Chapitre 1 105
Ves resta encore un peu chez Renny’s Outfitters. Pendant que le magasin préparait ses commandes principales, il parcourut aussi les autres articles afin de se faire une idée des produits conçus par d’autres artisans haut de gamme.
Cette visite leur en apprit beaucoup, à Ketis comme à Ves. Ketis se contentait d’admirer le soin méticuleux apporté à la confection de pièces uniques et originales, tandis que Ves remarquait la nourriture que leur avaient apportée l’amour et l’attention de leurs créateurs.
Tous les équipements ne bénéficiaient pas d’autant de soin, et seuls quelques-uns se distinguaient comme de véritables œuvres de passion.
Néanmoins, les articles de meilleure qualité avaient généralement davantage de sens. C’étaient aussi quelques-unes des pièces les plus chères du magasin.
La quantité d’équipements proposés chez Renny’s Outfitters dépassait franchement les attentes de Ves. Le professeur Ventag ne l’avait pas envoyé dans un magasin ordinaire, mais dans une boutique qui offrait peut-être la meilleure et la plus extravagante sélection d’équipements de Bentheim !
« On ne trouve jamais ce genre d’équipement dans les confins. » Ketis contempla un assortiment de fusils de chasse conçus spécialement pour tuer des exobêtes. « Même les chasseurs de trésors n’utilisent pas des armes pareilles. Ils se contentent d’employer un mécha qui coûte cinq fois moins cher que ce railgun au centre. »
Ves acquiesça. « Ce sont des jouets pour les riches. Personne n’équiperait une unité ordinaire avec du matériel aussi coûteux. Acheter un ou deux ensembles, ça va, mais ça devient vite inabordable si tu veux gâter tes gardes du corps. »
Il ne s’était rendu compte qu’à présent qu’à côté de la vaste industrie des méchas, Bentheim abritait quantité d’autres petites industries. Les communautés d’armuriers et de fabricants d’armures y exerçaient une influence considérable.
« Les méchas sont un peu fabriqués de cette façon aussi, non ? » demanda Ketis.
« Exactement. On les appelle des méchas personnalisés. Si un client en particulier apprécie beaucoup ton style de conception, il peut te demander de lui développer un mécha sur mesure. Ça ne veut pas dire que tu en concevras un de zéro. Tu peux simplement reprendre l’un de tes modèles existants, choisi par ton client, et en faire une variante.
Le seul problème, c’est que le développement demande beaucoup de temps. Ce n’est pas bien grave pour les novices et les apprentis, mais les concepteurs de méchas de rang supérieur accordent bien plus de valeur à leur temps. »
Dans la République Lumineuse, les apprentis et les Concepteurs compagnons se partageaient généralement la majeure partie du marché des méchas personnalisés. Leur temps n’avait pas encore autant de valeur, si bien que la plupart des clients acceptaient toujours de débourser la somme nécessaire pour faire adapter un mécha à leurs besoins par les concepteurs de leur choix.
À l’inverse, nombre de Seniors ne concevaient des méchas personnalisés que pour des pilotes experts. Concevoir un mécha d’expert leur permettait non seulement de travailler avec les meilleures technologies et les meilleurs matériaux, grâce à un budget bien plus élevé que d’habitude, mais aussi d’appliquer leur philosophie de conception dans les meilleures conditions possibles.
Ves était encore loin de pouvoir travailler sur des méchas d’expert, mais il espérait avoir l’occasion de concevoir des méchas personnalisés une fois devenu Concepteur compagnon.
Il avait beau avoir une longue liste de méchas à concevoir pour étoffer le catalogue de la LMC, Ves estimait que les méchas personnalisés étaient essentiels à sa philosophie de conception.
« Ketis, tu te souviens de la devise de la LMC ? »
« Méchas Vivants. Partenaires pour la vie. »
« Il n’y a pas de meilleure façon d’offrir à un client un mécha qu’il considérera comme un partenaire que de concevoir un modèle sur mesure. »
« Tu as reçu des propositions pour concevoir un mécha personnalisé ? »
« Oui. Je les ai refusées. Concevoir le Titan de l’Aurore et compléter le catalogue de mes méchas passe avant les projets de vanité. »
Depuis qu’il était devenu célèbre, quelques clients potentiels avaient contacté la LMC pour se renseigner sur la possibilité de faire concevoir un mécha sur mesure. La plupart voulaient se vanter de posséder un mécha personnalisé conçu par un héros de guerre ou un concepteur de méchas célèbre.
Ves ne pensait toutefois pas que ses clients seraient capables d’apprécier pleinement son travail. Après sa désastreuse expérience avec le mécha à coquille de Vincent Ricklin, il s’était promis de ne plus accepter les propositions de gamins gâtés ni de clients peu sincères.
« Notre nouvel équipement devrait bientôt être prêt. »
Un peu plus tard, Ves, Ketis et Lucky repartirent avec leurs achats installés sur un robot de manutention mobile. Leurs nouvelles armures prenaient beaucoup de place, mais elles avaient été conçues pour se plier et adopter une forme plus compacte, semblable à celle d’une valise, quand elles n’étaient pas utilisées. Cette fonction ne marchait toutefois que si les armures n’avaient pas subi de dégâts majeurs, et leur imposait encore un fardeau encombrant.
Ves supporta néanmoins la vue du robot de manutention qui le suivait. Avec les remous qui agitaient Bentheim en ce moment, il préférait avoir une armure sous la main.
« Tu es vraiment parano, hein ? » le taquina Ketis.
« Vu tous les ennuis que j’ai eus à Bentheim, je ne peux jamais être trop prudent. »
Leurs achats terminés, ils quittèrent la rue commerçante huppée et montèrent dans la navette blindée qui les emmena aux abords de Dorum. Les quatre méchas des Avatars du Mythe encerclaient la navette, qui avançait lentement, et attirèrent l’attention sur leur cortège.
Heureusement, le voyage se déroula sans incident. Ils atteignirent l’atelier haut de gamme du professeur Ventag sans encombre. Après leur arrivée et quelques contrôles de sécurité, ils furent enfin autorisés à pénétrer dans l’atelier personnel d’un Concepteur de méchas senior.
Un assortiment d’outils, d’équipements de laboratoire et de matériel de production accueillit Ves. L’atelier du maître Olson l’avait davantage impressionné, mais celui où il se trouvait à présent n’avait pas à rougir de la comparaison.
« Je vais devoir prendre le temps de me familiariser avec le matériel, dit Ves à Ketis. Toi aussi, tu devrais lire les manuels. Même si tu ne te sers pas de ces machines, connaître leur utilité te sera utile. »
Tous deux passèrent une journée entière dans l’atelier. Lucky s’ennuya et partit explorer les environs, tandis que Ves et Ketis parcouraient tranquillement des dizaines de manuels.
Une fois à l’aise avec chacune des machines pertinentes, Ves se mit sérieusement à fabriquer le prototype. L’esprit relié au fragment spirituel de Qilanxo et concentré sur sa vision, il entra dans un état d’immersion partielle.
Le Titan de l’Aurore était de loin le mécha le plus complexe qu’il eût fabriqué seul. Le module de polarisation intégrait bon nombre de composants sophistiqués, dont certains lui résistèrent lors de sa première tentative.
En outre, Ves ne comprenait pas pleinement les principes de l’architecture interne du mécha. Ce manque de compréhension entravait ses efforts pour reproduire la configuration exacte. Il devait respecter les paramètres des plans de conception, même s’il remettait parfois en question certains détails.
Ves rencontra bien des revers au cours de cinq jours d’essais et d’erreurs, mais c’était sa première tentative. Les leçons qu’il en tirerait lui permettraient de réduire d’au moins une journée la prochaine fabrication du Titan de l’Aurore.
« La courbe d’apprentissage du Titan de l’Aurore n’est pas trop raide. Si une chaîne de production continue à fabriquer le même mécha, elle peut sans problème ramener le temps de fabrication à trois jours. »
Sans surprise, le système de blindage Pisaro ne posa guère de difficultés à Ves. Il ne reposait que sur une seule formule d’alliage compressé, contrairement au système de blindage Keltrex, plus complexe, qui superposait trois alliages distincts.
« Le système de blindage Keltrex protège mieux, mais le Pisaro l’emporte en matière de rentabilité et de facilité d’entretien. »
Fabriquer son mécha sur Bentheim ne présentait qu’un seul inconvénient : il ne disposait pas du meilleur équipement pour fabriquer les cristaux extraterrestres et les activer avec la relique cristalline.
« Heureusement que j’avais déjà pensé à ce problème. »
Ves avait fabriqué les huit cristaux à l’avance et les avait expédiés à Bentheim. Il suffit d’un seul mot pour que SASS les fasse livrer à l’atelier du professeur Ventag.
Pendant qu’il apportait les dernières retouches au Titan de l’Aurore, Ketis l’observa travailler tout ce temps. Pour elle, le voir à l’œuvre revenait à regarder un sorcier pratiquer la magie. Elle avait assisté à bien trop d’exploits qui lui échappaient complètement !
Pourtant, elle ne se laissa pas décourager par l’écart qui les séparait. Chaque fois qu’elle repensait aux récentes augmentations de ses capacités mentales, une ambition ardente l’envahissait : rattraper Ves et concevoir un mécha capable de rivaliser avec les siens !
Quand Ves eut fini d’appliquer les revêtements sur le Titan de l’Aurore, tous deux reculèrent pour admirer l’œuvre achevée dans toute sa splendeur.
« Il est grand », souffla Ketis.
« Il en impose », constata Ves avec satisfaction.
Son revêtement, majoritairement blanc et strié de bleu, le faisait ressortir dans les ténèbres de l’espace. Sa taille supérieure à la moyenne et ses lignes masculines lui conféraient une impression de puissance et d’inflexibilité.
Avec son espadon et son bouclier-tour, le Titan de l’Aurore semblait parfaitement capable de parer les coups les plus puissants !
Sa présence physique imposante se doublait d’un Facteur X creux, mais bien perceptible, qui amplifiait l’impression qu’il dégageait.
Si le prototype produisait déjà un effet aussi viscéral sur Ves, qu’en serait-il lorsque le fragment spirituel de Qilanxo quitterait enfin son esprit pour habiter le modèle ?
Mais tant que cela ne se produisait pas, le prototype ne pouvait exprimer tout le potentiel de son Facteur X bestial.
« Certains cadeaux sont meilleurs quand on les savoure à la fin. »
Une fois leur admiration du prototype passée, Ves et Ketis consacrèrent une journée supplémentaire à soumettre le mécha à divers balayages. Le matériel de l’atelier pouvait sonder le mécha de part en part. Ves put ainsi établir un schéma détaillé du prototype, qu’il compara ensuite à sa conception théorique.
Plusieurs écarts apparurent. Aussi soigneusement que Ves eût fabriqué le prototype, il n’en restait pas moins humain. Même si des IA hautement spécialisées prenaient en charge les processus de production, des différences finissaient toujours par apparaître. Les matières premières étaient presque jamais parfaitement uniformes et même le meilleur matériel de fabrication avait ses limites en matière de précision et de régularité.
Ketis eut l’air déçue. « Tu as travaillé si dur pour fabriquer le prototype. C’est dommage qu’il soit quand même différent des plans. »
« Rien dans la galaxie n’est parfait. » Ves haussa les épaules avec désinvolture. « Seule la technologie de matérialisation permet de reproduire un mécha avec un placement des atomes parfaitement identique. Mais les méchas produits de cette façon sont des copies sans âme les uns des autres. En fait, j’aime que chaque mécha présente de petites différences. Chacun est unique.
« La conception, l’époque, le lieu, le concepteur de méchas ou les techniciens qui participent à la fabrication laissent tous leur empreinte, conférant au produit fini une identité propre, sans pareille dans la galaxie. »
« Tu tiens beaucoup à ce genre de choses, dit-elle. Pour toi, ce n’est jamais une question de produit matériel. Tout repose sur la touche que tu apportes à un mécha. »
« Je ne cherche pas la perfection dans mes conceptions. J’essaie plutôt de donner à chacun de mes méchas sa propre identité. »
« C’est ta philosophie de conception, pas vrai ? J’ai beaucoup de mal à la comprendre. »
« Je sais. Tu n’as pas besoin de la comprendre entièrement. Je suis sûr que tu en reconnaîtras les avantages si tu continues à travailler à mes côtés. »
Le professeur Ventag était trop occupé pour venir à l’atelier, mais il passa tout de même une demi-heure à examiner le prototype achevé à distance. Après l’avoir observé par projection et étudié les résultats des analyses approfondies, le Senior se déclara très satisfait.
« Je suis heureux de voir que vous avez su vous servir efficacement de mon matériel de production. Je pensais que vous auriez besoin d’un peu plus de temps pour le maîtriser. Ce n’est pas exactement du matériel standard. »
« J’ai beaucoup d’expérience pratique dans la fabrication et l’entretien des méchas », répondit simplement Ves.
« C’est vrai. Eh bien, je suis heureux que vous ayez terminé le prototype sans incident majeur. Je vais organiser son transfert vers mon centre d’essais spatiaux, dans la région de la Nébuleuse Verte. Vous pourrez vous y rendre quand cela vous conviendra. »
« Je partirai tout de suite », répondit Ves.
Qui voudrait rester sur Bentheim alors que la menace du BLM continuait de planer sur la planète ? Ves n’avait qu’une hâte : quitter cet endroit sinistre et éviter de se retrouver pris dans la tourmente qui risquait d’éclater d’un instant à l’autre !