Chapitre 1 149
Lors de sa dernière expérience de Maîtrise, Ves passa une semaine dans l’esprit d’Eloise Pelican.
La Vénérable Pelican était une pilote de mécha respectable, même avant de devenir pilote experte.
Ves n’avait guère apprécié son séjour dans l’esprit d’une femme, et plus particulièrement d’une mère qui regrettait l’absence de son fils, mais il n’avait rien à redire à ses déploiements ni à ses performances au combat.
Une décennie de vie difficile et de pénuries constantes avait fait d’Eloise et du reste du corps de mercenaires dont elle faisait partie des guerriers stoïques et disciplinés. Leur conduite était exemplaire, même après avoir été coincés si longtemps dans la terrible Sphère Sombre.
Cette fois, c’était tout autre chose. Pour une raison qui échappait à Ves, le Système avait eu la brillante idée d’insérer sa conscience dans l’esprit d’un bon à rien complètement défoncé !
Durant les six heures écoulées depuis qu’il avait pénétré dans l’esprit d’Axelar, Ves avait passé le plus clair de son temps à tenter d’ancrer sa conscience pour résister aux vagues de plaisir et d’euphorie provoquées par les fréquentes injections de stimulants récréatifs !
Benny Smit, la garde du corps d’Axelar, à l’allure robuste et solide, sortait docilement de son uniforme une quantité apparemment inépuisable de seringues dernier cri !
« Oh, non, pas encore une injection ! C’est déjà la quinzième ! Comment un dépravé pareil peut-il encore être en vie, avec toutes ces drogues qui lui circulent dans le corps ?! » gémit Ves intérieurement, même si Axelar était bien trop hébété pour déceler l’intrusion dans son esprit !
Alors que les vagues de plaisir chimique enflaient jusqu’à former un nouveau tsunami d’euphorie, Ves supporta les flots de son mieux tout en cherchant à comprendre où il avait atterri cette fois.
Les fréquentes montées d’Axelar compliquaient énormément l’extraction d’informations de l’esprit de son hôte. Si Ves n’avait pas percé jusqu’au rang de compagnon, la tâche aurait été encore plus ardue.
Heureusement, sa Spiritualité considérablement renforcée lui permettait de résister aux vagues et de faire preuve de plus de finesse dans l’usage de ses capacités. Même dans ces conditions défavorables, Ves parvint peu à peu à glaner quelques renseignements sur l’époque et le lieu où il se trouvait.
Dès qu’il découvrit dans quel État il avait atterri, sa conscience faillit bondir hors de l’esprit d’Axelar !
« Quoi ! Je suis dans la Grande Confédération unie terrienne ! »
Quelle surprise ! Cette expérience de Maîtrise dépassait de si loin les précédentes que Ves en resta sans voix.
Le Système l’avait déposé en plein cœur de la galaxie !
Et ce n’était pas tout : Ves avait aussi pénétré dans l’esprit d’un rejeton de haute naissance du Clan Streon, qui régnait sur plusieurs centaines de systèmes stellaires dans le très prospère Secteur stellaire du Pulsar Radieux !
Le Secteur stellaire du Pulsar Radieux n’avait rien à voir avec le Secteur stellaire de Komodo. Les comparer revenait à mettre en balance un simple sachet de nutriments et un repas de vingt et un plats préparé par le meilleur chef humain de la galaxie !
Il n’existait aucun État de troisième ordre dans le Secteur stellaire du Pulsar Radieux. En fait, il n’y en avait même pas de deuxième ordre. Ce secteur n’était que l’un des nombreux secteurs stellaires outrageusement prospères de la Grande Confédération unie terrienne.
Pourtant, même si le Pulsar Radieux n’était gouverné que par un seul État, cela ne signifiait pas que tout y était paisible.
Tout comme les maisons nobles du Nouvel Empire de Rubarth se disputaient le pouvoir, la richesse et l’influence, les Terriens n’étaient pas différents.
De multiples clans ancestraux, dont les lignées s’étendaient sur des milliers d’années, rivalisaient sans cesse.
La seule différence, c’était que les maisons rubarthaises connaissaient souvent des hauts et des bas. Rares étaient celles qui pouvaient se reposer sur leurs lauriers et compter sur leurs succès passés pour conserver leur position de pouvoir.
En tant qu’initiateurs de la théorie de la vitalité sociale, les maisons rubarthaises étaient constamment contraintes de lutter pour maintenir ou étendre leur position au sein de leur immense superpuissance.
Les Terriens se considéraient avec arrogance supérieurs aux Rubarthais, mais la rivalité entre leurs clans ancestraux était tout aussi intense, même si elle était moins fréquente et moins violente.
Les conflits et les compétitions entre les différents clans rivaux se déroulaient uniquement sur des champs de bataille extrêmement restreints, déterminés à l’avance. Ves savait déjà que les clans ne pouvaient envoyer qu’un nombre limité de méchas dans un autre système stellaire, où ils s’affrontaient dans une zone très étroite afin de déterminer si la conquête avait réussi.
Cette manière de combattre avait donné naissance à une culture du mécha très particulière dans la Grande Confédération unie terrienne.
Les clans consacraient toujours d’immenses ressources au maintien de grandes armées permanentes de méchas, mais ils concentraient néanmoins l’essentiel de leurs efforts sur l’entraînement d’un nombre plus restreint de forces d’élite.
Chaque conflit entre les clans étant limité à un nombre relativement modeste de méchas, il était absolument indispensable que chacun dispose d’au moins un corps d’élite !
Le nombre de méchas que les Terriens autorisaient à combattre pour le contrôle d’un système stellaire variait d’un secteur stellaire à l’autre. Dans le Secteur stellaire du Pulsar Radieux, chaque clan pouvait amener jusqu’à 50 000 méchas à une bataille réglementée, soit un corps entier.
Cela semblait beaucoup, mais c’était en réalité fort peu au regard du nombre colossal de méchas dont disposaient les clans ancestraux !
« C’est comme si l’on décidait de l’issue d’une bataille en envoyant des champions », conclut Ves en pensée.
Les clans ancestraux pouvaient facilement déployer des millions, voire des milliards de méchas à la fois ! Mais une bataille impliquant autant de méchas serait extrêmement destructrice ! Non seulement la plupart d’entre eux finiraient en pièces, mais les dégâts collatéraux provoqués par l’emploi d’armes très avancées et dévastatrices pourraient anéantir toute vie sur chaque planète habitable !
La crainte de dilapider autant de ressources et de matériel avait poussé les Terriens à adopter cette coutume : limiter le nombre de méchas engagés dans une bataille.
La force d’un clan et le nombre de systèmes stellaires qu’il gouvernait ne dépendaient plus de sa puissance militaire totale. Tout reposait désormais sur sa capacité à entraîner et à équiper ses corps d’élite !
L’une des conséquences imprévues de cette volonté de transformer chaque conflit interne à la Confédération en compétition équitable fut d’en faire un spectacle public !
Les Terriens proposaient toujours de nombreuses formes de compétitions de méchas, mais les véritables batailles entre les clans attiraient l’attention d’innombrables citoyens terriens et étrangers !
Axelar Streon était un rejeton de haute naissance du Clan Streon, et sa légitimité ne faisait aucun doute. Même s’il n’était pas l’héritier aîné d’une figure importante du clan, il jouissait tout de même d’une position très privilégiée !
Dès sa conception, ses gènes avaient été perfectionnés ! Le Clan Streon ne lésinait pas sur les dépenses pour garantir que les membres de son clan principal possèdent le meilleur patrimoine génétique possible !
Axelar était donc un être humain exceptionnel dès sa naissance ! Il était plus intelligent, plus rapide et plus fort que le citoyen moyen de la Confédération.
L’écart de capacités était encore plus grand avec les humains de base vivant en dehors des superpuissances de premier ordre !
Axelar avait grandi dans le luxe. Le rang élevé de ses parents lui avait permis d’être constamment entouré de raffinement.
Naturellement, il était vite devenu un enfant gâté.
Sa situation changea quelque peu à ses dix ans. Les parents d’Axelar découvrirent que leur fils possédait les aptitudes génétiques nécessaires pour piloter des méchas !
Une telle occasion était inespérée pour Axelar. Ses parents l’envoyèrent aussitôt dans l’une des nombreuses académies de méchas d’élite du Clan Streon.
Pendant les quinze années qui suivirent, Axelar traversa une période très difficile. Les académies de méchas qu’il fréquentait traitaient certes tous les membres du Clan Streon avec égards, mais les instructeurs exigeaient néanmoins de chaque élève qu’il apprenne à piloter correctement des méchas !
Quel que fût leur milieu, les membres du Clan Streon n’étaient pas dispensés d’efforts sous prétexte que leurs parents étaient puissants !
Pour Axelar, les années passées à l’académie furent un enfer ! Il n’avait pas une once de diligence en lui. Les instructeurs de méchas le réprimandaient souvent parce qu’il ne faisait pas de son mieux pour apprendre à piloter.
Malgré ces difficultés, Axelar parvint à terminer l’académie de base, puis l’académie avancée de méchas, avec des notes honorables.
Deux raisons lui permirent de s’en sortir.
Premièrement, ses aptitudes génétiques avaient été évaluées à A-, ce qui était exceptionnel ! Axelar avait donc besoin de moins de temps d’entraînement pour maîtriser une compétence donnée.
Deuxièmement, le jeune pilote de mécha doué avait pris des stimulants pour tenir toute la journée !
Même après avoir terminé l’académie avancée de méchas, Axelar continua à prendre des stimulants récréatifs. Il avait beau avoir consulté un médecin pour purifier son organisme et se débarrasser de sa dépendance physique, son addiction mentale était toujours aussi forte !
« Quel gâchis pour un pilote de mécha ! » déplora Ves.
Axelar Streon n’était qu’un peu inférieur à la Vénérable Foster en matière de talent au pilotage. En fait, ses traitements génétiques supérieurs et les autres avantages dont il bénéficiait auraient dû faire de lui un pilote de mécha encore meilleur que Relia Foster avant qu’elle ne devienne pilote experte.
Pourtant, Axelar ne consacrait pas son temps à perfectionner ses talents de pilotage. À sa sortie de l’académie, le Clan Streon l’avait affecté à un corps d’élite, mais ce bon à rien avait tout fait pour éviter de servir à ses côtés. Il passait plutôt le plus clair de son temps dans un état second, abruti par tous les stimulants qu’il prenait !
« Quel abruti ! » réprimanda Ves son hôte. « Tu as tous ces avantages ! Des billions de personnes vivant aux confins de la galaxie tueraient pour jouir ne serait-ce que d’une fraction de ta chance ! »
Bien sûr, Axelar était si hébété que Ves aurait pu hurler pendant des heures sans jamais attirer l’attention du drogué.
Pour Ves, ce n’était pas une façon de vivre !
« Ne me dites pas que toute mon expérience de Maîtrise va se résumer à regarder Axelar se défoncer sans arrêt ? »
Et les méchas ? Si Ves avait accepté ce voyage dans le passé, c’était avant tout pour observer un pilote de mécha à l’œuvre depuis son propre esprit ! Il ne s’était pas inscrit pour subir les incessantes montées d’un drogué inutile !
« Benny, sers-moi la septième formule, s’il te plaît. J’ai envie de quelque chose de plus doux, cette fois. »
« Maître Axelar, dit Benny en toussotant, un duel de méchas figure à votre programme. Un de vos amis est venu vous rendre visite sur votre planète natale. Vous avez accepté de l’affronter ce soir. »
« Ah… c’est vrai ? Je ne m’en souviens pas. Bon, un petit remontant ne me fera pas de mal pendant que je pilote mon mécha. Donne-moi la septième formule, s’il te plaît ! »
« Si tel est votre souhait. »
Ves regarda, stupéfait, Benny céder à la demande d’Axelar. Tandis qu’une nouvelle vague de plaisir déferlait dans l’esprit de son hôte, il ne parvenait pas à comprendre comment Axelar pouvait continuer à prendre des stimulants alors qu’un duel de méchas devait commencer dans quelques heures !
Après avoir rangé la seringue contenant la septième formule, Benny reprit la parole.
« Maître Axelar, puisque vous allez bientôt participer à un autre duel, vous devriez préparer votre mécha. »
« D’accord… Fais apparaître l’interface, s’il te plaît. »
Benny appuya sur un bouton de son communicateur, faisant surgir une grande projection qui semblait représenter une interface de conception de méchas très élégante et simplifiée.
À la stupéfaction de Ves, Axelar leva ses doigts tremblants et se mit à manipuler l’interface. Il sélectionna différentes pièces que le logiciel assemblait automatiquement. En choisissant tous les éléments indispensables d’un mécha, les IA qui travaillaient en coulisses les réunissaient automatiquement en un seul modèle parfaitement viable sur le plan technique !
Et les IA achevaient la conception sans qu’un concepteur de méchas humain n’intervienne !
Axelar sourit d’un air hagard, comme un ivrogne. « Que penses-tu de ma dernière création, Benny ? C’est une œuvre d’art ! Regarde ses lignes épurées et sa posture élégante ! Je vais forcément gagner ce soir ! »
« C’est un excellent mécha, maître Axelar. Aucun concepteur de méchas ne pourrait jamais égaler votre travail ! » répondit Benny avec un sourire. L’assistante manipula l’interface, puis l’éteignit. « Votre mécha est en cours de matérialisation. Il sera prêt pour votre prochain duel. »
Ves assista presque avec horreur à ce qui venait de se produire. Le mécha qu’Axelar avait conçu dans son état d’ébriété avancé était tout sauf une œuvre d’art ! C’était une véritable abomination qui n’aurait jamais dû voir le jour !