Chapitre 1 075
Le lendemain, Ves réunit ses proches et invita quelques autres hauts dirigeants, dont Jake Altern, le directeur des opérations, et Primrose Mackarie, la directrice financière.
Tous connaissaient bien l’entreprise. Si Ves ne parvenait pas à leur faire comprendre les principes qu’il défendait, alors personne n’y arriverait.
« Méchas Vivants. Partenaires pour la vie. » Gavin fit rouler la formule sur sa langue. En spécialiste du marketing, Ves attendait son avis avec le plus d’impatience. « J’aime bien. Le rythme est bon. Ça évoque des méchas qui seront des partenaires fidèles pour nos clients. »
Tout le monde n’était pas d’accord. Jake, par exemple, n’approuvait pas. « C’est très bien, mais le slogan a toujours le défaut de ne pas dire tout de suite ce qui distingue nos méchas. Qu’est-ce que ça veut dire, qu’ils sont des partenaires pour la vie ? »
« Ça veut dire que nos méchas sont des compagnons, pas des produits, expliqua Ves. Les produits de la LMC sont conçus pour traiter les pilotes de mécha avec égards, à condition que ceux-ci prennent soin de leur mécha en retour. D’un point de vue technique, les méchas dignes d’être appelés des partenaires pour la vie doivent être des produits de qualité, faits pour durer et capables d’endurer les rigueurs du combat encore et encore, même dans des conditions d’utilisation modérées.
Mais ce n’est que la valeur que nous apportons au premier abord. »
« Et quoi d’autre ? »
« Nos méchas ont du cœur. Je suis sûr que vous avez tous entendu nos clients dire qu’ils sont un peu plus confortables et accommodants envers les pilotes que ceux de la concurrence. C’est là que réside ma véritable expertise. Mes méchas ne sont pas de vulgaires outils sans vie qu’on peut malmener jusqu’à ce qu’ils se brisent. Traitez-les bien, et ils évolueront avec leur pilote. »
Certains fronçaient les sourcils, d’autres semblaient perplexes. Ves n’avait pas réussi à exposer ses principes assez clairement.
« Je crois que Ves fait référence au haut degré de satisfaction des pilotes qui utilisent nos méchas, ajouta Gavin. J’étudie les rapports depuis longtemps, et une grande partie des commentaires de nos clients témoignent d’une très grande satisfaction, surtout chez les pilotes les plus difficiles à contenter.
Nos principaux produits sont hors de portée de la plupart de nos clients potentiels, mais ceux qui ont dépensé une belle somme pour nos méchas regrettent presque jamais leur achat. Je pense que notre potentiel de fidélisation est très élevé. Si nous ne l’avons pas encore constaté à plus grande échelle, c’est uniquement parce que notre catalogue de méchas est limité. »
Rapporté aux commentaires des clients, le slogan prenait davantage de sens. Comme ils travaillaient dans l’entreprise depuis plusieurs années, tous savaient ce que les clients les plus fidèles pensaient des méchas de la LMC.
« Nous avons bonne réputation sur ce point, mais ce n’est pas une raison assez convaincante pour acheter nos méchas plutôt que ceux d’une autre marque, observa Calsie, ramenant tout le monde à la réalité. Nous fidélisons beaucoup de clients, mais notre part de marché reste infime.
Le plus gros problème, c’est que même si nos méchas sont appréciés, la plupart des acheteurs veulent surtout en avoir pour leur argent, et privilégient donc les performances au confort. Quand ces acheteurs exigeants entendent notre slogan, ils pensent probablement que c’est une excuse peu convaincante pour présenter nos méchas comme plus impressionnants qu’ils ne le sont. Le Blackbeak souffre beaucoup de ce problème. »
Le Seigneur de Cristal, au moins, avait pour caractéristique distinctive sa technologie cristalline extraterrestre. Depuis longtemps, ses ventes dépassaient celles du Blackbeak, plus ordinaire et moins distinctif.
« Je pense que notre principale faiblesse, c’est que notre catalogue de méchas n’a pas suivi la croissance de l’entreprise, déclara Ves. Nous ne proposons que deux modèles, et notre impact sur le marché est donc trop faible. Je sais que mon slogan est un peu abstrait et vague, mais les retours positifs de nos quelques milliers de clients montrent qu’il contient une part de vérité.
Il gagnera en force dès que je reprendrai la publication de nouveaux modèles. »
Il était assez sûr de lui pour prédire ce qui allait se passer. Non seulement lui et son entreprise gagneraient en notoriété lorsqu’il passerait compagnon, mais sa capacité à concevoir des méchas dotés d’un Facteur X de grade B garantissait que chacun de ses nouveaux produits impressionnerait ceux qui les verraient !
La conséquence la plus importante de son Facteur X élevé, c’était que les pilotes qui utilisaient un Blackbeak ou un Seigneur de Cristal exploitaient davantage leur potentiel. Dès lors que leur état d’esprit s’accordait un tant soit peu au Facteur X de leur mécha, cette combinaison leur procurait toujours une amélioration modeste, mais notable, de leurs performances.
Plus ses méchas se répandaient sur le marché, plus cet effet devenait évident ! À ce moment-là, son slogan deviendrait une formule emblématique qu’aucune autre entreprise de méchas ne pourrait égaler aussi bien que la LMC sous sa direction !
Finalement, Ves décida d’adopter le slogan pour son entreprise. Tous élaborèrent des plans afin de l’intégrer à différents documents, de l’afficher sur les pages de leurs produits et même dans les locaux de l’entreprise.
« Trouver un slogan, ce n’est que la première étape, dit-il. Jusqu’ici, la LMC s’en est bien tirée, mais le statu quo ne durera pas éternellement. Je veux transformer l’entreprise de fond en comble pour la préparer à sa croissance future. »
« Sur quoi veux-tu te concentrer ? demanda Calsie. On dirait que tu as déjà quelques objectifs en tête. »
« Vous en avez peut-être entendu parler, mais j’ai été chargé de liaison auprès de l’ancien Groupe Kadar-Neyvis il y a quelques mois. Je n’y suis pas resté assez longtemps pour étudier toutes ses activités, mais ce que j’y ai appris m’a montré que la LMC avait encore beaucoup de chemin à parcourir avant de pouvoir rivaliser avec le GKN. »
« Notre entreprise fonctionne déjà plutôt efficacement. »
Ves acquiesça. « C’est grâce à vous. Cependant, nous avons besoin d’une structure organisationnelle plus claire pour tenir compte de notre expansion future. Et si nous ouvrions un jour une succursale dans le Protectorat d’Ylvain ou la République de Reinald ? Et si nous installions un nouveau complexe de production dans un autre secteur stellaire d’ici une dizaine d’années ?
Il est peut-être un peu prématuré de penser à étendre notre présence, mais mieux vaut nous y préparer dès maintenant, à notre échelle actuelle. »
Son argument porta.
Primrose, leur cheffe comptable, ajouta son avis. « Si tu comptes remanier la LMC, je suggère aussi de régler le problème de notre structure de licences incohérente. Certaines licences sont enregistrées à ton nom, ce qui prive l’entreprise des redevances et des frais qu’elles rapportent. »
« C’est vrai. » Ves acquiesça. Il n’ignorait pas le problème. Ses comptes personnels étaient si bien garnis qu’il en était presque obscène. « Que le service comptable et le service juridique s’occupent des démarches nécessaires. Toutes les licences seront placées sous la propriété de l’entreprise.
Ça concerne les licences réelles comme virtuelles, les conceptions de composants et de méchas, ainsi que celles que nous possédons déjà et celles que nous avons acquises auprès d’autres entités. »
Cette mesure simplifierait considérablement les choses et regrouperait sous un seul nom toutes les licences détenues par Ves et son entreprise. Il renonçait à la propriété personnelle de toutes ses licences, y compris du très convoité moteur Pionnier et du Système de blindage Keltrex, car il n’y tenait plus autant.
En tant que concepteur de méchas polyvalent, même si son entreprise fermait soudainement et qu’il perdait l’accès à toutes ses licences, il pourrait toujours se relever d’une manière ou d’une autre grâce à ses compétences.
Seuls les novices et les apprentis ordinaires s’accrochaient aux licences avec obsession. Ils n’avaient pas les moyens d’en acquérir de nouvelles à leur guise, et chérissaient donc chacune de celles qu’ils obtenaient.
Ils continuèrent à discuter de la transition et des changements à apporter. Ves rappela néanmoins la priorité principale de cette initiative.
« Notre objectif ne se limite pas à modifier notre fonctionnement. Ce que je veux vraiment, c’est faire de la LMC une entreprise dont les employés sont fiers. Ils doivent s’y sentir plus attachés et croire en notre mission. Chacun doit comprendre notre slogan et conformer son travail à nos valeurs, qu’il soit technicien de méchas, représentant commercial ou cadre.
En somme, je veux doter la LMC d’une culture et d’une identité d’entreprise fortes. »
Pour transformer la LMC comme Ves le souhaitait, ils devaient élaborer un plan détaillé et ambitieux. La LMC version 2.0 qu’ils imaginaient serait non seulement capable d’accompagner sa croissance future sans mettre à mal ses processus existants, mais aussi composée d’employés enthousiastes qui partageraient tous les mêmes convictions.
Maintenant que Ves avait défini ses objectifs généraux, ses proches et ses cadres pouvaient prendre le relais. Ils avaient déjà formulé des suggestions utiles.
Jake et Primrose avaient par exemple déjà évoqué le recours à des consultants pour les aider à guider la transformation de leur entreprise. La LMC n’était pas la seule entreprise de méchas de la République Lumineuse à vouloir se réinventer. Il ne serait pas inutile de faire appel à des experts extérieurs dans un domaine où ils manquaient d’expérience.
Calsie émit toutefois un avertissement. « Si tu veux réorganiser une grande partie de la LMC, il te faudra aussi l’approbation du conseil d’administration. »
« Ah, ça. » Ves sourit en l’entendant. « Ne t’inquiète pas pour le conseil. »
Quelques jours après que Ves eut annoncé son intention d’apporter des changements stratégiques à la gestion de l’entreprise, Flashlight tint enfin son engagement précédent. Après plusieurs mois de préparatifs, le Groupe TNC Holding ne détenait plus les vingt-quatre pour cent de parts qu’il possédait dans l’entreprise !
Ves prit un malin plaisir à l’annoncer au conseil d’administration, réuni pour la première fois depuis son retour dans l’entreprise.
« Vos services ne seront plus nécessaires, déclara-t-il aux quelques administrateurs nommés par TNC. Depuis hier, le Groupe TNC Holding a officiellement transféré ses parts à Sibilant Asset Management ! »
Les deux administrateurs représentant le Ministère du Développement économique parurent pris au dépourvu.
« Vous ne pouvez pas faire ça ! Le ministère ne renoncerait jamais à sa participation dans votre entreprise ! »
« Il le peut, puisqu’il l’a déjà fait. » Deux nouvelles projections apparurent dans la salle de réunion semi-virtuelle. L’une d’elles congédia sans ménagement les laquais de MinEcDev. « À compter de maintenant, le Groupe TNC Holding ne participera plus à l’élaboration de la stratégie de la Société des Méchas Vivants. »
Avant que les représentants de TNC puissent répliquer, Ves pressa une commande sur son communicateur, coupant de force leurs flux de projection. Puisqu’ils n’étaient plus administrateurs, il avait le droit de les expulser de la salle du conseil !
Ves s’adressa aux autres administrateurs. Hormis son grand-père Benjamin et Marcella Bollinger, les deux autres étaient relativement indépendants, malgré leurs relations bien établies, et tenaient davantage le rôle de conseillers que de décideurs.
Tant que le Groupe TNC Holding gardait de l’influence, les administrateurs indépendants penchaient nettement de son côté, car ils servaient de prête-noms au puissant Ministère du Développement économique.
Cette fois, Sibilant Asset Management remplaça le Groupe TNC Holding. Officiellement, elle représentait les intérêts du Ministère des Affaires étrangères.
« Nous espérons pouvoir collaborer fructueusement avec vous tous, déclara un homme élégant d’âge mûr en se présentant au conseil. Le Ministère des Affaires étrangères voit dans la LMC un grand potentiel pour étendre notre influence dans tout le secteur stellaire. Là où les échanges commerciaux prospèrent, de nouveaux liens se nouent. »
Notre priorité au conseil est de veiller à ce que la LMC puisse étendre son rayonnement sans oublier ses racines. »
Tous les membres du conseil étaient encore sous le choc de ce changement soudain de propriétaire. Même son grand-père Benjamin semblait surpris de voir le Ministère des Affaires étrangères se mêler des affaires du Ministère du Développement économique.
Personne ne semblait se rendre compte que Sibilant Asset Management ne représentait pas réellement le Ministère des Affaires étrangères, mais représentait Flashlight !
Ves tapa dans ses mains. « Maintenant que nous avons fait sortir les gêneurs, passons au premier point de l’ordre du jour. Notre entreprise doit subir d’importants changements. Nous avons élaboré quelques projets préliminaires et aimerions connaître votre avis. »