Chapitre 1 107
Les sensations inhabituelles éprouvées par la pilote d’essai à l’activation du mécha étaient si étranges qu’elles mirent aussitôt fin à la première session de tests.
Craignant que l’interface neurale ait été trafiquée, les responsables ordonnèrent rapidement à la pilote d’interrompre le test et d’éteindre le mécha.
La pilote n’avait décrit que des impressions vagues, mais le responsable de la station ne se sentit pas rassuré au point de poursuivre les tests.
Ves aurait voulu dire que la pilote n’était pas en danger, mais le centre d’essais était bien trop professionnel pour passer sous silence la moindre observation inhabituelle.
Plusieurs spécialistes examinèrent le prototype sous toutes les coutures, en accordant une attention particulière aux systèmes du cockpit et à son interface neurale. Des pirates informatiques et des ingénieurs logiciels passèrent manuellement au crible la programmation de l’interface afin de s’assurer que personne n’y avait glissé de mauvaise surprise !
« Nous ne vous soupçonnons pas d’avoir saboté votre propre prototype, déclara le responsable de la station à Ves. Il se peut qu’un espion envoyé par l’un de nos concurrents ait réussi à s’infiltrer à bord du vaisseau de transport et à téléverser un virus dans le système d’exploitation du mécha. »
Ves acquiesça. Même s’il était contrarié que l’on remette son travail en question, il savait que ce ne serait pas la dernière fois qu’il susciterait des inquiétudes. L’affaire Farund avait rendu les concepteurs et les entreprises de méchas bien plus sensibles aux manipulations mentales !
Comme prévu, après plusieurs heures d’inspections intensives, les spécialistes ne trouvèrent rien d’anormal. Ves avait beau avoir apporté de nombreuses innovations à sa conception, il n’avait même pas osé toucher à l’interface neurale.
Il aurait pu y appliquer quelques astuces mineures tirées de ses expériences sur Aeon Corona VII, mais il n’était plus dans les confins sauvages, où il pouvait se permettre n’importe quoi. De retour dans l’espace civilisé, il devait respecter les règles et les directives de l’ATM autrement qu’en paroles.
Quand les spécialistes eurent fini de prendre toutes ces précautions excessives, la pilote remonta dans le prototype et l’activa, non sans une pointe de réticence.
Elle ressentit aussitôt les mêmes sensations. « Je subis encore diverses influences mentales. Je ne saurais pas les décrire avec précision, mais j’ai toujours l’impression, d’une certaine manière, de piloter une exobête. C’est légèrement… perturbant. »
Le responsable de la station jeta un regard à Ves, puis rejoignit des experts spécialisés en neurosciences.
Les experts finirent par déterminer qu’aucune des données télémétriques recueillies ne signalait quoi que ce soit qui évoque une malveillance.
« Nous pouvons affirmer avec certitude que le prototype n’exerce aucune influence mentale permanente sur la pilote de mécha. Le matériel comme le logiciel de son interface neurale sont tout à fait standards et ne s’écartent en rien des spécifications imposées par l’ATM. »
Bien sûr, Ves n’avait pas modifié les interfaces neurales. Sans autorisation préalable de l’ATM, il aurait commis un crime grave en changeant ne serait-ce qu’une seule ligne de la programmation standard fournie par cette même organisation.
Seul un petit nombre de concepteurs de méchas avaient reçu l’autorisation de l’ATM de travailler sur des interfaces neurales modifiées, et Ves n’en faisait pas partie. Ses expériences sur des nains lui avaient appris que les restrictions de l’ATM en la matière étaient tout à fait justifiées.
Après tout, une interface neurale n’était pas censée faire exploser la tête d’un pilote de mécha !
« Je crois qu’on en fait toute une montagne, dit Ves d’un ton exaspéré. Aucune donnée télémétrique n’indique de problème. À ma connaissance, aucun capteur ni système de surveillance ne fonctionne mal non plus ; il n’y a donc aucune raison de remettre les données en question. On peut passer aux premiers tests ? »
« Très bien, monsieur Larkinson, acquiesça le responsable de la station. Procédez au déploiement du prototype ! »
Pour Ves, l’heure de vérité avait sonné. Le mécha s’approcha de l’écoutille du hangar et déploya lentement son système de vol. Une lueur dorée et éclatante enveloppa ses ailes, faisant au moins doubler sa prestance !
« Décollage ! »
Le prototype du Titan de l’Aurore poussa son système de vol à pleine puissance et s’élança dans l’espace, traversant le champ énergétique qui retenait l’air à l’intérieur du hangar.
Le mécha avançait lentement. Propulsé par ses ailes dorées, le prototype attirait tant l’attention que certains spécialistes détournèrent les yeux des relevés qu’ils étaient censés surveiller. Le Titan de l’Aurore était tout simplement irrésistible !
« Waouh. Rares sont les conceptions du professeur aussi impressionnantes. »
Ketis, qui était restée silencieuse jusque-là, finit par sourire. « On dirait que tu as encore frappé fort, Ves. De tous les concepteurs de méchas que je connais, tu es le seul à toujours réussir à éblouir ceux qui voient tes créations. »
« Un bon produit dépasse toujours les attentes. L’effet spectaculaire est indispensable pour corriger les idées reçues sur les méchas super-moyens », répondit Ves.
Sa visite chez Renny’s Outfitters, où il avait parcouru un catalogue fourni d’objets artisanaux haut de gamme, avait renforcé sa vision artistique. Une arme aussi belle que Repos paisible n’aurait jamais autant attiré son attention sans son apparence somptueuse.
À mesure que le Titan de l’Aurore accélérait, sollicitant davantage son système de vol, le mécha prenait une allure imposante. On aurait dit un roi marchant résolument sur le champ de bataille !
« Ah, merde ! Je savais bien que j’avais oublié quelque chose ! » Ves se plaqua la main sur le visage.
Qu’est-ce que le Blackbeak et le Seigneur de Cristal avaient, contrairement au Titan de l’Aurore ?
Le Générateur de Nuages Festifs !
Ce module frivole n’avait peut-être d’autre utilité que de diffuser des vapeurs colorées dans l’air, mais l’effet visuel qu’il apportait à ses créations était presque devenu sa marque de fabrique. Si le Générateur de Nuages Festifs rendait ses méchas plus impressionnants, alors il n’était pas inutile de l’intégrer à ses conceptions !
Malheureusement, quand Ves envisagea d’installer le Générateur de Nuages Festifs sur le Titan de l’Aurore, il comprit avec dépit que cela ne fonctionnerait pas dans l’espace. Le module avait toujours été conçu pour fonctionner dans une atmosphère ordinaire. Soumis au vide spatial, il se déréglerait ou tomberait presque certainement en panne !
« Ce n’est pas grave. Je trouverai un autre module capable d’émettre des particules dans l’espace. »
Une fois cette idée acceptée, Ves reporta son attention sur le Titan de l’Aurore en vol. Il devait reconnaître que ses ailes lumineuses reproduisaient assez bien l’effet du Générateur de Nuages Festifs. Le mécha était si majestueux en vol qu’il brûlait d’impatience de le voir déployer ses capacités.
Plusieurs heures s’écoulèrent tandis que la pilote d’essai faisait exécuter au mécha une série de manœuvres élémentaires. Elle testa son amplitude de mouvement, la répartition de sa masse, sa capacité à changer de direction en vol ainsi que son comportement avec ou sans son épée et son bouclier.
Le lourd bouclier-tour modifiait sensiblement le centre de gravité du mécha. Fort de son expérience récente en Maîtrise, Ves avait déjà tenu compte de cette différence. La posture du mécha s’adaptait automatiquement selon qu’il portait ou non le bouclier, même si la pilote pouvait facilement outrepasser ces réglages.
Ce ne fut que vers la fin de la première session de tests que la pilote activa le module polarisant.
Un faible champ blanc apparut sur la face avant du bouclier. À ce stade, le protocole ne prévoyait pas d’ouvrir le feu sur le mécha pour tester l’efficacité du champ polarisant.
Ves le regrettait, car il avait passé tant de temps à faire fonctionner le module polarisant avec sa conception qu’il brûlait d’envie de vérifier s’il répondait aux attentes.
Après avoir maintenu le champ polarisant pendant trente secondes, le mécha le désactiva, puis enveloppa le blindage de son torse d’un champ polarisant contenu.
Le mécha parvint à maintenir le champ tout en le confinant au blindage du torse, ce qui arracha un soupir de soulagement à Ves. Maintenir le champ polarisant dans une forme précise avait été l’un des défis d’ingénierie les plus difficiles qu’il avait rencontrés en concevant le Titan de l’Aurore.
Des sections de son dos, de ses bras, de ses jambes et même de sa tête s’illuminèrent de blanc sans le moindre accroc. Cette réussite prouvait que le module polarisant pouvait protéger entièrement le mécha, exactement comme Ves l’avait toujours voulu !
« Très bien, la première session de tests est terminée, annonça le responsable de la station. Veuillez rappeler le prototype et lui faire subir une inspection approfondie. »
Ves gémit en entendant cela. Le personnel du centre d’essais soupçonnait visiblement toujours une quelconque malveillance. Une inspection approfondie signifiait que les techniciens du centre devraient démonter en partie le prototype pour accéder à son intérieur et examiner de près ses composants !
Plus d’une journée standard s’écoula pendant que les techniciens s’exécutaient. Ves souffrait de voir le Titan de l’Aurore démonté pour débusquer un problème inexistant.
Comme personne ne connaissait bien la conception, Ves dut rester sur place pour indiquer à l’équipe la meilleure façon de démonter puis de remonter le mécha.
Sans surprise, personne ne découvrit quoi que ce soit de suspect. Ves participa lui aussi aux inspections, mais ne trouva rien qui s’écartât de sa conception, à l’exception de menues incohérences qu’il avait déjà remarquées.
À tous égards, ce mécha était la copie la plus fidèle possible de la conception inachevée du Titan de l’Aurore !
Les jours suivants, le Titan de l’Aurore continua d’enchaîner les tests et les inspections approfondies. Le centre d’essais semblait obsédé par la solidité de sa structure et par la moindre trace d’usure accumulée par le prototype.
« L’un de nos principaux rôles consiste à repérer toute détérioration accélérée, expliqua le responsable de la station à Ves et Ketis. Le Titan de l’Aurore semble être une excellente conception, mais nous savons tous que ce qui fonctionne en théorie ne marche pas forcément en pratique. Notre travail consiste à repérer ces défauts potentiellement fatals avant que vous ne publiiez votre conception et que vos clients ne subissent un accident catastrophique. »
Même si Ves ne soumettait pas sa conception à des essais sur le terrain, l’ATM le ferait à coup sûr. Toutes les conceptions ne passaient certes pas par son processus de validation, mais tout concepteur de méchas souhaitant publier son modèle pour le commercialiser devait fournir à l’ATM un exemplaire physique, que l’organisation pouvait mettre à l’épreuve.
« Avez-vous découvert quelque chose d’inquiétant ? demanda Ves.
— Pas jusqu’ici. Comme le professeur Ventag est responsable d’une grande partie de la conception interne du mécha, nous avons l’habitude de ne trouver aucun défaut majeur. Certaines de ses conceptions les plus complexes présentent peut-être des particularités inhabituelles, mais pour l’instant, le prototype semble pouvoir tenir sans problème au moins dix ans. »
Les tests éprouvaient de plus en plus le mécha et sa pilote. Ves observa le mécha livrer un combat rapproché contre un mécha d’entraînement armé d’un énorme bâton rembourré qui remplaçait son épée.
Le Titan de l’Aurore pouvait porter des coups assez puissants pour broyer un mécha léger en une seule frappe, mais, sans surprise, il était trop lent pour suivre un mécha léger. Il s’en sortait un peu mieux contre les méchas moyens, mais ses performances globales n’avaient rien de remarquable.
« Ce mécha ne vaut rien en duel au corps à corps, fit remarquer la pilote d’essai d’une voix lasse. Il ne devrait jamais être déployé seul. N’importe quel tirailleur léger à bas prix peut facilement le démanteler par-derrière. »
À l’exception de ces performances décevantes, les tests destinés à évaluer les capacités défensives du prototype se passèrent bien mieux !
Ves, Ketis et tous les autres furent impressionnés de voir le Titan de l’Aurore repousser de nombreux rayons laser à l’aide d’un champ polarisant couvrant son bouclier. Le bouclier polarisant bloquait si efficacement les tirs laser qu’il ne subit pratiquement aucun dégât !
« Ce n’est qu’un début. Voyons maintenant comment le champ polarisant résiste à une puissance de feu supérieure. »