Chapitre 1 108
Au fil du temps, le prototype de l’Aurora Titan impressionna de plus en plus les spécialistes du centre d’essais. À mesure que les tests se durcirent, ses performances restèrent tout aussi bonnes, voire meilleures, que celles des modèles habituels du professeur Ventag !
Son architecture interne, à la fois très efficace et résistante aux dégâts, permettait au mécha d’encaisser même de violents chocs. C’était une exigence essentielle pour tout mécha défensif, et Ves fut rassuré de constater que le travail du professeur permettait à l’Aurora Titan de résister convenablement aux dégâts physiques.
La pilote d’essai gagnait aussi en maîtrise à mesure qu’elle pilotait l’Aurora Titan. Ce chevalier spatial super-moyen se manœuvrait autrement que n’importe quel chevalier spatial moyen ordinaire, à tel point qu’elle dut désapprendre certaines de ses vieilles habitudes.
Le mécha n’avait tout simplement pas la mobilité nécessaire pour exécuter diverses manœuvres habituelles ! D’une certaine façon, il se déplaçait comme un mécha lourd, mais, heureusement, la pilote d’essai avait déjà piloté quelques méchas lourds de temps à autre. Il ne lui fallut donc qu’un jour pour s’adapter.
Un autre facteur contribuant aux excellentes performances du prototype était que la pilote d’essai se sentait de plus en plus à l’aise avec les sensations inhabituelles que lui transmettait son mécha. Plutôt que de s’en méfier, elle obtint de bien meilleurs résultats en s’ouvrant à la machine.
L’humaine et le mécha commencèrent à s’accepter mutuellement. Personne ne prêta attention à l’harmonie entre la pilote d’essai et le prototype, mais Ves, lui, suivait cette relation de près.
Plus la pilote d’essai se laissait porter par le prototype, plus ses réflexes devenaient instinctifs. Cela jouait un rôle particulièrement important lorsqu’elle essuyait des tirs de toutes parts. Elle parvenait à générer plusieurs champs de polarisation et à en rediriger les effets au besoin.
« Je dois dire qu’au début, je ne pensais pas que l’Aurora Titan serait capable de faire grand-chose, confia le directeur de la station à Ves. Un mécha plus lourd qu’un mécha moyen, mais plus léger qu’un mécha lourd, devrait normalement cumuler les défauts des deux catégories. Pourtant, je vois maintenant que les capacités défensives de l’Aurora Titan suffisent à en faire un mécha lourd de poche.
— Il est loin d’être aussi résistant qu’un véritable chevalier spatial lourd, mais il offre tout de même une protection largement suffisante pour justifier son prix. »
Ves acquiesça. Il aimait bien l’expression « mécha lourd de poche ». « Les méchas super-moyens n’ont aucun intérêt pour les puissances capables de déployer des méchas lourds. Autrefois, leurs caractéristiques ne justifiaient tout simplement pas un mécha de cette catégorie de poids.
— Mais de meilleurs matériaux et le recours à des technologies défensives lui permettent d’offrir juste assez de protection sans pour autant le ralentir jusqu’à le rendre presque immobile. »
Si Ves avait conçu un chevalier spatial super-moyen cent ans plus tôt, il n’aurait pas pu proposer un mécha au rapport qualité-prix intéressant. Un blindage lourd l’aurait trop alourdi, sans pour autant lui apporter une protection suffisante.
Malgré tout, un mécha ordinaire de troisième classe de cette catégorie de poids restait assez peu attrayant. Si Ves consacrait à un blindage plus épais une bonne partie de l’espace occupé par le module de polarisation, le mécha obtenu pourrait certes encaisser davantage de dégâts.
Le seul problème, c’était que sa mobilité en pâtirait encore, au point qu’il ne pourrait servir qu’à défendre des installations relativement fixes, comme des stations spatiales. Autre facteur peu séduisant : tout ce blindage ferait non seulement grimper considérablement son prix d’achat, mais rendrait aussi les réparations très coûteuses s’il subissait de graves dégâts !
Perdre cinq chevaliers spatiaux moyens ou plus coûtait moins cher que de réparer un mécha super-moyen lourdement endommagé et composé en grande partie de blindage !
L’Aurora Titan avait pour atout d’être plus imposant sans être aussi lourdement pénalisé par son blindage. Son module de polarisation occupait certes un volume interne considérable, mais il était moins dense et moins lourd qu’une quantité équivalente de plaques de blindage !
Le module de polarisation permettait à l’Aurora Titan de jouer un rôle défensif sans ruiner l’armée qui le déployait. Le mécha était particulièrement efficace lors de raids brefs et d’escarmouches où aucun camp ne lançait d’attaque générale. Tant que les champs de polarisation absorbaient tous les dégâts, son coûteux blindage nécessitait peu de réparations, voire aucune.
Le directeur de la station loua l’utilité de cette caractéristique. « Les champs de polarisation fonctionnent très bien. C’est intéressant de voir le mécha absorber les tirs laser sans difficulté. Tes étranges cristaux lui sont également utiles, même si je ne suis pas certain qu’ils soient indispensables.
— Ce mécha est très efficace contre les dégâts énergétiques, mais, à part son épais blindage comprimé, il n’a rien de spécial pour résister aux dégâts cinétiques et explosifs. »
La difficulté croissante des tests le confirma. Le champ de polarisation pouvait neutraliser une partie des dégâts physiques. Il résistait mieux aux obus balistiques et aux missiles, car les dégâts de leurs explosions se répartissaient généralement sur une plus grande surface.
En revanche, les armes cinétiques et les canons électriques représentaient une menace considérable pour l’Aurora Titan, car leurs dégâts se concentraient sur une zone réduite. Un champ de polarisation ressemblait à une peau capable d’encaisser une gifle ou un coup de poing, mais qu’une aiguille pouvait facilement transpercer.
La seule consolation, c’était que le blindage Pisaro résistait assez bien aux dégâts physiques. L’Aurora Titan ne se désagrégeait donc pas après avoir encaissé quelques tirs cinétiques.
« Malheureusement, vu la façon dont se déroulent les batailles spatiales, les armes cinétiques et les armes de mêlée signeront sa perte, conclut le directeur de la station. Pour que l’Aurora Titan reste viable, il faudra l’associer à des méchas capables de détourner ces menaces. »
Ves n’avait jamais eu l’intention de déployer l’Aurora Titan seul. C’était un mécha qui donnait le meilleur de lui-même lorsqu’il protégeait d’autres unités. Sa vulnérabilité relative aux dégâts physiques et son inaptitude au combat rapproché semblaient être de sérieux défauts, mais aucun mécha n’était parfait.
Pour toute force de méchas moderne, l’essentiel était de combiner plusieurs types de méchas afin qu’ils couvrent leurs faiblesses mutuelles et tirent parti de leurs synergies. La prochaine génération, qui devait inaugurer selon les rumeurs un âge d’or des armes laser, ferait d’un mécha spécialisé contre les lasers un produit très séduisant.
Après trois semaines de tests approfondis, le prototype avait encaissé tant de dégâts que nombre de ses compartiments internes étaient désormais à découvert. Lorsque Ves, Ketis et le directeur de la station se rendirent dans le hangar au retour du mécha, tout juste sorti de sa dernière série d’essais, ils levèrent les yeux vers sa silhouette massive, à l’extérieur noirci, fissuré et criblé de trous.
« Waouh ! » s’exclama-t-elle. Elle ne pouvait s’empêcher de répéter ce mot chaque fois qu’elle constatait les performances du prototype. « Les testeurs ont déchaîné une telle puissance de feu contre lui, et pourtant il a réussi à rentrer au hangar en boitant. »
Le prototype, très endommagé, mit son temps à revenir : des dégâts importants à l’arrière avaient abîmé son système de vol au point de le réduire à deux ailes rabougries. Sa propulsion était si faible qu’il lui fallut cinq fois plus de temps pour rentrer qu’avec ses ailes intactes.
« Le système de vol reste trop vulnérable aux attaques venant de l’arrière. » Ves secoua la tête.
Tous les méchas spatiaux partageaient la même faiblesse. Les modèles davantage axés sur la défense pouvaient être équipés de systèmes de vol plus robustes, mais il était impossible de les renforcer indéfiniment sans voir leur puissance de propulsion s’effondrer.
Dans l’ensemble, Ves était très satisfait des résultats des tests. Les professionnels de NORA Consolidated avaient fait un excellent travail en poussant presque toutes les caractéristiques du mécha à leurs limites. L’Aurora Titan s’était bien comporté là où Ves s’y attendait.
Bien sûr, le prototype avait aussi réagi de certaines façons auxquelles ni Ves ni le professeur Ventag ne s’attendaient. Ces incohérences restaient assez mineures, mais elles prenaient de plus en plus d’importance à mesure que le mécha subissait des dégâts.
Les simulations de l’Aurora Titan reproduisaient généralement assez bien ses performances lorsqu’il était au sommet de sa forme. Mais, à mesure qu’il subissait de graves dégâts, ses performances réelles commencèrent à s’écarter des résultats simulés.
Ces écarts s’accentuaient à mesure que le mécha était endommagé. Pourtant, ce qui surprit le plus Ves, c’est que, dans bien des cas, le mécha résistait mieux que ne le prévoyaient les simulateurs.
Les modèles mathématiques utilisés par NORA Consolidated reproduisaient avec une grande précision les effets de la philosophie de conception du professeur Ventag, mais ne parvenaient toujours pas à englober tous les phénomènes inexplicables.
En fait, même le directeur de la station parut surpris. « Nous savons tous à quoi nous attendre avec les modèles du professeur Ventag. Ses méchas semblent toujours mieux résister aux dégâts que la normale, et nous avons adapté nos tests pour tenir compte de ces qualités. Malgré tout, l’Aurora Titan s’en sort un peu mieux que ce que nous avons l’habitude de voir dans les travaux du professeur.
— Voilà qui me surprend un peu, répondit Ves. L’Aurora Titan est un mécha presque entièrement conçu pour la défense. Il ne devrait pas être si étonnant de le voir tenir bon, même lorsqu’il semble sur le point de tomber en morceaux. »
« Ce n’est pas tout, ajouta le vieil homme en désignant le prototype endommagé, qui était en train de s’éteindre. Notre centre d’essais sait à quoi s’attendre des méchas défensifs du professeur Ventag. Nous avons déjà étalonné tous nos tests et instruments pour tenir compte de leurs performances supérieures en matière de maîtrise des dégâts. Malgré cela, on constate une amélioration légère, mais significative.
— Ou bien notre collaboration a apporté à la conception plus d’avantages que prévu, ou bien le professeur a franchi une nouvelle étape dans ses recherches. »
Ves ne pensait pas que le professeur Ventag eût accompli quoi que ce soit de remarquable récemment. Si le Senior avait fait une percée dans ses recherches, cela se serait vu dans son comportement.
Ces résultats étaient plutôt inattendus, mais l’objectif même des essais du prototype en conditions réelles était de débusquer ce genre de surprises.
Les résultats inattendus ne jouaient pas tous en faveur de l’Aurora Titan. S’il y avait un point sur lequel le prototype décevait Ves, c’était la vitesse à laquelle ses cellules énergétiques se vidaient lorsqu’il utilisait ses champs de polarisation.
« Ce mécha consomme vraiment beaucoup d’énergie, remarqua-t-il. Le prototype a montré que toutes les cellules énergétiques supplémentaires que j’ai ajoutées suffisent à peine à prolonger son autonomie lorsqu’il essuie une forte puissance de feu. »
Ves pouvait prévoir que, dans certaines situations, les pilotes de l’Aurora Titan auraient intérêt à désactiver le module de polarisation et à encaisser les coups avec le blindage Pisaro. Réparer les plaques endommagées coûterait bien plus cher à l’armée, mais le mécha pourrait au moins rester un peu plus longtemps sur le champ de bataille.
« Eh bien, nous avons recueilli assez de données pour ajuster la conception, déclara Ves avec satisfaction. Quelle est la procédure habituelle pour les prototypes ? »
« Ils finissent généralement dans un état si lamentable que nous les recyclons immédiatement. Nous savons qu’il est important de les démanteler au plus vite pour limiter le risque qu’ils soient espionnés, expliqua le directeur de la station. »
Ves approuva cette méthode. « Veuillez vous occuper du traitement du prototype. Dans son état actuel, il ne sert plus à rien. »
Il trouvait un peu regrettable de condamner le prototype à une mort rapide après si peu de temps, mais le directeur de la station n’avait pas tort. À ce stade, Ves n’était pas prêt à rendre la conception publique.
Comme plusieurs techniciens en méchas commençaient déjà à examiner le prototype en vue de son démantèlement, Ves, Ketis et Lucky prirent congé du centre d’essais et retournèrent au Barracuda.
« Capitaine Silvestra, veuillez nous ramener au Rideau Nuageux.
— Bien reçu, monsieur. Notre itinéraire est déjà défini. »
Ves avait déjà rejoint sa cabine à bord de sa corvette et commençait à étudier l’abondante quantité de données qu’il avait reçue du centre d’essais. Il connaissait désormais presque tous les aspects des performances réelles du mécha. Avec autant de données à portée de main, il pourrait apporter de nombreuses petites améliorations.
« L’Aurora Titan sera forcément plus abouti après cette deuxième passe sur la conception. »