Chapitre 1 133
Lucky était installé sur les genoux de Jannzi, assise sur un lit dans une chambre surveillée de l’infirmerie. Depuis la dernière fois que Ves l’avait vue, elle semblait épuisée. Elle avait dépensé presque toute son énergie et paraissait sur le point de s’endormir à tout instant.
En observant Jannzi avec sa vision spirituelle, Ves remarqua qu’une force de volonté s’était déjà formée dans son espace mental. La seule différence avec de véritables pilotes experts comme la Vénérable Foster et la Vénérable Pelican, c’était que sa force de volonté était très faible et restait confinée en grande partie à son esprit.
Ves savait qu’elle ne pourrait pas agir sur la réalité tant qu’elle n’aurait pas franchi une barrière dans son esprit. Si les méchas experts pouvaient déployer leur puissance, c’était parce que la force de volonté d’un pilote expert pouvait s’étendre au-delà de son esprit et entrer en résonance avec son mécha.
Le cas de Jannzi était toutefois légèrement différent : sa barrière était déjà percée de quelques trous. Son accession forcée au rang de candidate experte avait été provoquée par l’influence déterminante d’un facteur extérieur.
Si cela avait endommagé son esprit, cela avait aussi prématurément brisé la barrière qui empêchait certaines candidates expertes de devenir pilotes expertes ! Les résonances forcées qui avaient brièvement scintillé autour du Bouclier de Samar montraient qu’une petite partie de la faible force de volonté de Jannzi avait commencé à s’échapper par ces trous !
En somme, Jannzi avait une longueur d’avance pour atteindre l’apothéose !
Tous ceux qui avaient assisté aux scintillements de résonance forcée savaient que ce phénomène signifiait pratiquement que Jannzi deviendrait bel et bien pilote experte !
Ayant grandi dans une famille de pilotes experts, Jannzi savait elle aussi ce que cela signifiait. Elle était ravie de sa chance, mais elle avait vécu trop de surprises étranges en une seule journée.
« Gavin m’a dit que tu ne voulais pas rejoindre le Corps des méchas.
— Ils ne me laisseront pas piloter le Bouclier de Samar, déclara-t-elle. Je connais le Corps des méchas. Ils ne travaillent qu’avec leurs propres modèles.
— Est-il indispensable que tu continues à piloter le Bouclier de Samar ?
— Oui, répondit-elle en hochant vigoureusement la tête. J’ai un lien avec mon mécha. C’est comme la devise de ton entreprise. J’ai trouvé mon partenaire. Je n’imagine pas ce que ce serait d’être séparée de mon mécha alors que je viens tout juste d’apprendre à l’apprécier !
« Malheureusement pour toi, le Corps des méchas ne te laissera pas partir. L’armée se tient toujours prête à faire la guerre, et elle ne peut pas ignorer une candidate experte qui a autant de chances de progresser.
Jannzi parut bouleversée à l’idée d’abandonner son mécha ! « Tu ne peux rien faire ? Tu ne pourrais pas obtenir du Corps des méchas qu’il me laisse piloter le Bouclier de Samar ?
— Ça… peut-être. Ça me paraît beaucoup plus réaliste que d’essayer d’empêcher le Corps des méchas de t’emmener.
— Tu es un grand concepteur de méchas et un héros de guerre, non ? Tu pourrais me rendre ce service ? J’aimerais vraiment continuer à piloter le Bouclier de Samar. Je ferais n’importe quoi pour rester avec ce mécha. Même si un mécha militaire avait un meilleur équipement, je ne crois pas que je serais heureuse de le piloter ! »
Ves réfléchissait à cette proposition depuis que Jannzi l’avait formulée. Il savait comment fonctionnait l’armée et savait que les régiments de méchas sélectionnaient avec soin les modèles qu’ils ajoutaient à leurs rangs.
Il ne serait pas facile de convaincre un régiment de méchas d’intégrer le Bouclier de Samar. Même s’il ne s’agissait que d’une seule machine, sa présence perturberait leur organisation existante !
Comme Jannzi semblait déjà s’assoupir, Ves prit doucement Lucky dans ses bras et la laissa se reposer. Il savait ce qui comptait le plus pour elle, et cela correspondait à ses propres attentes.
« Jannzi tient vraiment au Bouclier de Samar. »
Cette constatation le remplit de satisfaction. C’était le résultat idéal au regard de sa philosophie de conception. En fait, celle-ci s’était mise à bouillonner dès qu’il avait vu le public commander des centaines de Titan de l’Aurore !
Ves était convaincu qu’il était tout près de devenir Concepteur compagnon !
Cela pouvait même arriver aujourd’hui ou demain ! Sa philosophie de conception était devenue si dynamique qu’il sentait qu’elle était au seuil d’une transformation inconnue !
« Enfin ! J’attends ce moment depuis des années ! »
Le seul regret qui le retenait était que les ventes initiales ne reposaient pas uniquement sur les qualités du Titan de l’Aurore. Beaucoup de clients avaient plutôt été inspirés par la chance de Jannzi ! Tous voyaient dans le Titan de l’Aurore un mécha susceptible de les aider, eux aussi, à devenir candidates expertes !
Le Bouclier de Samar avait certes joué un rôle crucial dans le coup de chance de Jannzi, mais il était indéniable qu’elle lui avait volé la vedette ! La foule ne parlait que de la pilote, et non du mécha. Ce n’était pas vraiment ce que Ves et sa philosophie de conception espéraient.
Malgré tout, une vente restait une vente ! Écouler des centaines de méchas très coûteux en si peu de temps renforçait considérablement sa confiance en son modèle ! Même si la moitié de ses clients avait acheté une copie du Titan de l’Aurore pour de mauvaises raisons, ils apprendraient probablement vite à apprécier leur nouvel achat dès qu’ils l’auraient essayé !
Avant d’approfondir sa réflexion sur sa philosophie de conception, Ves devait d’abord régler la situation de Jannzi. En retournant auprès du professeur Ventag, il appela Gavin.
« Ma famille t’a répondu ?
— Oui, répondit-il d’un signe de tête. Benjamin Larkinson est en route pour Bentheim en ce moment même. Il a dit qu’il viendrait pour mettre Jannzi au courant de tout ce qu’une candidate experte devrait savoir.
— Que pense-t-il du Corps des méchas ?
— Jannzi doit y aller. Ton grand-père est catégorique : c’est la meilleure solution pour elle, dit Gavin. Il voulait aussi te dire qu’il pouvait contribuer à influencer le choix de son régiment. La Famille Larkinson fera de son mieux pour aider Jannzi à trouver sa place au sein du Corps des méchas ! »
C’était exactement ce que Ves voulait entendre. Il mit rapidement fin à l’appel avec Gavin et retourna auprès du professeur Ventag.
L’homme plus âgé réfléchit à sa proposition. « Je peux t’aider. Je travaille avec plusieurs régiments de méchas. J’ai contribué à concevoir certains de leurs méchas militaires et participé au développement de nombreux méchas experts. Je pense qu’au moins deux régiments de méchas spatiaux seraient ravis d’accueillir une candidate experte, même avec les conditions supplémentaires que tu as posées.
« Toutefois, mon influence ne s’étend que jusqu’au commandant de régiment. Je n’ai pas beaucoup de poids au quartier général du Corps des méchas.
— Si vous parvenez à convaincre les régiments d’autoriser Jannzi à garder le Bouclier de Samar, la Famille Larkinson pourra s’occuper du reste, assura Ves.
Alors que le Grand Skyward descendait lentement vers la surface de la planète, Ves et le professeur Ventag négocièrent discrètement un arrangement de ce genre.
Ils devaient agir vite ! Une fois les navettes blindées du Corps des méchas arrivées pour emmener Jannzi à leur hôpital militaire, ils n’auraient plus beaucoup de moyens de pression !
Ves contacta directement son grand-père pour lui exposer son plan.
« Je pense pouvoir arranger quelque chose si c’est ce que souhaite Jannzi, répondit Benjamin par le canal de communication. Je m’en occupe tout de suite. »
Quelques heures s’écoulèrent tandis que son grand-père et le professeur Ventag coordonnaient leurs efforts pour user de leur influence auprès du Corps des méchas. Leurs navettes étaient déjà venues emmener Jannzi, et l’événement commençait à toucher à sa fin.
Presque tous les invités avaient déjà quitté le Grand Skyward lorsque le professeur Ventag revint.
« Ton grand-père et moi avons fait jouer quelques relations, mais nous avons réussi à obtenir la coopération du Corps des méchas. J’ai sondé un régiment qui conviendrait parfaitement et qui serait heureux d’accueillir Jannzi. Ils ont accepté la plupart de tes conditions. Ils la laisseront piloter le Bouclier de Samar, mais tiennent à ce qu’elle essaie leurs autres modèles et apprenne à les piloter correctement.
Le régiment espérait sans doute que Jannzi trouverait ses méchas plus séduisants que le massif Bouclier de Samar. Peine perdue ! Ves savait que même des méchas de deuxième classe ne suffiraient pas à détourner Jannzi de celui avec lequel elle avait noué un lien ! Son dévouement au Bouclier de Samar dépassait l’attachement que les pilotes ordinaires développaient envers leurs machines !
Il était tout à fait normal que les pilotes de méchas s’attachent à leurs machines. Mais c’était un peu comme tomber amoureux d’une bonne paire de chaussures. Si un régiment de méchas se présentait soudain avec une machine dix fois plus chère, les pilotes n’hésiteraient pas à se débarrasser de leur ancien mécha pour en piloter un meilleur !
Cette dynamique ne jouerait pas dans le cas présent. Ves en était certain.
« Tant que le régiment respecte l’accord et ne force pas Jannzi à abandonner son Bouclier de Samar, ça me va. De quel régiment s’agit-il ?
— Le 7e Héraut de l’Apocalypse, de la 2e division de Bentheim. J’ai veillé à choisir une unité basée à Bentheim, pour que tu puisses facilement rendre visite à Jannzi ou faire des ajustements à son mécha Titan de l’Aurore.
Les Hérauts de l’Apocalypse ! Leur nom imposant venait de leur spécialisation dans l’artillerie lourde spatiale. Ils alignaient des méchas moyens et à longue portée conçus pour déployer une puissance de feu à longue distance et une artillerie dévastatrice. On les employait souvent pour briser les défenses de positions fortifiées dans l’espace ou protéger une station spatiale vitale contre une attaque déterminée !
Les Hérauts de l’Apocalypse préféraient sans doute recruter un pilote expert spécialisé dans les méchas d’artillerie, mais Jannzi leur conviendrait également. Le peu maniable Bouclier de Samar n’aurait pas à se déplacer beaucoup pour protéger les méchas d’artillerie, qui étaient lents !
Ves ne connaissait pas très bien les Hérauts, mais ce qu’il avait entendu du professeur Ventag suffisait à le satisfaire.
« Ont-ils accepté les conditions concernant son mécha expert, si elle devient pilote experte un jour ?
— Le commandant du régiment n’est pas enchanté par cette condition. Le colonel Efein affirme qu’il tiendra compte des préférences de Jannzi, mais il tient tout de même à ce qu’un Concepteur de méchas senior soit chargé du projet.
— Et c’est vous, n’est-ce pas ?
— Exactement, répondit le professeur avec un sourire. Je ne pourrai pas être le concepteur principal si le mécha expert en question doit être un mécha d’artillerie lourde. En revanche, si nous parlons d’un chevalier spatial défensif, j’ai les qualifications nécessaires pour que les Hérauts me confient le projet. Je pourrai t’y faire participer en tant que concepteur, à condition que tu sois devenu Concepteur compagnon d’ici là.
— À ce propos, je crois que je suis tout près de franchir ce cap, dit Ves, à la surprise du professeur.
Il lui décrivit quelques-unes des sensations inhabituelles que lui inspirait sa philosophie de conception. Le professeur sembla comprendre de quoi il parlait.
« Si tu ne mens pas, alors tu as raison. Tu es tout près de devenir Concepteur compagnon ! » Le professeur parut surpris. « En fait, je pense que ton avancée est imminente ! Trouve un endroit calme et médite sur tes progrès aujourd’hui. Un apprenti peut devenir Concepteur compagnon lorsqu’il parvient à réfléchir à sa philosophie de conception ! »
Ves n’obtint pas d’autres conseils, car les concepteurs de méchas devaient trouver eux-mêmes les réponses à toutes les questions liées à leur philosophie de conception. Si le professeur lui avait expliqué trop précisément comment réfléchir, cela aurait pu la contaminer et en altérer la pureté !
Ves se précipita donc aussitôt dans une pièce verrouillée du Grand Skyward. Seul Lucky lui tint compagnie cette fois-ci, et il demanda à son familier d’activer ses systèmes de contre-mesures électroniques afin de préserver leur intimité.
Dès que Ves commença à repenser aux événements récents, il sentit sa philosophie de conception s’animer davantage !
« Ça y est ! »