Chapitre 1 074
Les entreprises de méchas occupaient une place à part dans la société humaine. Techniquement, c’étaient des fabricants d’armes.
Certains fabricants d’armes vendaient des armes d’infanterie. D’autres commercialisaient des installations de tourelles.
Pourtant, même si les entreprises de méchas vendaient des méchas, on ne les considérait pas comme les autres fabricants d’armes.
La raison en était que les concepteurs et les développeurs de ces armements étaient pour la plupart des inconnus. Pour l’immense majorité des acheteurs, l’identité de la personne qui avait conçu tel ou tel modèle d’arme importait peu. La marque représentait l’entreprise tout entière, et non quelques concepteurs d’armes de renom.
En raison de la place prépondérante des méchas à l’Ère des Méchas, les Deuxièmes Compagnies de Méchas connaissaient une situation très différente. Les concepteurs de méchas attiraient beaucoup l’attention et bénéficiaient d’une grande publicité, au point que leur notoriété personnelle éclipsait souvent la marque de l’entreprise qui les employait ! Sans concepteur de méchas réputé à sa tête, une Deuxième Compagnie de Méchas n’était qu’une coquille vide !
Cette particularité, associée à la coutume qui voulait que les concepteurs de méchas fondent et dirigent eux-mêmes leurs entreprises, avait de vastes implications.
La plus importante était que les entreprises de méchas prolongeaient les philosophies de conception de leurs concepteurs en chef. Pour un concepteur de méchas, rien ne comptait davantage que les principes défendus par sa philosophie de conception, profondément personnelle.
Comme les meilleurs concepteurs fondaient souvent leur propre entreprise ou en reprenaient une existante, il était logique qu’ils en façonnent l’identité pour qu’elle corresponde à leurs convictions.
L’équation était un peu différente pour les Deuxièmes Compagnies de Méchas qui employaient plusieurs concepteurs. Malgré tout, un petit nombre de concepteurs en chef finissaient toujours par prendre en main l’orientation générale de la Deuxième Compagnie de Méchas.
Le Groupe Kadar-Neyvis lui vint à l’esprit, même si Ves reconnut que ce n’était pas le meilleur exemple de gestion d’entreprise.
La Société des Méchas Vivants s’articulait autour de Ves Larkinson, le concepteur de méchas. Autrement dit, l’entreprise devait être étroitement alignée sur sa propre philosophie de conception. Même si personne d’autre que Ves ne pouvait exploiter pleinement le potentiel de cette philosophie, cela ne signifiait pas que ses subordonnés devaient n’en faire qu’à leur tête !
Une entreprise de méchas qui ne respectait pas la philosophie de conception de son concepteur en chef ne ferait qu’entraver leur évolution à tous deux.
Le concepteur de méchas ne pourrait pas progresser autant que nécessaire si les méchas fabriqués et vendus par son entreprise ne donnaient pas pleinement corps à ses conceptions.
La Deuxième Compagnie de Méchas en pâtissait donc elle aussi : le ralentissement des progrès de son concepteur en chef l’empêchait de connaître tout le succès qu’elle aurait dû avoir.
Chacun dépendait de l’autre. Voilà pourquoi Ves accordait toute son attention à ce problème. Si sa propre entreprise ne marchait pas au même pas que lui, il pouvait faire une croix sur la diffusion de sa philosophie de conception dans toute la galaxie !
« Tout commence par une devise », marmonna Ves.
Personne d’autre ne pouvait l’aider à trouver une devise pour son entreprise. En tant que concepteur en chef de la Société des Méchas Vivants, lui seul pouvait en définir les principes. Même le Système ne pouvait pas l’aider à franchir cet obstacle crucial.
Pour l’heure, Ves contemplait le ciel nuageux qui s’assombrissait à travers les hautes fenêtres de son bureau-terrasse, tandis que le soir tombait. La plupart des employés de bureau, ainsi que l’équipe de jour des techniciens de méchas, avaient terminé leur journée et regagnaient leur domicile.
Des milliers d’employés quittaient le siège ou les niveaux souterrains de la Pépinière de Méchas. Des navettes et des voitures volantes mises à leur disposition par l’entreprise les attendaient sur la zone d’atterrissage, considérablement agrandie, à l’autre bout du site. Ils y montaient en bon ordre et gagnaient Freslin ou l’une de ses nombreuses banlieues.
« Tous ces gens comptent sur moi pour mener l’entreprise à la prospérité. »
La pensée avait de quoi donner le vertige. Une mauvaise décision pouvait non seulement ruiner sa carrière, mais aussi détruire les moyens de subsistance de nombreux employés.
Pour l’instant, il avait l’impression de diriger son propre petit État. L’image rendait bien compte du pouvoir qu’il détenait et des responsabilités qui l’accompagnaient. Il ne travaillait plus seul : des milliers d’employés lui prêtaient main-forte, et tous partageaient sa fortune comme ses revers.
« Miaou. »
Lucky vint se poser nonchalamment sur ses genoux et réclama des caresses. Ves sortit de ses pensées pour accorder toute son attention à son compagnon.
En contemplant la forme mécanique de Lucky et en percevant l’étincelle de spiritualité qui l’habitait, Ves se demanda si davantage de machines ne pourraient pas ressembler à son chat.
À quoi ressemblerait un mécha doté du souffle de vie et de l’esprit de Lucky ?
« Ce ne serait plus un mécha », marmonna-t-il en secouant la tête. « Un mécha devenu totalement autonome n’en est plus vraiment un. Ce serait une toute nouvelle race de machines douées de conscience. »
Un mécha était une imposante machine de guerre qui fonctionnait sous la direction d’un pilote de mécha. Ves devait se rappeler de s’en tenir à cette définition. Il voulait certes rendre ses méchas plus vivants sur le plan spirituel, mais il n’avait pas l’intention d’aller jusqu’au bout et de créer toute une race d’IA conscientes semblables à Sigrund, logées dans des corps de méchas !
« Les méchas vivants que je veux concevoir ne sont pas vivants au sens littéral. Il suffit qu’ils le soient dans leur esprit. »
Les méchas devaient rester inertes quand personne ne les pilotait. Quelles que soient ses aspirations pour eux, Ves n’était pas assez extrémiste pour croire qu’ils devaient être contrôlés par autre chose que des humains.
« Même si je crois que les méchas devraient avoir plus de valeur et être davantage appréciés, il n’en reste pas moins que ce sont aussi des outils destinés à servir à l’usage pour lequel ils ont été conçus. Dans ce cas, les méchas sont faits pour faire la guerre. »
Confier à des IA faciles à exploiter ou à d’autres entités vulnérables la capacité de faire la guerre était très dangereux pour les humains. L’humanité avait appris depuis longtemps qu’elle devait prendre elle-même en main son destin, et Ves n’avait pas l’intention de remettre ce principe en cause.
Cela ne signifiait toutefois pas que sa philosophie de conception était impossible à mettre en œuvre.
« Tout dépend de ma définition d’un mécha vivant », marmonna-t-il en caressant le dos de Lucky. « Comment définir ce terme pour reconnaître ce que j’apporte aux méchas sans semer davantage la confusion ? »
Certains concepteurs de méchas adhéraient à des philosophies de conception très directes. Ils voulaient concevoir les méchas les plus résistants ou les plus endurants. N’importe qui pouvait expliquer leur principal objectif en quelques secondes.
Par exemple, sous sa direction, Ketis avait réussi à formuler sa propre philosophie de conception : concevoir des méchas épéistes maniant les épées les plus tranchantes.
« C’est une ambition simple, mais elle lui correspond parfaitement. »
Sa philosophie de conception venait du cœur. Elle avait lentement pris forme au fil des nombreuses années passées au sein des Épéistes.
Comme cette philosophie était sincère et lui convenait véritablement, Ves ne l’avait pas empêchée de faire de sa plus grande ambition sa philosophie de conception.
Hélas, Ves avait adopté une philosophie de conception bien plus abstraite. Cela élargissait ses possibilités, mais rendait aussi plus difficile la réalisation de ses aspirations.
Ce qui l’empêchait surtout de communiquer efficacement ses principes, c’était la nécessité de garder ses avantages secrets.
S’il révélait à l’industrie des méchas et au reste de la galaxie ce qu’il avait appris sur le Facteur X, il perdrait non seulement son principal avantage concurrentiel, mais se dessinerait aussi une énorme cible dans le dos !
L’AMT, l’ACF et le Pacte des Cinq Parchemins se battraient pour le mettre sous leur coupe. Ves leur donnait déjà une raison de le convoiter, puisqu’il était censé détenir l’identité d’un Fils Saint du Pacte des Cinq Parchemins.
Il n’avait pas envie d’accroître encore l’intérêt que ces puissantes organisations transgalactiques lui portaient.
« Je dois définir les méchas vivants sans être trop direct, mais sans rester trop vague non plus. »
Comment trouver le juste milieu ? Comme il ne pouvait pas faire directement référence à la spiritualité ni au Facteur X, Ves ne parvenait pas à trouver de réponse simple à ce problème.
« Je devrais peut-être partir du point de vue des pilotes de méchas. »
En tant que principaux utilisateurs de ses produits, les pilotes de méchas étaient au centre des préoccupations de toute Deuxième Compagnie de Méchas. Ceux qui avaient les moyens et le pouvoir de décider quels méchas acheter n’étaient pas toujours pilotes, mais leur opinion pesait tout de même lourd dans les décisions d’achat.
La compatibilité entre un pilote de mécha et un modèle donné était cruciale pour le bon fonctionnement d’une force de méchas.
Ves cherchait-il à plaire à tous les pilotes de méchas ?
« Non. » Il secoua la tête. « Je ne peux pas concevoir un mécha qui satisfasse tout le monde. C’est tout simplement impossible. »
Ves ne rêvait même pas de vendre le plus grand nombre de méchas ni de s’emparer d’une part gigantesque du marché. Il tenait plutôt à répondre aux besoins des pilotes qui avaient le plus à gagner de ses produits.
« Mes méchas sont plus que de simples marchandises. »
Ves répétait cette phrase précise pour une bonne raison. Elle résumait ce qu’il jugeait défaillant dans le marché actuel des méchas. La grande majorité des concepteurs et des pilotes ne traitaient pas leurs méchas avec le respect qu’ils méritaient.
Il détestait cette désinvolture envers les méchas. Elle encourageait la négligence et le travail bâclé. Même si les méchas étaient des outils conçus pour la guerre, de nombreuses vies dépendaient du soin qu’on leur apportait.
« Mes méchas sont conçus pour répondre aux besoins de ceux qui tiennent à eux. Je veux récompenser les bons comportements en faisant en sorte que le mécha rende les soins et l’attention qu’il a reçus. »
Autrement dit, il voulait présenter ses méchas vivants comme des partenaires loyaux pour leurs pilotes.
Ves eut soudain une illumination. Il marmonna spontanément une courte phrase qui résumait parfaitement sa philosophie de conception.
« Méchas vivants. Partenaires pour la vie. »
La phrase ressemblait à ce que devait être une devise. Bien qu’elle ne compte que quelques mots, leur assemblage exprimait un ensemble de principes très clair et distinct.
Cette devise avait toutefois un défaut : elle restait très abstraite et rendait difficile l’imagination de ce à quoi ressemblait réellement un mécha vivant. Le Facteur X puissant de ses méchas aidait à transmettre leur singularité aux clients, mais il était difficile d’y voir un atout concret quand personne, hormis Ves, ne pouvait expliquer pleinement ce qui les rendait uniques !
Ves aimait malgré tout la devise qu’il avait trouvée. Il n’éprouvait pas le besoin d’en inventer une autre, plus éloignée de sa philosophie de conception, sous prétexte d’en simplifier la nature abstraite.
Cette devise constituait un point de départ pour les principes que la Société des Méchas Vivants devait respecter, mais elle ne suffisait pas. À elles seules, ces quelques paroles ne pourraient jamais fédérer l’ensemble de ses effectifs, tant elles se prêtaient à des interprétations variées.
Comment Ves pouvait-il expliquer la devise en quelques mots ?
« Les méchas vivants sont des méchas qui réagissent aux besoins de leurs pilotes. Nous les décrivons comme des partenaires pour la vie parce que tous nos méchas sont conçus pour accompagner leurs pilotes dans le plus de batailles possible, aussi longtemps qu’ils le peuvent. Nos méchas sont des partenaires pour la vie parce qu’ils sont conçus pour s’adapter à leurs propriétaires ! »
Il exagérait peut-être en décrivant ses méchas comme des partenaires pour la vie. En général, les pilotes de méchas continuaient à piloter jusqu’à ce qu’ils atteignent un âge avancé et que leur vivacité d’esprit ne suive plus celle de leurs méchas. Du début à la fin, cela prenait généralement cinquante à soixante ans.
C’était assez long pour qu’un pilote utilise au moins trois méchas différents. À mesure que les anciens méchas vieillissaient et devenaient obsolètes, leurs pilotes subissaient une pression croissante pour passer à un modèle plus récent.
Dans ces conditions pratiques, il était inouï qu’un pilote de mécha garde le même mécha pendant toute sa carrière.
Ves n’avait pourtant pas l’intention de changer de devise malgré cette inexactitude. Qui savait si les conditions ne changeraient pas à l’avenir, et si le rythme des progrès ne ralentirait pas au point que les méchas restent pertinents pendant soixante ans au lieu de s’user en à peine dix ans ?