas lourds et un système de boucliers actifs d’une résistance étonnante, qui vidait en quelques minutes l’alimentation électrique insuffisante du mécha !
Autrement dit, le mécha héroïque généré automatiquement qu’Axelar s’apprêtait à utiliser pour son duel était un amas pataud et obèse, pratiquement dépourvu d’endurance dès qu’il activait tous ses systèmes !
Si Ves avait été aux commandes, il aurait facilement pu construire un mécha au moins dix fois plus efficace au combat !
« Espèce d’idiot drogué ! » maudit-il Axelar en pensée. « Même si tu n’y connais rien en conception de méchas, tu devrais au moins savoir qu’il ne faut pas alourdir ton mécha avec un blindage aussi encombrant ! Le système de vol que tu as choisi est peut-être puissant, mais seulement sur des méchas moyens bien conçus ! »
En l’état, le mécha héroïque d’Axelar était pratiquement un canard boiteux ! Il tournait si lentement que n’importe quel adversaire compétent pouvait contourner le mécha d’Axelar et l’attaquer par-derrière !
Tandis que Ves laissait libre cours à sa frustration envers Axelar, qui ne cessait de lui embrumer l’esprit avec ses stimulants récréatifs, il prit aussi note des technologies à la disposition de cet aristocrate terrien.
Pratiquement tous les domaines dépassaient de très loin les technologies utilisées aux confins de la galaxie !
« Avec toutes ces technologies de pointe et ces exotiques de grande qualité à la disposition de la Confédération, il n’est pas étonnant qu’elle ne s’en tienne pas à des archétypes de méchas spécialisés. »
Beaucoup de systèmes d’armes n’occupaient pas beaucoup d’espace, mais pouvaient tout de même infliger d’importants dégâts. D’où la tendance à intégrer différents systèmes d’armes à la structure du mécha.
C’était un peu comme intégrer à la structure d’un mécha humanoïde standard les caractéristiques des méchas de première ligne. En réunissant de nombreux systèmes d’armes internes et externes au sein d’une seule machine, un mécha polyvalent présentait beaucoup moins de faiblesses apparentes.
De plus, bon nombre des systèmes de vol de haute technologie disponibles dans le concepteur automatique étaient moins encombrants que ceux utilisés aux confins de la galaxie ! Des technologies et des matériaux de meilleure qualité permettaient aux concepteurs de composants de les miniaturiser, voire de fractionner le système de vol en modules étonnamment compacts !
En somme, les méchas purement terrestres n’existaient pas dans les superpuissances de premier ordre ! Presque tous les méchas pouvaient voler, car il était incroyablement facile d’intégrer des systèmes et des modules de vol, même aux châssis les plus lourds.
Bien conçus, les méchas de première classe pouvaient même fonctionner dans les quatre principaux environnements ! Un même mécha pouvait ainsi opérer au sol, dans les airs, dans l’espace et sous l’eau sans que ses performances en pâtissent sérieusement !
« C’est le paradis des concepteurs de méchas ! »
Ves enviait à Axelar son accès à tant de technologies de pointe et de matériaux d’excellente qualité. Même si le rejeton du Clan Streon appartenait à l’élite terrienne, les méchas pilotés par les soldats du rang ne devaient pas être bien inférieurs !
« Pas étonnant que tant de Maîtres succombent à la tentation de partir pour le centre galactique. Avec toutes ces possibilités, les Maîtres ont beaucoup plus de facilité à concrétiser leurs méchas idéaux. »
Pourtant, cette abondance à la disposition des Terriens engendrait aussi énormément de gaspillage. Chaque mécha était conçu à l’excès et cherchait à entasser bien plus de systèmes exotiques et de gadgets qu’une seule machine ne devrait en posséder. La grande retenue dont faisaient preuve les concepteurs de méchas aux confins de la galaxie n’avait pas cours au centre galactique !
« Le mieux est l’ennemi du bien. » Ves secoua mentalement la tête.
En tant que concepteur de méchas issu des confins de la galaxie, Ves avait hérité des valeurs dominantes de sa région. L’efficacité primait et, même s’il ne plaçait pas toujours cette priorité au premier plan, il accordait toujours de l’importance aux conceptions économiques.
Son exposition aux standards terriens en matière de méchas le laissa encore sous le choc, pour être honnête. Ves avait l’impression d’être un pauvre qui avait vécu toute sa vie dans un bidonville, avant qu’on ne le prenne pour le déposer dans un quartier prospère du centre-ville !
« Combien de Terriens ont accès à un outil comme le concepteur automatique ? »
Ves avait beau mépriser le mécha médiocre généré automatiquement qu’Axelar avait assemblé à la va-vite, il s’agissait tout de même d’un véritable mécha de première classe, capable de vaincre des centaines de méchas de troisième classe dans un combat sans détour !
« Quel gâchis ! » ne put s’empêcher de déplorer Ves devant la laideur de la création d’Axelar.
En pratique, le manque de mobilité et la faible endurance de ce mécha polyvalent le rendaient beaucoup trop vulnérable aux bombardements d’artillerie à longue portée.
Ves continuait de pester mentalement contre l’affreux mécha conçu par Axelar quand quelques heures s’écoulèrent. Benny finit par injecter à Axelar une sorte de produit détoxifiant, qui ramena le junkie complètement amorphe à un état de semi-lucidité.
« Maître Oliver du Clan Renwald est arrivé », informa consciencieusement Benny.
« Oh ? Pourquoi Oliver est-il là ? » demanda Axelar d’une voix pâteuse.
« Vous avez prévu un duel amical de méchas avec lui ce soir. Vous ne vous en souvenez pas ? »
Au bout de sept longues secondes, Axelar vit enfin la lumière. « Ah, oui ! Je lui ai promis de lui botter les fesses cette fois-ci ! Avec le nouveau mécha incroyable que j’ai conçu, je vais enfin pouvoir me vanter devant lui ! »
Avec l’aide de Benny et de toute une série de robots, Axelar rafraîchit son apparence et enfila une tenue très élégante. Sans ses yeux vitreux et sa démarche chancelante, il aurait peut-être même été à la hauteur de la haute réputation des Terriens.
Quelques instants plus tard, Axelar se rendit dans le vestibule de sa villa et retrouva son ami.
« Axelar ! Comment ça va, mon vieux ? »
« Je me sens fantastiquement bien, Oliver ! Depuis que j’ai repris cette entreprise pharmaceutique, je vis certaines des meilleures expériences de ma vie ! »
« Hé, ne garde pas toute la bonne came pour toi ! »
« Jamais je ne te priverais de mes stimulants. Benny, fais goûter la dernière formule à Oliver. »
La garde du corps d’Axelar s’avança en silence. Benny fit un signe de tête aux gardes du corps d’Oliver, puis injecta au visiteur un puissant stimulant.
« Waouh ! Je vois des étoiles ! Bon sang, il faut que je m’assoie. Je sens déjà la prochaine vague arriver ! »
« Hahaha ! Mon entreprise produit les meilleurs stimulants de la galaxie ! » se vanta Axelar. « Benny, sers-m’en une dose, à moi aussi ! »
« Maître Axelar, et votre duel ? »
« Oublie le duel ! Tester la dernière formule de mon entreprise est bien plus important ! En fait, annule le duel ! »
« Et votre mécha tout juste matérialisé ? »
« Jette-le dans une étoile, si ça te chante. »
Ves les regarda avec un dégoût grandissant tandis qu’Axelar et Oliver oubliaient tous deux le duel de méchas qu’ils avaient prévu. À la place, ils passèrent le reste de la soirée à goûter certaines des dernières formules de stimulants que l’entreprise pharmaceutique d’Axelar avait mises au point pour son propriétaire !
Toutes les drogues étaient très puissantes prises séparément, mais, ingérées à la suite, leurs effets se combinaient et provoquaient des réactions physiologiques d’une intensité incroyable !
Axelar et Oliver se droguèrent tous deux jusqu’à sombrer dans un état d’hébétude totale, incapables de réagir ! Même des nouveau-nés avaient l’esprit plus clair que cette paire de drogués dégénérés !