Chapitre 1 143
Répondre à la commande de l’Académie de méchas d’Astreya semblait très intéressant à Ves. Il lui faudrait concevoir des méchas d’entraînement jouant le même rôle que ses modèles virtuels.
Le Sang Neuf était un mécha chevalier doté de quelques gadgets qui donnaient du punch à ses performances. La Vieille Âme, elle, était bien plus excentrique : elle misait sur la guerre électronique et un fusil très puissant, mais à faible capacité, pour assassiner ses cibles par surprise d’un seul tir !
Bien que tous deux possédassent des particularités étranges qui les rendaient impropres à la plupart des cadets, ils aidaient néanmoins leurs utilisateurs à développer des compétences très précises.
Ves voyait les avantages que présentait la conception de méchas d’entraînement physiques pour les cadets. Quel meilleur moyen de conquérir le cœur de sa clientèle que de les séduire dès leur plus jeune âge ?
En spécialiste du marketing, Gavin comprenait parfaitement les enjeux.
« Concevoir un mécha pour Jarle Brenthill est un bon moyen de toucher un large public, mais cette option est intéressante elle aussi ! Les pilotes de mécha sont particulièrement influençables quand ils sont jeunes ! Pourquoi, à ton avis, tant d’entreprises font-elles la promotion de leurs produits auprès des enfants alors qu’elles les vendent surtout aux adultes ?
— Parce qu’elles savent que si elles en font de fidèles clients dès leur plus jeune âge, elles s’assurent leur loyauté au moment où ils grandiront et auront les moyens d’acheter leurs produits ! »
Faire du marketing auprès des enfants était l’un des moyens les plus efficaces pour les entreprises d’accroître leur part de marché et d’asseoir leur domination dans leur secteur.
Cette stratégie était particulièrement évidente chez une célèbre chaîne de restaurants décontractés, présente dans toute la galaxie. Bien que la qualité de sa nourriture fût douteuse au mieux et aussi infecte que des rations nutritives au pire, des foules innombrables continuaient de fréquenter ses établissements par milliers de milliards !
Si la présence de ses franchises aux quatre coins de l’espace civilisé y était pour quelque chose, son emprise sur le marché devait aussi beaucoup à sa stratégie délibérée pour attirer les enfants.
En leur offrant un environnement adapté et en employant bien d’autres moyens pour les séduire et gagner leur affection, la chaîne de restaurants gravait son nom dans leur esprit. Même après qu’ils eurent perdu leur innocence et grandi au point de devenir parents à leur tour !
Ces adultes auraient pourtant dû savoir mieux que quiconque qu’il existait de meilleures chaînes de restaurants. Mais les bons souvenirs de leur enfance continuaient de les ramener dans cette satanée franchise, cette fois avec leurs propres enfants !
Ainsi, ces chaînes de restaurants dévoyées pouvaient commencer à endoctriner la génération suivante de clients !
Cette stratégie consistant à séduire les enfants pour en faire de futurs clients était si efficace qu’elle gagnait en force à chaque nouvelle génération ! En fait, bien menée, elle avait permis à cette chaîne de restaurants ancestrale, née modestement sur la Vieille Terre avant l’Âge de l’Espace, de devenir l’une des entreprises les plus étendues de la galaxie à l’Âge des Méchas !
Tout cela semblait plutôt sournois, mais c’était une stratégie commerciale légitime qui fonctionnait dans d’innombrables secteurs différents !
« Réfléchis-y, patron ! La fidélité à une marque née d’un engouement enfantin est l’une des forces les plus puissantes du multivers ! » Gavin s’enthousiasmait déjà à l’idée d’endoctriner des milliers de cadets pour en faire des admirateurs dévoués de la LMC !
Ves fut lui aussi fortement tenté par les perspectives qu’offrait cette commande. Les méchas d’entraînement étaient certes conçus pour être moins chers, plus simples et moins sophistiqués que les méchas commerciaux, mais la concurrence sur ce marché était féroce !
L’exemple de cette chaîne de restaurants millénaire prouvait qu’on pouvait connaître un succès immense même en proposant un produit minable, à condition de conquérir le cœur des jeunes !
Des entreprises de méchas innombrables se disputaient donc les contrats des académies, en proposant leurs méchas d’entraînement à des prix si bas qu’elles renonçaient pratiquement à tout espoir de faire des bénéfices.
Ces entreprises avisées savaient qu’elles gagneraient bien davantage par la suite, une fois que les cadets auraient grandi et influenceraient les choix d’achat de leurs unités !
Ves comprenait cette logique et voulait lui aussi en profiter, mais un obstacle de taille se dressait sur sa route.
« Si l’Académie de méchas d’Astreya veut que j’adapte les modèles du Sang Neuf et de la Vieille Âme, je ne peux pas accepter cette commande. Aucun de ces modèles virtuels n’est une création originale. Ce ne sont que des variantes de méchas existants ! »
À l’époque, concevoir un mécha original représentait pour Ves un défi inimaginable. Créer des variantes était un pis-aller nécessaire pour gagner de l’argent, développer sa réputation et acquérir une expérience dont il avait grand besoin.
« Astreya ne demande pas quelque chose d’aussi modeste, répliqua Gavin. Ils ont plusieurs listes d’exigences pour les deux modèles d’entraînement, qui les distinguent du Sang Neuf et de la Vieille Âme. »
« Donc, je dois concevoir un mécha chevalier et un mécha fusilier qui ressemblent simplement à mes anciens méchas d’entraînement virtuels ? »
« C’est ça, patron. Concevoir des méchas originaux “inspirés” de tes anciennes variantes ne devrait pas poser de problème, si ? »
« On dirait qu’ils attendent de moi deux modèles de méchas différents. » Ves grimaça. « Même si je travaille avec des licences de composants obsolètes, concevoir deux méchas d’entraînement en seulement quelques mois reste un sacré défi. Il est absolument essentiel que je leur livre des produits irréprochables.
« Le moindre défaut de conception pourrait causer la mort d’un cadet, et plonger mon entreprise dans un cauchemar médiatique ! »
Faire du marketing auprès des enfants avait de nombreux avantages, mais les risques étaient tout aussi importants. Si l’entreprise se montrait moralement douteuse, elle s’attirerait rapidement les foudres des parents. Et si elle faisait preuve de négligence dans la prise en charge des enfants, les procès qui s’ensuivraient précipiteraient sa réputation dans l’abîme !
Depuis son retour à la LMC, Ves avait déployé de grands efforts pour restaurer sa réputation de qualité. Grâce à toute la renommée qu’il avait acquise ces derniers temps, la LMC était redevenue une référence en matière de méchas haut de gamme et élégants.
S’il voulait préserver la réputation que son entreprise avait eu tant de mal à gagner, il devait consacrer tous ses efforts à la conception des deux méchas d’entraînement pour l’Académie de méchas d’Astreya.
« J’ai passé sept mois à concevoir un mécha moderne et bourré de fonctionnalités comme le Titan de l’Aurore, dit Ves. Concevoir les deux méchas d’entraînement selon des normes obsolètes devrait prendre bien moins de temps, mais même ainsi, par souci de diligence, je dois consacrer au moins plusieurs mois à chacun ! C’est trop long ! »
Finalement, Ves décida de refuser cette commande, malgré les avantages qu’elle aurait apportés à son entreprise et à lui-même. Il ne jugeait tout simplement pas responsable de bâcler la conception d’outils pédagogiques aussi importants.
« Envoie un message à Astreya pour leur dire que j’apprécie l’intérêt qu’ils portent à mon travail, mais que je suis trop pris pour répondre à leur demande. Ça te paraît assez poli ? » demanda Ves.
« Ça ira, patron. C’est dommage pour eux, mais beaucoup d’autres concepteurs de méchas sont prêts à répondre à leur demande. Ils ne manqueront pas de nouveaux méchas d’entraînement. »
Ves grogna pour marquer son accord. Il savait que même si Astreya chargeait un autre concepteur de méchas de créer des copies du Sang Neuf et de la Vieille Âme, les méchas livrés ne pourraient jamais reproduire le charme de ses créations !
Il espérait que les instructeurs d’Astreya se prépareraient à être déçus, car leurs cadets ne se comporteraient assurément pas de la même façon !
« Bien, passons à la troisième commande. Donne-moi les détails. »
Gavin présenta à son patron la dernière commande digne d’intérêt.
« La LMC est de plus en plus connue en dehors de la République Lumineuse. Notre présence sur les marchés étrangers est minime, mais nous sommes actifs dans tant de secteurs différents que les sommes finissent par s’additionner. Et si nous avions l’occasion d’accroître la notoriété de la LMC dans un État étranger ? Nous pourrions peut-être même la hisser au rang d’entreprise de méchas locale ! »
Ves haussa un sourcil. « Un étranger veut que je lui conçoive un mécha ? Pourquoi moi ? Pourquoi ne pas s’adresser à un concepteur de méchas de son propre État ? »
« Le client est une puissante famille du Protectorat d’Ylvain. Tu sais que ces fanatiques religieux sont plutôt repliés sur eux-mêmes et se tiennent à l’écart de la République Lumineuse, malgré leur voisinage, non ? »
« Ils sont réputés pour être plutôt isolationnistes et intolérants envers les étrangers. »
« Eh bien, d’une manière ou d’une autre, tes méchas ont commencé à se constituer un petit groupe de fidèles dans le Protectorat. En fait, parmi toutes les commandes de méchas Titan de l’Aurore reçues par la LMC et NORA Consolidated, les Ylvainiens représentent le plus gros contingent de clients étrangers ! »
Ves trouva cela assez remarquable. « Je croyais que le Protectorat d’Ylvain avait toujours été un marché marginal pour la LMC. Le Titan de l’Aurore leur plaît parce que nous profitons de la notoriété de NORA Consolidated ? »
« NORA Consolidated est plus présente dans le Protectorat, mais elle reste une petite entreprise, tout bien considéré. Il s’est plutôt produit quelque chose récemment. Un grand ponte est arrivé au pouvoir et a soudainement commandé plusieurs lots de Blackbeaks et de Seigneurs de Cristal, pour une raison ou une autre. À lui seul, il a éveillé l’intérêt des Ylvainiens pour nos produits ! »
Cela semblait très étrange. Peut-être que ce grand ponte avait croisé l’un de ses méchas à étiquette dorée et était devenu admirateur de ses créations. Quoi qu’il en soit, un client restait un client, et Ves était toujours heureux de vendre ses méchas à davantage de gens, qu’ils soient Lumineux ou Ylvainiens.
Bon sang, Ves aurait même vendu ses méchas aux Vesiens s’il ne craignait pas de voir ses propres produits utilisés contre lui et son État !
« Alors, en quoi consiste exactement la commande ? »
« Le client veut que tu conçoives un mécha adapté à des fonctions de garde d’honneur. Il doit intégrer la garde rapprochée en méchas de cette dirigeante ylvainienne. »
Ves fronça les sourcils. « Ces méchas sont-ils censés être décoratifs ou prêts au combat ? »
« Les deux. C’est pour ça qu’elle s’est adressée à toi. Elle pense que ton art mettra sa stature en valeur, ou quelque chose dans ce genre. Elle veut six exemplaires du modèle qui répondra à ses exigences. Cela dit, elle ne veut pas d’un mécha qui soit beau, mais s’effondre au premier coup.
« Les méchas que tu concevras devront être au moins aussi redoutables que les Blackbeaks et les Seigneurs de Cristal. »
« Quel type de mécha veut le client ? »
« Un mécha terrestre, original, qui rende bien en projection et soit assez polyvalent pour affronter les menaces lointaines comme les dangers au corps à corps. »
Ves eut aussitôt un mauvais pressentiment au sujet du type de mécha en question.
« Le client s’attend à ce que je conçoive un chevalier hybride ? »
« Non. » Gavin secoua la tête. « Elle veut que tu conçoives un mécha héros. »
« Tu plaisantes ? Un mécha héros ? Un mécha armé d’une épée dans une main et d’un fusil dans l’autre ? Comment pourraient-ils servir de gardes du corps ? »
« Ils ne seront pas les seuls méchas de la garde du client, patron. Elle est déjà escortée par des méchas chevaliers et d’autres types de méchas. Elle pense simplement qu’elle aura meilleure allure lors de ses apparitions publiques si les méchas en arrière-plan sont des méchas héros. Leur polyvalence, qui leur permettra de répondre à toutes sortes de menaces contre sa vie, n’est qu’un avantage supplémentaire. »
Concevoir un mécha héros n’avait rien de simple. Ves pensait que répondre à la demande d’une cliente étrangère si puissante et influente profiterait beaucoup à son entreprise sur le marché ylvainien, mais la difficulté était immense !
Un mécha héros allait à l’encontre de la spécialisation qui dominait les modèles de méchas dans cette région de l’espace ! Leur équipement polyvalent et leur capacité à s’adapter à toutes sortes de situations semblaient formidables, mais ils posaient d’innombrables problèmes aux concepteurs de méchas !
Ves devrait fournir autant de travail que pour le Titan de l’Aurore avant d’obtenir un mécha héros convenable !
Autant ignorer la commande et concevoir ce modèle pour le marché, tant qu’à faire !
« Refusé. Les méchas héros exigent beaucoup trop de temps et d’efforts. Je ne compte pas travailler sur quelque chose d’aussi complexe pour le moment. »
Les yeux de Gavin brillèrent. « Et si je te disais que la récompense en vaut la peine ? La cliente est tellement admirative de tes produits qu’elle a promis d’ouvrir sans restriction le marché des méchas de son État à la LMC ! Ça signifie que les Ylvainiens nous traiteront comme une entreprise locale ! »
Ves écarquilla les yeux. C’était une offre particulièrement généreuse ! Le marché des méchas du Protectorat d’Ylvain était bien plus fermé que celui de la République Lumineuse. Les quotas, les droits de douane et les autres barrières commerciales empêchaient la LMC d’atteindre ne serait-ce qu’une fraction de sa clientèle potentielle.
Mais cette récompense pouvait tout changer ! Le Protectorat d’Ylvain pourrait devenir le deuxième marché intérieur de la LMC !