Chapitre 1 145
Tandis que Ves réfléchissait aux implications d’une commande de mécha héroïque pour Madame Cecily Curin, il décida de régler d’autres affaires.
« Où sont Lucky et Ketis ? » demanda-t-il en fronçant les sourcils.
Dès que le Barracuda s’était posé à la Pépinière de Méchas, Ketis avait attrapé Lucky et s’était éclipsée vers une destination inconnue.
En temps normal, Ves ne prêtait pas grande attention aux allées et venues de Ketis, mais il commençait à regretter la présence de Lucky à ses côtés.
Lucky était son chat ! De quel droit Ketis s’arrogeait-elle le monopole de son animal ?!
Après avoir consulté le système de surveillance, il finit par retrouver le duo fugueur dans l’étage de son laboratoire privé.
Apprendre que Ketis et Lucky s’étaient introduits dans son atelier et son laboratoire privés alarma aussitôt Ves ! C’était son sanctuaire personnel ! Il n’avait jamais autorisé qui que ce soit à entrer dans son labo, car il avait besoin d’une concentration absolue lorsqu’il concevait ses méchas !
Une seule entité, en dehors de Ves, avait reçu l’autorisation d’entrer dans son labo : Lucky !
« Qu’est-ce qu’ils fabriquent là-dedans ?! »
Le système de surveillance ne les avait suivis que jusqu’à l’entrée du labo. Comme il était paranoïaque à l’idée d’être observé, Ves n’avait installé aucun capteur ni enregistreur sur tout l’étage du laboratoire et de l’atelier qui lui aurait permis de voir à distance ce que le duo était en train de faire.
Ves descendit profondément sous terre en ascenseur et franchit l’entrée à grands pas. En entendant le bruit des machines en activité, il fit irruption dans l’atelier et découvrit Ketis en train de faire fonctionner seule une petite imprimante 3D !
Quant à Lucky, le chat paresseux dévorait un tas de minéraux précieux sortis de Dieu sait où !
« Qu’est-ce que ça signifie ? » lança Ves.
Son arrivée et son interruption soudaines firent sursauter Ketis ! Elle faillit gâcher le travail qu’elle était en train d’effectuer !
« Ce n’est pas ce que tu crois, Ves ! » dit-elle en riant d’un air gêné.
Ves continua de la foudroyer du regard. « Ce labo est mon espace de travail personnel. J’aurais fini par te laisser y entrer, mais c’est très impoli d’utiliser Lucky pour t’y faufiler. Tu croyais que je ne découvrirais pas ton intrusion ?! »
« Oh, voyons, Ves. Tu me fais confiance, pas vrai ? Je n’ai jamais eu l’intention de te faire du mal. Tu ne peux pas laisser tomber ? » implora-t-elle en faisant ses yeux de chien battu.
Sa manœuvre ne fit aucun effet. Ves resta de marbre. « Dis-moi ce que tu mijotes. Sur quoi travailles-tu pour avoir autant besoin d’accéder à mon matériel de laboratoire ? »
« Eh bien, au départ, je ne voulais pas utiliser ton labo, tu sais. Quand je suis allée à l’atelier de fabrication demander aux techniciens en chef de me réserver une imprimante 3D, ils ont tous refusé ! Ils m’ont dit que toutes les chaînes de production tournaient à plein régime et que leur utilisation était soigneusement planifiée ! »
Ves, évidemment, n’avait pas le même problème. Il pouvait emprunter l’équipement de production qu’il voulait sans qu’on lui pose de questions. Quels que fussent les plannings établis par les techniciens en chef, ils étaient contraints de les remanier dès que Ves décidait de monopoliser une chaîne de production, comme lorsqu’il avait fabriqué cinq Titan de l’Aurore à étiquette dorée quelque temps auparavant.
C’était son privilège en tant que patron de l’entreprise !
Quant à Ketis, son poste au sein de la société ne lui conférait guère de pouvoir. Bien qu’il l’eût engagée parmi les premiers membres de son équipe de conception, Ves s’était surtout contenté de lui donner quantité d’exercices à potasser. Il la jugeait encore trop inexpérimentée pour se lancer dans la conception proprement dite de méchas.
Peut-être l’avait-il sous-estimée. À force de dévorer des manuels pendant des mois, elle était devenue bien plus instruite que Ves ne l’était lorsqu’il avait commencé à concevoir ses premières variantes !
« Je suis désolé. J’ai négligé tes progrès ces derniers temps. » Ves soupira. « J’ai toujours voulu que tu te sentes chez toi à la LMC. Vu tes compétences actuelles, je vais demander à Gavin de t’autoriser à utiliser une partie du matériel de production de la LMC, dans certaines limites. En attendant, tu n’as toujours pas répondu à ma question. Qu’est-ce que tu fabriques ? »
Ketis balbutia encore sa réponse, si bien que Ves décida simplement de s’approcher pour examiner lui-même l’interface de l’imprimante 3D.
L’objet que Ketis essayait de fabriquer se révéla être une maquette à l’échelle d’un mécha bretteur qui ressemblait beaucoup au Blackbeak !
Ves se souvenait avoir appris à Ketis à manier des outils de précision en la laissant s’exercer sur des miniatures de méchas. À en juger par ce qu’il voyait, elle avait tellement progressé dans le travail des petits détails qu’elle n’avait aucun mal à contrôler une imprimante 3D pour fabriquer une miniature assez complexe !
« C’est toi qui as conçu cette miniature ? »
Ketis hocha la tête, à contrecœur. « C’est mon premier travail. J’ai beaucoup plus avancé que tu ne le penses. Assez pour me sentir prête à créer ma première variante. Je sais qu’elle n’est pas à la hauteur de tes standards, mais j’ai fait de mon mieux pour appliquer à sa conception tout ce que j’ai appris. Je me suis dit que je te surprendrais avec une miniature plutôt qu’avec de banals schémas ! »
Ves pouvait déjà tirer de nombreux détails des données affichées sur l’interface de l’imprimante 3D, mais il était disposé à jouer le jeu cette fois-ci. Malgré son comportement suspect, il était ravi de la voir prendre l’initiative et donner libre cours à son envie de concevoir un mécha.
Elle faisait ses premiers pas officiels dans l’industrie du mécha !
On pouvait étudier jour et nuit sans pour autant devenir un meilleur concepteur de méchas. Trop d’entre eux passaient beaucoup trop de temps à la bibliothèque et pas assez dans leur atelier de conception ou leur espace de travail.
Un concepteur de méchas devait répartir son temps entre ses responsabilités, l’acquisition d’expérience et l’approfondissement de ses connaissances.
Contrairement aux autres concepteurs de méchas, Ves ne se préoccupait pas beaucoup de ce dernier aspect. Avec le Système à sa disposition, quelques minutes ou quelques heures lui suffisaient pour apprendre ce qui en prenait des années, voire des décennies, aux autres !
Ves s’attendait à ce que Ketis ait besoin de quelques mois supplémentaires pour acquérir de solides bases en conception de méchas, mais il avait manifestement sous-estimé l’intelligence et la concentration artificiellement augmentées de la jeune femme.
Du moment qu’elle était motivée, elle pouvait accomplir de grands progrès !
« Je vais te laisser terminer ton petit projet », dit-il d’un ton plus doux.
« Merci. Ça ne devrait pas être long. Je pense qu’il ne me faut qu’une heure pour apporter les dernières retouches à la maquette. »
Ves adorait les méchas. Toute sa vie tournait autour d’eux. Même s’il était incapable de les piloter, il n’avait jamais cessé de les admirer. Les méchas feraient toujours partie de sa vie.
Concevoir des méchas était un rêve pour lui. Réussir au point d’être devenu de facto un compagnon en quelques années à peine lui avait offert une occasion incroyable de travailler sur les méchas à un niveau supérieur.
Ves ne pouvait donc s’empêcher d’être heureux lorsqu’il se trouvait avec des gens passionnés par les méchas. Il avait apprécié ses récents échanges avec le professeur Ventag, et il aimait voir Ketis devenir de plus en plus capable de concevoir ses propres méchas.
Tous deux aimaient leur métier !
Debout à quelques pas pour laisser à Ketis assez de place, Ves observa nonchalamment sa façon de travailler.
Pour une raison ou une autre, il lui sembla retrouver chez elle un écho de lui-même, dans le soin qu’elle apportait à son travail. À force de l’observer travailler, Ketis avait visiblement repris certaines de ses habitudes.
Ves ne savait pas trop quoi en penser. Elle se concentrait tellement qu’au bout de quelques minutes, elle ne remarquait même plus sa présence !
En fait, si Ves parvenait à l’orienter dans la bonne direction, elle pourrait même imiter certaines de ses méthodes pour façonner le Facteur X de ses créations !
L’idée de lui transmettre une partie de ses connaissances extrêmement précieuses et exclusives sur le Facteur X lui traversa l’esprit.
Elle en disparut presque aussitôt.
Comment Ves aurait-il pu révéler si facilement de tels secrets ? Même s’il faisait assez confiance à Ketis, pas au point de tout partager avec elle. Pour l’instant, Ketis aurait tout intérêt à se concentrer sur le développement de sa propre spécialité, plutôt que d’hériter d’une version limitée de la sienne.
Quelques minutes passèrent encore, puis la petite imprimante 3D cracha enfin les dernières pièces réduites de sa variante. Ketis n’avait pas lésiné sur les matériaux pour présenter son projet sous son meilleur jour !
Elle se dirigea vers un établi où elle avait déjà disposé divers outils de précision. Elle en choisit un et s’en servit pour assembler les pièces en une miniature complète en moins d’une heure !
Le petit mécha avait la hauteur de deux paumes et était très lourd pour sa taille. Ves s’avança et saisit le mécha à l’allure menaçante. Il eut alors l’étrange impression de tenir un Blackbeak qui aurait abandonné son bouclier cerf-volant pour se consacrer au maniement d’une seule épée !
« Cette variante ressemble beaucoup à son modèle de base, commenta Ves. Peut-être un peu trop. »
« Je ne voulais pas trop toucher à son architecture interne. Je ne suis pas encore assez sûre de moi pour la réorganiser afin de mieux convenir à un mécha bretteur », admit Ketis.
« Avant d’entrer dans les détails de ses performances prévues, parle-moi du concept et de la vision derrière cette variante. À quoi est-elle destinée ? »
« Je ne lui ai pas encore donné de nom. Comme tu peux le voir, je suis partie de ton Blackbeak et j’ai essayé de le transformer d’un mécha chevalier en mécha bretteur. La différence entre ces deux types de méchas est grande, mais ils ont beaucoup en commun. Et ton Blackbeak est déjà conçu pour l’attaque.
J’ai supprimé le bouclier, légèrement augmenté la taille et la puissance des bras, puis remplacé son épée à une main par une épée à deux mains. J’ai conservé la majeure partie de son excellente protection, mais j’en ai rogné quelques parties ici et là pour améliorer sa mobilité, son agilité et son amplitude de mouvement. »
À quelques ajustements mineurs près, c’était à peu près tout ce qu’elle avait fait. Cela ne semblait pas grand-chose, mais la plupart des variantes s’écartaient rarement beaucoup des caractéristiques de leur modèle de base.
« Pour commencer, je suis très heureux de voir que tu as osé changer le type d’un mécha déjà conçu. D’habitude, les concepteurs qui veulent créer une variante de mécha bretteur obtiennent simplement la licence d’un modèle existant et partent de là, puisque tous les éléments essentiels sont déjà en place. »
« Je sais. Je voulais faire ça aussi, mais ta bibliothèque de licences n’est pas très fournie. Comme je n’ai pas les moyens d’obtenir la licence d’un modèle de mécha bretteur existant, je me suis dit que je pourrais travailler sur l’un de tes propres méchas. Le Blackbeak est parfait pour ce que je veux faire ! »
« C’est bien beau, mais quel est le concept général derrière cette conception ? »
« Je crois que j’essaie de concevoir un mécha bretteur haut de gamme. Il reprend une grande partie des défenses et de l’endurance de son modèle de base. Il est moins résistant que le Blackbeak, mais possède assez de force brute pour tailler en pièces la plupart des adversaires qui se dressent sur son chemin ! »
Ves secoua la tête, déçu. « C’est tout ? Tu voulais simplement concevoir un mécha bretteur, alors tu as modifié le Blackbeak avant de lui donner une épée surdimensionnée ? »
« Euh… oui. »
« Tu n’as donc pas défini de vision particulière pour ta variante ? Tu as déjà oublié ce que je t’ai appris ? »
Il semblait que Ves avait quelque peu négligé son enseignement. Il était évident que, malgré toute la concentration qu’elle avait mise dans la conception de sa variante, Ketis n’avait pas eu dès le départ une idée claire de ce qu’elle voulait concevoir ! La variante à laquelle elle avait fini par aboutir n’était qu’un assemblage de décisions prises au coup par coup, sans la moindre stratégie d’ensemble !