Chapitre 1 113
Finaliser une conception de mécha signifiait que le Système l’évaluerait inévitablement. Ves était très curieux de découvrir ce qu’il penserait du Facteur X exceptionnellement puissant du Titan de l’Aurore, mais il se retint de l’activer sur-le-champ.
« J’ai conçu le Titan de l’Aurore pour moi. »
Il ne l’avait pas conçu pour impressionner le professeur Ventag, gagner beaucoup d’argent, améliorer sa réputation ou satisfaire les priorités rigides de ce Système énigmatique.
En fait, il se dégoûta lui-même en se voyant céder à l’envie de se tourner aussitôt vers le Système, tel un chien de Pavlov salivant à l’idée d’une récompense offerte par son maître.
« Je crois que j’ai bien mérité une pause. »
Ves décida de prendre quelques jours de congé afin de se vider l’esprit et de se réhabituer à son paysage mental transformé. La présence prolongée du fragment spirituel de Qilanxo dans son esprit y avait laissé de nombreuses traces. De plus, tant que le fragment y demeurait, il n’avait jamais eu l’impression d’être tout à fait seul.
Il était tout simplement trop vivant pour que Ves puisse le considérer comme une entité dépourvue d’âme.
Quelques jours de repos ne lui feraient pas de mal, mais il devait aussi essayer de retrouver au plus vite son état optimal.
S’il voulait faire forte impression lors de la présentation du produit, il devait montrer le Titan de l’Aurore sous son meilleur jour. Et quoi de mieux pour y parvenir que de présenter plusieurs méchas de label or ?
« Je dois être dans la meilleure condition possible pour fabriquer les exemplaires les plus impressionnants du Titan de l’Aurore. »
Même sans lire l’évaluation du Facteur X du Titan de l’Aurore par le Système, Ves en percevait déjà la puissance exceptionnelle. Il ignorait franchement quels avantages le Facteur X apportait, mais ceux-ci permettraient à coup sûr au Titan de l’Aurore de se distinguer aux yeux des pilotes de mécha qui prendraient les commandes d’un exemplaire !
Ves avait déjà hâte de voir la réaction de ses clients. Après tout, le Titan de l’Aurore était destiné à répondre aux besoins des pilotes de chevaliers spatiaux. S’il ne parvenait pas à satisfaire leurs attentes, il considérerait cette conception comme un échec lamentable.
« Espérons que le marché saura passer outre ses faiblesses et apprécier ses qualités. »
Ves tenait particulièrement à savoir ce que Jannzi Larkinson penserait du nouveau mécha. En tant que membre des Avatars du Mythe, elle avait droit à certains de ses meilleurs méchas. Le Titan de l’Aurore qu’il comptait lui fournir serait non seulement un mécha de label or, mais intégrerait aussi l’une des supergemmes de Lucky.
« Tes sous-produits vont enfin servir à nouveau, Lucky. » Il s’adressa à son chat, qui se prélassait sur un coussin posé sur son imposant bureau.
« Miaou. »
« Oui, oui, je sais. Ça fait longtemps que je n’ai pas utilisé tes cadeaux. Mais les choses ont changé. Les Avatars du Mythe méritent le meilleur de ce que je peux leur offrir. Après tout, ma sécurité est entre leurs mains ; il va donc de soi que leurs méchas soient meilleurs que les autres. »
Les puissants effets des supergemmes de Lucky rendaient Ves quelque peu réticent à l’idée de les intégrer à des méchas commerciaux. Si quelqu’un comparait un mécha doté d’une gemme à un mécha du même modèle qui en était dépourvu, la différence de performances sauterait aux yeux, surtout si elle atteignait les quarante pour cent !
Ves ne pouvait pas risquer que son secret soit découvert. Même s’il utilisait le Tampon d’anonymisation pour masquer la présence de la gemme, des chercheurs déterminés pourraient tout de même la débusquer par élimination.
Mieux valait garder cet avantage bien à l’abri. En personnalisant légèrement les méchas, Ves pouvait dissimuler la supergemme dans leur châssis et prétendre que leurs performances supérieures s’expliquaient par les exotiques plus coûteux qu’il y avait ajoutés, ou quelque chose du genre.
« Les méchas personnalisés sont toujours plus performants que les modèles standards. Il est logique que leurs paramètres soient meilleurs. »
Ves jugeait que c’était une bonne manière de camoufler l’effet des gemmes. En outre, les modifications apportées au modèle standard produiraient elles aussi des avantages qui se combineraient aux effets des gemmes, multipliant ainsi les gains de performance !
Comme les méchas dotés de gemmes appartenaient exclusivement aux Avatars du Mythe, leurs performances anormalement élevées n’auraient pas à subir d’examen extérieur ! Après tout, il s’agissait de sa troupe personnelle de méchas. Pourquoi enquêterait-il sur ses propres machines ?
Ves prit Lucky dans ses bras et le cala contre son épaule en quittant son bureau. Tous les employés du siège de la LMC avaient l’habitude de voir Lucky seul ou porté par Ves et ses proches. Il ne suscitait donc pas plus d’attention que l’admiration et le culte héroïque auxquels il était déjà accoutumé.
Sa stratégie consistant à habituer ses employés et le public à le voir transporter son animal mécanique suivait son cours.
Dans l’idéal, Lucky deviendrait à leurs yeux un accessoire indissociable de Ves. Outre sa capacité à produire des gemmes, Lucky était son meilleur garde du corps !
Ves s’arrêta devant un mur où figurait le logo de l’entreprise, accompagné de sa devise.
Jusqu’alors, la LMC avait utilisé une représentation stylisée de Lucky, confortablement installé sur un nuage arc-en-ciel entouré d’un triangle.
« Dommage qu’il soit dépassé », remarqua-t-il.
« Miaou ! »
À l’époque où il avait imaginé le logo, Lucky ressemblait à un assemblage mécanique en bronze. Après avoir dévoré quantité d’exotiques, ainsi que de l’Os de Rorach de grande qualité et les matériaux que la CFA avait intégrés à sa navette et à son équipement, Lucky avait beaucoup changé.
Il avait beau être toujours aussi petit qu’un chat organique, une énergie bleue lumineuse palpitait sous son revêtement métallique blanc. Le chat-gemme avait un aspect bien plus futuriste que lorsqu’il avait été offert à Ves par le Système.
Ves avait découvert que ce cadeau n’était pas le fruit du hasard d’un billet de loterie. Sa mère avait délibérément trafiqué le Système d’une manière ou d’une autre pour que Lucky lui revienne.
Ves ne savait toujours pas quoi en penser. Malgré le lien intime qui unissait Lucky à sa mère incorporelle, il considérait toujours son animal comme son plus proche compagnon.
D’une certaine manière, Lucky était l’animal de la famille. Cette perspective aidait Ves à accepter un peu mieux les origines mystérieuses de son chat.
Il reporta son attention sur le logo. Même si l’aspect de Lucky n’évoquait plus le bronze, Ves ne jugeait pas utile d’entreprendre une refonte coûteuse et de grande ampleur à l’échelle de l’entreprise, simplement pour modifier les couleurs du logo.
« Avec ton appétit insatiable, tu auras probablement encore changé d’apparence d’ici un an. »
« Miaou ! »
Lucky prit un air innocent, mais Ves savait qu’il ne fallait pas se fier à la frimousse adorable de son animal. Le cœur d’un démon glouton battait dans l’armure osseuse métallique de son chat.
« Bon, avançons. »
Ves continua de descendre, Lucky dans les bras, jusqu’au rez-de-chaussée. Quelques gardes de sécurité lui emboîtèrent automatiquement le pas lorsqu’il sortit et leva les yeux vers le ciel nuageux de sa planète natale.
« Je ne me lasserai jamais de cette vue. D’autres trouveront peut-être cette planète terne, mais pour nous, c’est chez nous. »
« Miaou. »
Lucky s’en souciait probablement peu. Après tout, c’était un chat. Ses seules préoccupations étaient de manger des minéraux précieux et des exotiques, tout en veillant à ce que son maître reste en vie pour continuer à lui en fournir.
Ves traversa tranquillement l’esplanade du Centre de formation des méchas, aménagée comme un jardin, et rejoignit l’annexe du complexe réservée aux Avatars du Mythe.
Leur base était de plus en plus encombrée à mesure que les Avatars grossissaient leurs rangs. Ves estima qu’il serait préférable, à un moment donné, de construire une base distincte pour sa force personnelle.
« Ves ! »
Melkor sortit du bureau administratif des Avatars du Mythe et vint saluer Ves. « J’ai appris que tu passais par ici. Qu’est-ce qui t’amène à notre base ? »
Ves admira un instant les Blackbeak, les Seigneurs de Cristal et les autres méchas qui s’offraient à sa vue.
« Je voulais prendre des nouvelles de Jannzi. Elle s’entraîne dans les simulateurs, c’est bien ça ? »
« Exact. Depuis que tu lui as confié le pilotage d’un modèle de démonstration de ton nouveau mécha, elle travaille d’arrache-pied pour en maîtriser les subtilités. Elle tient vraiment à faire de son mieux. Nous savons tous ce que ta nouvelle conception représente pour toi et pour l’entreprise. »
Ves fut heureux d’apprendre que Jannzi s’entraînait assidûment depuis tout ce temps. « Elle se débrouille comment avec la dernière version virtuelle du Titan de l’Aurore ? »
« Pourquoi ne pas aller voir par toi-même ? »
Ils gagnèrent le centre d’entraînement, qui abritait tout un éventail d’équipements destinés aux pilotes de mécha. Les Avatars utilisaient des simulateurs de qualité, mais aucun ne pouvait reproduire la réalité avec une parfaite fidélité ; les bénéfices de l’entraînement n’égalaient donc pas ceux qu’offrait la pratique à bord de vrais méchas.
Si les Avatars du Mythe ne craignaient pas d’accélérer l’usure de leurs méchas, ils s’entraîneraient en permanence à leur bord.
Lorsque Ves, Melkor et Lucky entrèrent dans une salle de contrôle qui gérait les simulateurs, ils affichèrent une projection du parcours d’entraînement de Jannzi.
On y voyait une bataille éprouvante : le Titan de l’Aurore de Jannzi tentait désespérément de protéger trois méchas fusiliers vulnérables contre une compagnie entière de méchas fusiliers ennemis !
Le Titan de l’Aurore ne pouvait pas protéger ses camarades contre les tirs qui pleuvaient de toutes parts. Les méchas ennemis à longue portée encerclaient leurs proies en infériorité numérique.
Pourtant, même si elle ne pouvait pas couvrir ses camarades dans toutes les directions, Jannzi ne se laissa pas abattre sans combattre ! Le Titan brillait d’or et de blanc tandis qu’il mobilisait autant d’énergie que possible pour dresser un front protégé face aux salves les plus intenses !
« Je peux tenir plus longtemps ! » cria-t-elle en serrant les dents.
Le Titan de l’Aurore absorbait avec efficacité les tirs laser de précision grâce à des champs de polarisation à peine deux fois plus larges que le rayon des faisceaux. L’utilisation des champs était très efficiente : ils étaient juste assez grands pour bloquer les tirs laser et leur chaleur diffusée !
Malgré tout, une grande partie du bouclier et du blindage du Titan se transforma peu à peu en scories ou se vaporisa sous les salves laser successives !
Les plaques de blindage Pisaro finirent par céder, exposant les composants internes au vide spatial. Les faisceaux laser balayèrent rapidement les ouvertures et infligèrent d’importants dégâts internes au mécha ! Sans les efforts du professeur Ventag pour compartimenter son architecture interne, quelques tirs laser auraient déjà pu mettre hors de combat le mécha virtuel de Jannzi !
Les brèches de plus en plus larges dans le blindage offraient malgré tout à l’ennemi de nouvelles occasions de s’en prendre au Titan de l’Aurore de l’intérieur. Celui-ci était loin d’être aussi résistant dans ses entrailles que sous son blindage extérieur ; il finit donc par succomber à tous ces dégâts, peu après !
La simulation prit fin !
« Merde ! J’ai tenu moins longtemps que la dernière fois ! » se reprocha Jannzi tandis que l’une des capsules de simulation s’ouvrait.
Elle se mit soudain au garde-à-vous lorsque Ves et Melkor entrèrent dans la salle des capsules de simulation.
« Melkor ! Ves ! » s’exclama-t-elle en se redressant.
« Repos », dit Ves avec amusement. « Inutile de faire comme si on était dans l’armée. On est de la même famille. »
« Ah, oui. »
Elle semblait tout de même nerveuse. Melkor était son cousin aîné, mais aussi le commandant des Avatars du Mythe. Quant à Ves, il occupait une place éminente dans la République Lumineuse. On murmurait que ses comptes bancaires valaient à eux seuls des dizaines de fois le portefeuille d’investissement entier du Domaine Larkinson !
« Tu t’es montrée très impressionnante lors de cette simulation, la dernière fois », la complimenta Ves. « Tu as tenu plusieurs minutes de plus qu’un pilote de mécha moyen dans la même situation. »
Jannzi secoua fermement la tête. « Ce n’est pas assez. Je sais que mes oncles et mes tantes seraient déçus s’ils avaient vu ma performance. C’est juste que l’effort nécessaire pour utiliser le module de polarisation et bloquer les tirs laser venant de toutes les directions est trop difficile à supporter pour moi. »
« Ne dis pas de bêtises, Jannzi. Le Titan de l’Aurore ne se retrouvera pas tous les jours encerclé de toutes parts par la Deuxième Compagnie de Méchas. Il est inévitable qu’il succombe s’il se retrouve isolé, avec seulement quelques méchas alliés à ses côtés. Un chevalier spatial ordinaire ne ferait pas mieux dans la même situation, tu sais. »
« Je sais que ce n’est qu’un exercice. » La Larkinson baissa les yeux. « C’est juste que ça me ronge de savoir que je dois encore beaucoup progresser avant de maîtriser parfaitement le module de polarisation. »
« Eh bien, si tu tiens vraiment à faire mieux, attends de recevoir l’un des premiers exemplaires de la version définitive du Titan de l’Aurore. Je suis sûr que tu accompliras de vrais miracles avec mon nouveau mécha ! » Ves sourit.